Les chemins de Marie

Marie lisant la Bible

prédication (message biblique donné au cours du culte)
à Genève le dimanche 28 novembre 2021, au temple de Veyrier, par Daniel Neeser.

Ce matin, nous entrons dans l’atmosphère de Noël et, parmi les figures qui illustrent cet événement et en racontent l’histoire, se trouve celle, centrale, de Marie. Marie, mère de Dieu disent les orthodoxes1, mère de l’Eglise proclame le catholicisme, et nous, protestants, que disons-nous de celle par qui, d’une certaine manière, tout a pu commencer ?

Le protestantisme est riche d’interprétations et de silences au sujet de la Vierge. Luther la considère comme Mère des croyants et figure du disciple ; Calvin, très circonspect au sujet des fêtes mariales, parle toujours avec vénération de Marie et l’appelle la Vierge Marie ou la sainte Vierge. Cependant, du 16ème au 19ème siècle la pensée protestante fera progressivement plus aucune place à Marie. L’opposition la plus virulente interviendra à l’occasion de la promulgation des deux dogmes catholiques, celui de l’immaculée conception de la vierge et celui de son assomption (1854 et 1950). Puis, selon l’Encyclopédie du protestantisme : « les développements plus récents, en particulier le refus du Concile de Vatican II (1962 — 1965) de toute notion de co-rédemption mariale et son insistance sur l’unique médiation salvatrice du Christ permettent à nouveau un certain dialogue »2.

Marie, fille et sœur

Si la tradition a fait de Marie surtout une mère3, éventuellement une épouse4, elle a occulté le fait qu’elle fut d’abord fille et sœur. Fille de ses parents et sœur parce que née certainement dans une famille nombreuse de l’époque, sœur parce que fille d’Abraham et de sa foi, Abraham dont Paul dit : « Tous se réclament de la foi d’Abraham, notre père à tous »5. A la suite de St Paul et avec Pierre-Yves Brandt, théologien protestant et psychologue, j’affirme que « Marie est d’abord ma sœur dans la foi, parce qu’elle a été choisie »6 et que donc nous sommes ses frères et sœurs (…) Tout commence pour elle comme pour moi, par un appel venu d’ailleurs. Elle se trouve choisie avant d’avoir choisi quoi que ce soit. Et la merveille qu’elle nous donne alors à voir, c’est que la vocation adressée par la Parole divine, lorsqu’elle est pleinement accueillie, n’en reste pas aux mots mais prend chair, devient corps (…) En disant que Marie est ma sœur en la foi, je confesse que je me découvre promis à la fécondité » 7. C’est ce que dit l’apôtre Paul dans sa lettre aux Galates, avec l’image du nourrisson déclaré enfant adoptif par le fait de Dieu8. St Paul nous invite donc à considérer Marie non comme un être différent par nature, conçu hors normes humaines, mais comme l’une d’entre nous à qui Dieu s’est adressé et qu’Il a rendue fille, héritière.

Je m’oppose donc vigoureusement au dogme de l’immaculée conception de la vierge qui serait née « préservée de toute souillure… » 9. Comme si la naissance charnelle était une souillure ! Marie n’est pas différente par nature, elle n’est pas née « intacte du péché originel » ni « formée comme une nouvelle créature ». Elle est sœur de notre humanité, exemple d’une personne à qui Dieu s’adresse et qui accueille la Parole avec tous les risques que cela comporte. Ce dogme repose sur l’idée qu’il faudrait, pour l’enfant à naître, un réceptacle pur, et pense la fécondité humaine souillée, entachée d’une faute irrémédiable, le « péché de la chair ». Ce concept est doublement faux. Premièrement, il repose sur une notion de la sexualité et de la fécondité plus que problématique, à l’opposé de ce qu’en dit la Bible, — souvenez-vous de la Genèse et du bonheur de Dieu : « Cela est bon… Croissez et multipliez… » —, et deuxièmement il annihile la mission du Christ qui est justement de visiter la terre et l’humanité dans leur fragilité et, pour reprendre un terme traditionnel, de « porter le péché du monde »10 en y faisant sa demeure. La crèche et sa paille souillée en est un des signes, la paille n’est pas davantage ‘aseptisée’ que la vierge serait ‘pure’. Le prologue de l’Evangile de Jean, qui exalte la Parole divine « venue habiter dans son propre bien »11, ne dit pas autre chose. En perspective protestante donc, Marie émerge comme figure emblématique par la décision de Dieu et par son comportement, son écoute et son discernement, non par sa nature12. C’est l’appel divin qui la fait vierge et non sa virginité qui rend l’appel possible.

Le chemin de Marie

Une facette de Marie souvent mise en avant est son obéissance. Ah, que n’a-t-on dit de bêtises et commis de crimes au sujet de l’obéissance de Marie, condamnant les femmes à un rôle purement passif ! S’il est vrai que la Vierge conclut l’entretien avec l’ange par ces mots : « Je suis la servante du Seigneur, que tout se passe pour moi comme tu l’as dit », n’oublions pas le débat qu’elle entame et la question qu’elle pose à son visiteur : « Comment cela sera-t-il possible puisque je suis vierge ? »13. C’est, selon Brandt, le côté protestant de Marie : « Luc nous montre Marie gardant une attitude critique, au sens le plus noble du terme, lorsqu’elle accueille la Parole : elle dialogue, cherche à discerner ce qui lui est proposé. S’il s’agit de se laisser féconder par la Parole de Dieu, il faut se garder d’accueillir n’importe quelle parole »14.

Non, Marie n’est pas cette oie blanche que la tradition a progressivement imposée. Elle exerce son sens critique de trois manières : en interrogeant la parole de l’ange, en testant le signe que ce dernier lui donne : la fécondité de la vieille Elisabeth (et devant le ventre arrondi de sa cousine elle chantera son allégresse) et enfin, en prenant la route, son chemin. Luc nous raconte en effet que « Marie partit en hâte pour se rendre dans le haut pays, dans une ville de Juda »15.

C’est le chemin de Marie. C’est un long voyage que d’aller de Nazareth en Galilée jusqu’en Judée, un voyage de plusieurs jours. Marie fait là une démarche essentielle pour que la Parole prenne corps en elle : elle prend de la distance, elle sort du lieu de l’annonciation, de la rencontre avec son Dieu. Pendant ces heures et ces jours de marche elle prend le temps de redevenir elle-même, de revenir à elle. On pourrait presque dire qu’elle s’émancipe de l’angélique tutelle !

L’enjeu est de taille : que ce soit bien elle qui accueille cette vie et non quelque exaltée encore sous le coup de l’émotion de la rencontre troublante avec le divin messager. Parce qu’il faudra durer. Parce qu’il faudra vivre avec cet enfant pendant des années. Parce qu’il faudra assumer jusqu’au calvaire, et qu’il n’est pas certain que l’ange sera toujours là pour lui redire qu’elle a fait le bon choix !

Qui d’entre vous n’a pas vécu ces moments où une vocation initiale, que ce soit celle de Dieu, celle du mariage, celle des enfants ou de la profession, est questionnée ? Durer, être soi-même dans sa vocation, passer de l’émotion à l’incarnation en soi de la divine Parole, tels peuvent être le sens et l’objectif de ce chemin de Marie, ce déplacement géographique mais aussi intérieur, spirituel et solitaire de la vierge.

La fatigue de la marche, le silence et la solitude de la route, le rythme de l’attelage, tout cela a dû aider Marie à laisser l’annonce de l’ange se décanter en elle, prendre toute sa place mais aussi que sa place. C’est ici un des sens forts de la position protestante qui informe, évangiles à l’appui16, que Marie fut encore mère d’autres enfants. Cette information n’est pas d’abord historique mais bien théologique : quand on est appelé par Dieu, on n’est pas nécessairement retiré du monde, il y a encore les autres responsabilités terre à terre à assumer ! Les femmes en savent quelque chose, elles qui ne peuvent choisir entre les multiples tâches à accomplir… Ces jours de marche sont précurseurs des années pendant lesquelles Marie devra se réapproprier cette irruption divine et l’intégrer à sa propre condition de croyante, femme, mère, épouse et fille. Nous pouvons suivre l’injonction exigeante du pasteur, témoin et martyr D. Bonhoeffer : « L’appel de Jésus à le suivre fait du disciple un individu. Qu’il le veuille ou non, il lui faut se décider, et se décider seul. Vouloir être un individu ne relève pas d’un choix personnel, c’est le Christ qui transforme celui qu’il appelle en individu. Chacun se voit appelé seul. Et il lui faut obéir seul. (…) A ces individus promesse est faite d’une communauté nouvelle. (…) Chacun se lance seul dans la marche à la suite de Jésus, mais personne n’y reste seul. À celui qui ose devenir un individu, sur la foi de la Parole, la communion de la communauté est offerte17 ». Puisque c’est l’appel de Dieu qui rend fécond, puisque vous êtes comme Marie des êtres humains à qui il tarde à Dieu de s’adresser, ne craignez pas, vous avez trouvé grâce auprès de lui, vous allez être fécondes, Maries pleines de grâce.

1 Concile d’Ephèse en 431.

2 Encyclopédie du protestantisme, Cerf et Labor & Fides 1995, art : ‘Marie’.

3 Mère du Christ seul et vierge permanente pour l’orthodoxie et le catholicisme, mère d’autres enfants pour le protestantisme.

4 L’orthodoxie fera vite de Joseph un vieillard « inoffensif ».

5 Cf. Ro 4,13-25.

6 On pourrait l’affirmer aussi pour Abraham, cf. He 11.

7 P.-Y. Brandt in Vie et Liturgie, N° 33, décembre 1997 p. 2.

8 Epître aux Galates 4,5.

9 PIE IX, Bulle INEFFABILIS DEUS (1854) : « Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine, qui tient que la bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception, par une grâce et une faveur singulière du Dieu Tout-Puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel, est une doctrine révélée de Dieu, et qu’ainsi elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles ». La constitution dogmatique Lumen gentium (1964) précise d’autre part que Marie a été « rachetée de façon éminente en considération des mérites de son Fils» et qu’indemne de toute tache de péché, ayant été pétrie par l’Esprit saint, elle a été formée comme une nouvelle créature ».

10 Déclaration de Jean le baptiste au baptême de Jésus, évangile de Jean 1, 29

11 Id. 1,11

12 Foin donc du dogme de l’immaculée conception de Marie !

13 Evangile de Luc 1, 26 à 38

14 P.-Y. Brandt, idem

15 Evangile de Luc 1,39

16 Evangiles de Matthieu 12, 46 et 13,55-56 ; de Marc 3,31 ; de Luc 8,19.

17. D. Bonhoeffer « L’individu à la suite de Jésus », Vivre en disciple. Le prix de la grâce, Genève 2009, p. 74 et 81.

Textes de la Bible

Galates 4:1-7

Or, aussi longtemps que l’héritier est enfant, je dis qu’il ne diffère en rien d’un esclave, quoiqu’il soit le maître de tout; mais il est sous des tuteurs et des administrateurs jusqu’au temps marqué par le père. Nous aussi, de la même manière, lorsque nous étions enfants, nous étions sous l’esclavage des rudiments du monde; mais, lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous la loi, afin qu’il rachetât ceux qui étaient sous la loi, afin que nous reçussions l’adoption. Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos coeurs l’Esprit de son Fils, lequel crie: Abba! Père! Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils; et si tu es fils, tu es aussi héritier par la grâce de Dieu.

Évangile selon Luc 1:26-39

Au sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, auprès d’une vierge fiancée à un homme de la maison de David, nommé Joseph. Le nom de la vierge était Marie. L’ange entra chez elle, et dit: Je te salue, toi à qui une grâce a été faite; le Seigneur est avec toi.
Troublée par cette parole, Marie se demandait ce que pouvait signifier une telle salutation. L’ange lui dit: Ne crains point, Marie; car tu as trouvé grâce devant Dieu. Et voici, tu deviendras enceinte, et tu enfanteras un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé Fils du Très Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père. Il règnera sur la maison de Jacob éternellement, et son règne n’aura point de fin.
Marie dit à l’ange: Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme? L’ange lui répondit: Le Saint Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très Haut te couvrira de son ombre. C’est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu. Voici, Élisabeth, ta parente, a conçu, elle aussi, un fils en sa vieillesse, et celle qui était appelée stérile est dans son sixième mois. Car rien n’est impossible à Dieu.
Marie dit: Je suis la servante du Seigneur; qu’il me soit fait selon ta parole! Et l’ange la quitta. Dans ce même temps, Marie se leva, et s’en alla en hâte vers les montagnes, dans une ville de Juda.

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