Comment concilier un Jésus qui se dit envoyé aux seules « brebis perdues d’Israël » avec l’ordre d’aller vers toutes les nations ? Plutôt qu’une contradiction, cette réponse y voit une question de stratégie : concentrer d’abord l’action sur un territoire limité, comme un laboratoire, en comptant sur un effet tache d’huile pour atteindre, à terme, une portée universelle. Un détour par la logique des vérités relatives et évolutives sert d’appui à cette lecture.
Question :
Je voudrais une réponse sur la contradiction entre Matthieu 15:24 : « Jésus répondit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » Et Matthieu 28:19 : « Allez, faites de toutes les nations des disciples. »
Y a-t-il une explication ?
Cordialement
Réponse :
Cher Monsieur,
Lire la Bible d’une façon approfondie
Bravo de lire la Bible et de relever, aussi, ce qui pose question, pas seulement les passages faciles. Et le rapprochement entre différents versets qui parlent d’une question est souvent éclairant :
- soit que l’un offre une thèse et un autre une antithèse : à nous alors de faire notre propre synthèse.
- soit que différentes options de réponses sont proposées par différentes personnes, de différentes sensibilités : à nous de nous faire notre propre opinion en choisissant parmi celles-ci, ou en ajoutant une troisième réponse, ou en panachant les réponses, ou en naviguant entre les différentes réponses possibles selon les temps et les circonstances.
En tout cas, à travers ce questionnement, nous pouvons aller plus loin, librement, et d’une manière plus adaptée.
Prenons maintenant vos deux versets qui se font choc.
Une parole étrange — et sans doute authentique
Cette parole de Jésus « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » est effectivement très étrange par rapport au rôle nécessairement universel de l’action du Messie attendu par les prophètes. L’étrangeté de cette parole est un argument retenu en critique littéraire en faveur de l’authenticité de cette parole.
Mais est-ce réellement contradictoire ?
Penser en vérités relatives : un détour par la logique
Ayant fait des études en mathématiques, je me suis beaucoup intéressé à la logique, et en particulier aux logiques non booléennes. Le principe de non-contradiction s’applique dans certains domaines simples, mais moins bien dans la vie réelle. D’abord pour ce qui concerne les vérités relatives : par exemple pour la douleur, à l’hôpital on ne demande pas aux patients : est-ce que vous souffrez oui ou non, on leur demande un niveau de souffrance sur une échelle de 0 à 10, et les soignants observent aussi le gradient de douleur dans le temps (son évolution). Il s’agit d’une vérité relative et évolutive, c’est ce qui est utile pour raisonner avec finesse dans le monde réel. C’est malheureusement souvent négligé par certains politiques qui aiment les « vérités » tranchées et éternelles.
Ensuite, les soignants vont par exemple attaquer la maladie par une opération, puis par une chimiothérapie et enfin par une radiothérapie. Là aussi, il ne s’agit pas nécessairement d’une alternative oui/non, mais d’un traitement évolutif dans le temps et avec un certain degré d’action.
Tout cela pour tenter d’expliquer l’interprétation que je propose pour cette étrange parole de Jésus.
Une question de stratégie : l’effet tache d’huile
Il me semble que cela pourrait être une question de stratégie dans son action.
Jésus n’a pas pu abandonner la visée universelle de son action, mais c’était évidemment impossible pour un seul homme de courir en seulement quelques années partout sur la planète afin de toucher toute personne de toute nation : à Jérusalem, en Afrique, sur les contreforts de l’Himalaya, chez les Inuits… Comment faire ? La stratégie choisie par Jésus apparemment (mais comment aurait-il pu faire autrement ?), était de former quelques personnes proches en étant actif dans un territoire limité, en Judée et Galilée, comme un laboratoire, et de compter sur un effet tache d’huile se propageant de proche en proche après lui.
En ce sens-là, il n’est absolument pas contradictoire qu’il choisisse de concentrer son action sur un nombre restreint de personnes (Matthieu 15:24), tout en ayant une visée universelle et en chargeant les personnes qu’il a formées de propager son action d’une manière universelle : « Allez, faites de toutes les nations des disciples » (Matthieu 28:19-20).
Merci d’entrer ainsi en dialogue. C’est bien intéressant.
Bien cordialement







