Les évangiles mentionnent les « frères de Jésus » — Jacques, Joset, Jude et Simon. Étaient-ils vraiment ses frères, ou plutôt des cousins, voire des demi-frères ? Cette question, débattue dès les premiers siècles du christianisme, met en lumière des enjeux à la fois historiques et théologiques. Le pasteur Marc Pernot retrace les grandes théories, de Tertullien à saint Jérôme, et invite à une lecture honnête des textes — sans certitude imposée, mais avec toute la profondeur que la question mérite.
La question posée
Bonsoir Pasteur, Est-ce que les frères de Jésus, dont parlent l’Évangile, sont les fils d’Alphée, le frère de Joseph ? Merci pour votre réponse.
Réponse du pasteur
Chère Madame,
Creuser la Bible, se laisser interroger et inspirer par les différents personnages : cela me semble une excellente idée.
Il est effectivement question dans les évangiles à plusieurs occasions des frères et des sœurs de Jésus. Hélas, si nous connaissons le nom de ces frères, nous ne connaissons pas le nom de ses sœurs.
Jésus passe par Nazareth où il a vécu une bonne partie de sa vie, les habitants s’étonnent de sa sagesse et disent : « N’est-ce pas le fils du charpentier ? sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie ? et ses frères, Jacques, Joseph, Simon et Jude ? et toutes ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? » (Matthieu 13:55-56 )
Il y a probablement au moins trois sœurs de Jésus, c’est ce que laisse supposer cette expression « toutes ses sœurs », car s’il n’y en avait que deux, en grec on aurait dit « sa paire (amphoteroi) de sœurs ». Il n’y a pas de traditions antérieures au IIIe siècle sur ces sœurs, c’est donc peu sûr, c’est dans l’Evangile selon Philippe et il dit qu’une de ses sœurs s’appelait Marie (nom très très fréquent à l’époque, reprenant le nom de la sœur de Moïse). D’autres disent que la Salomé qui est au pied de la croix avec Marie serait une des sœurs de Jésus, soutenant Marie. IL y a aussi d’autres noms qui circulent dans différentes cultures : Assia et Lydia (manuscrits coptes), et Tamara (en Arménie)…
Cela laisse à penser que Jésus a été élevé dans une famille nombreuse, chose très estimé à l’époque pour une famille juive, mais une famille de 8 enfants était rare à l’époque car la mortalité infantile et la mortalité des femmes en couche était terrible.
Il semble que la famille de Jésus s’est inquiété de lui, il travaillait trop (Marc 3:20-21), certains de ses frères vont l’accompagner avec Marie sa mère (Jean 2:12), d’autres frères ou les mêmes ne croient pas vraiment qu’il est le Christ, le Messie (Jean 7:3-5).
Les « frères de Jésus » : une question ancienne et ouverte
Que les personnes appelées « frères de Jésus » dans les évangiles aient été en réalité ses cousins est une idée relativement tardive, mais pas inintéressante, à mon avis.
L’immense père de l’Église Tertullien (150-220), très bien informé et solide, pensait tout à fait naturellement que les personnes appelées « frères de Jésus » dans les Évangiles étaient des enfants de Marie et de Joseph, et que cela montre que Jésus avait vraiment une chair, qu’il n’était pas une sorte de fantôme. C’est effectivement, intéressant de voir Jésus dans une famille finalement avec des frères et des sœurs, Marie et Joseph, artisan à Nazareth, cela nous le rend humain, proche, et nous pouvons nous sentir comme son frère ou sa sœur. Si Tertullien insiste là dessus c’est qu’à son époque certaines personnes considérait Jésus comme tellement divin qu’il n’avait plus de réelle humanité…
La théorie du Protévangile de Jacques
À cette époque, il y avait une autre théorie qui est apparue avec un évangile apocryphe : « Le Protévangile de Jacques », qui donne en réalité l’impression d’être un ramassis de pieuses légendes sur Jésus et son enfance : ce texte dit que Joseph était âgé et avait des enfants d’un premier lit.
Cela montre que plus de 150 ans après la disparition de Jésus : 1) on ne savait pas précisément qui étaient les parents de ces « frères de Jésus » et 2) que la liberté de pensée existait dans les églises chrétiennes, ce qui est une preuve d’ouverture, et aussi d’intelligence quand on n’a pas de preuve.
Saint Jérôme et la virginité perpétuelle de Marie
C’est principalement saint Jérôme à la fin du IVe siècle qui veut promouvoir (pour des raisons théologiques) la virginité perpétuelle de Marie. Il écrit un livre pour contrer Tertullien et Helvidius qui pensaient, dit-il, que les « frères de Jésus » étaient les autres enfants de Marie. Jérôme avance cette hypothèse alternative : ces « frères » de Jésus étaient les enfants de Marie Jacobé, la sœur de Marie, mère de Jésus. Ces « frères » seraient donc des cousins de Jésus par Marie. Jérôme avait une grande autorité car il a composé la traduction latine officielle de la Bible : la Vulgate. Sa théorie a donc eu du poids. C’est à cette époque que commence à bien se développer le culte rendu à Marie.
La théorie des fils d’Alphée, frère de Joseph
Ce dont vous avez entendu parler : les « frères de Jésus » seraient les fils d’Alphée, le frère de Joseph. Cela ferait de ces « frères » aussi des cousins de Jésus, mais cette fois-ci par Joseph plutôt que par Marie. Cette théorie me semble plutôt à la mode au Moyen Âge.
Ce que dit le texte grec des Évangiles
Ces théories des cousins ne me semblent pas très bien coller avec le texte des Évangiles car le mot « cousin » existe en grec : anepsios, et ce n’est pas ce mot qui est indiqué mais bien adelphos (frère).
Ce que disent les historiens : Jacques le Juste et Flavius Josèphe
La plupart des historiens laïcs posent comme le plus vraisemblable que ces « frères » de Jésus étaient bien ses frères, et qu’ils ont constitué un début de dynastie après la disparition de Jésus. Principalement avec Jacques (un autre Jacques que les apôtres du même nom), ce Jacques-là, que l’on appelle Jacques le Juste, va diriger l’église de Jérusalem, au-dessus des apôtres Pierre et Paul (voir dans les Actes des Apôtres au chapitre 15) !
Ce Jacques est aussi évoqué par l’historien juif et romain Flavius Josèphe, qui parle de sa dramatique exécution. Josèphe n’était pas chrétien et un historien sérieux, si Jacques était un cousin de Jésus, il l’aurait dit, alors qu’il le présente comme son frère. Après son exécution, c’est un cousin de Jésus, cette fois-ci, qui va succéder à la tête de l’église de Jérusalem : Siméon fils de Clopas, frère de Joseph. On voit ainsi que les liens du sang avec Jésus ont compté.
Une lecture honnête, sans certitude imposée
Le plus naturel me semble donc de lire comme Tertullien : il y a marqué « frères » de Jésus, il est précisé que Jésus est le 1er né de Marie. Mais comme nous n’avons donc aucune source vraiment ancienne sur cette question des parents de ces « frères de Jésus », mieux vaut ne pas prétendre avoir une certitude à ce propos, par honnêteté.
Ce que ces théories nous disent sur le plan théologique
Mais cela n’empêche pas d’écouter ce que les théories sur Marie et sur Joseph nous disent sur le plan théologique : à mon avis c’est là que ces théories peuvent être les plus intéressantes. Par exemple la « virginité perpétuelle de Marie » : cela me semble une affirmation assez étrange au sens historique, mais au sens théologique c’est intéressant : Marie étant un modèle du croyant dans les évangiles de Luc et de Jean, cela nous invite à rester fidèle à cette source de vie qu’est l’Esprit de Dieu, sa Parole et son souffle.
Belles recherches à vous.
Dieu vous bénit et vous accompagne.






