Enfant de Dieu. Vraiment ?

petite fille souriante - Image par Luidmila Kot de Pixabay

Fils et fille de Dieu : une évidence ?

Par : pasteur Marc Pernot

Jésus de Nazareth a popularisé le fait d’appeler Dieu et de le prier comme « Père », il ne l’invente pas, cette pratique était trouvée déjà ponctuellement dans la Bible hébraïque, dans les Psaumes et les prophètes. Ce n’est pas la seule figure utilisée par Jésus pour penser Dieu, il parle aussi de lui comme d’un vigneron, d’un roi, d’un homme partant en voyage, d’un laboureur ou d’une femme préparant du pain. Comment parler de Dieu autrement qu’en employant des comparaisons tirées de notre vie courante ? C’est donc légitime même si ce n’est pas dénué d’inconvénients car toute image a ses limites et est source de malentendus. La multiplication de différentes images permet à Jésus de dire un aspect de ce dont il veut témoigner tout en laissant percevoir que ce ne sont que des images.

En l’occurrence, cette image de Dieu comme Père et de la personne humaine comme enfant de Dieu est d’une grande richesse de sens, elle présente aussi bien des inconvénients que Jésus n’ignorait manifestement pas puisqu’il semble apporter des correctifs à cette image.

Avant de chercher ce que cette image de Dieu comme Père peut nous apporter comme richesses, je vous propose de nous prémunir de quelques risques qui me semblent être inhérents à cette image.

1.    Risques inhérents à l’image de Dieu comme « notre père »

a)    Dieu : seulement plus grand que nous ?

Par définition même, Dieu est transcendant, c’est à dire qu’il est d’un tout autre ordre que tout ce qui existe dans l’univers. Ce n’est pas seulement une question de quantité (passant du fini à l’infini). Il y a une différence d’ordre entre le créateur et toute créature, au point qu’il est même impropre de dire seulement qu’il « existe », mais plutôt qu’il est la source de ce qui existe. Dire que Dieu est « notre Père » est intéressant, sauf que cela comporte le risque de le penser comme notre semblable, en plus grand (comme un adulte par rapport à un enfant) ou nous ayant précédé dans une chaîne de générations.

Un des grands efforts des auteurs de la Bible est de dénoncer l’idolâtrie en montrant qu’il n’y a rien de semblable à Dieu. Je pense que c’est afin de nous prémunir de ce risque que Jésus nous invite à prier Dieu non pas seulement comme « Père » mais comme « Père qui est aux cieux ». Un père d’un tout autre ordre que l’humain.

b)    Dieu : un dieu comme ceux des autres peuples ?

Dans tous les peuples environnants les hébreux, les dieux font des enfants tout à fait comme des humains. Quand la Bible dit que nous sommes enfants de Dieu, il s’agit d’autre chose. Or, les racines de notre culture ne sont pas seulement bibliques, elles sont aussi grecques. Ce double héritage induit plus ou moins consciemment une certaine hybridation, même pour les esprits les plus éclairés et les mieux éduqués, même pour les plus spirituels. Je pense que c’est cette notion d’enfant de Dieu dans les cultures non bibliques qui a conduit l’Islam à ne pas trouver très adéquate (c’est un euphémisme) cette expression centrale en théologie chrétienne que nous sommes enfants de Dieu.

La Bible hébraïque n’accorde aucune paternité physique à Dieu, c’est une paternité morale, une alliance, une éducation. Dans le début de l’Évangile selon Luc, le sujet est traité de façon plus ambiguë avec cette visite de l’ange à Marie, certes, seulement même dans ce texte, la puissance fécondante de Dieu n’est pas charnelle, comme elle le serait avec Zeus ou Baal, mais spirituelle « Le Saint-Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre » (Luc 1:35). Dans l’Évangile selon Jean, cette dimension spirituelle est encore plus développée.

c)     Dieu : seulement une source ?

Dire que nous sommes enfants de Dieu signifie qu’il est notre origine, qu’il nous a donné la vie, qu’il nous inspire de son Esprit (Luc 1:35), de sa Parole (Jean 1:12), de son amour (1 Jean 4:7). Dieu serait-il seulement pour nous une origine ? Est-ce que cela ne passe pas sous silence un point fondamental en théologie biblique : Dieu est aussi pour nous un avenir et une finalité. C’est ce que résume bien cette formidable expression de l’Apocalypse où Dieu se présente comme : « Je suis l’alpha et l’oméga ; celui qui est, qui était, et qui vient, le tout-puissant. » (1:8) « le commencement et la finalité ; à celui qui a soif, je donnerai de la source de l’eau de la vie » (21:6). Qualifier Dieu de « Père » dit ce point alpha, qu’« en lui nous avons la vie, le mouvement, et l’être » dit Paul aux Athéniens (Actes 17:28). Cette image de Père dit qu’il est notre origine, nous éduque, nous accompagne quand nous avons soif, que nous héritons de lui. Traditionnellement, l’enfant prenait la succession de ses parents, comme Jésus était charpentier fils de charpentier et les fils de Zébédée dans l’entreprise de pêche familiale. Cette image de Dieu comme « père » rend moins bien compte que Dieu comme une finalité pour nous, comme « celui qui vient ». Cela réduit cette tension pourtant si intéressante et féconde entre alpha et oméga pour dire ce qu’est Dieu pour nous, un Dieu qui vient, un Dieu en devenir.

Quand Jésus dit « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » (Matthieu 5:48), nous avons l’image de Dieu comme nous enfantant sans cesse un petit peu plus en vue de l’aboutissement de notre genèse. Avec cette optique, le « père » est à la fois une origine et une finalité, notre vie est alors un cheminement par le Père mais aussi vers le Père, en tout cas en terme de qualité d’être et de relations.

d)    Dieu « Père », une image parfois problématique

Nous ne savons rien des relations de Jésus avec Joseph si ce n’est qu’il a pris sa succession dans son atelier. Ses relations avec sa mère sont apparemment plus difficile puisqu’il arrive qu’il y ait une certaine incompréhension entre eux et que Jésus la rembarre assez durement (Marc 3:21,31-35).

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir eu des parents géniaux et de belles relations avec eux. Qu’en est-il alors de l’usage de cette image de Dieu comme Père ? Même dans le cas où l’image parentale est souffrante, et peut-être surtout dans ce cas, chacun a une certaine conception de ce que serait un père ou une mère idéal. Il n’en demeure pas moins qu’en appelant Dieu « Père », ce que nous avons nous-même vécu dans notre rapport avec nos parents aura une influence sur notre relation à Dieu et notre conception de Dieu. C’’est en particulier ce que j’ai constaté lors de mes années d’aumônier de prison où bien souvent cette image est venue percuter des questions très sensibles.

Il me semble utile d’avoir conscience de cela et de toujours tenter de corriger ce biais quand l’image du Père ou de la Mère est utilisée pour parle de Dieu. Il est possible que c’est une des raisons pour laquelle Jésus répète bien souvent cette petite mention de « céleste » ou « qui est dans les cieux » quand il nous parle de Dieu comme Père. Ce n’est pas seulement utile pour souligner le caractère transcendant de Dieu, cela est également utile pour rappeler, encore et encore, que cette image renvoie à celle d’un Père parfait.

e)    Dieu : un mâle ?

Je désire enfin souligner un cinquième risque à comparer Dieu à un père, et ce n’est pas le moindre, c’est que cela risque d’appuyer encore l’idée masculine que nous nous faisons de Dieu. C’est tout aussi dommageable en ce qui concerne notre théologie (la conception que nous nous faisons de Dieu et de nos relations avec lui) qu’en ce qui concerne notre anthropologie (ce que nous entendons par un humain accompli). Ce risque est amplifié par le fait que nous reconnaissons comme Christ un homme mâle, Jésus de Nazareth.

Il existe heureusement des textes dans la Bible qui comparent Dieu à une mère. Il y a des figures de Dieu pour nous qui sont féminines en hébreu comme l’esprit (la rouar), la présence (la shekhinah) ou la sagesse (la khokmah) de Dieu… mais cela n’apparaît pas dans l’Évangile et ne pèse pas très lourd dans la balance comparé à l’image si massivement masculine d’un Dieu « Père ».

Ce n’est pas tellement par le discours, c’est plus dans sa façon d’être que Jésus fait éclater le côté profondément masculin de la figure du Père qu’il utilise si souvent pour parler de Dieu. Jésus incarne, il manifeste la façon d’être de ce Dieu tout en se comportement d’une façon bien peu masculine, selon les stéréotypes en vigueur. C’est particulièrement clair dans l’Évangile selon Jean lors du dernier repas où il livre son testament spirituel, Jésus se présente explicitement non seulement comme un serviteur mais comme une servante en s’habillant d’un linge et en lavant les pieds de ses disciples, révélant, nous dit-il, ce qu’est être réellement seigneur et maître selon lui. Cela change radicalement l’idée que nous pourrions nous faire de Dieu, et d’un père parfait, et d’un humain accompli, féminisant cette figure.

2.    Vous êtes tous enfants de Dieu

Il y a donc des risques majeurs inhérents à cette façon de parler de Dieu comme Père. Toute façon de parler de Dieu, toute image, toute formule, toute construction aussi raffinée soit elle a ses limites. Par ailleurs, et c’est ce qui a fait l’immense succès de cette image, il existe d’excellents avantages ayant présidé à ce choix de Jésus pour privilégier autant cette présentation de Dieu comme notre Père céleste. En quoi est-ce que nous serions fils ou fille de Dieu, en quoi serait-il notre Père ou serait-elle notre Mère ? Qu’est-ce que cette image nous apporte comme Évangile, comme excellente nouvelle ?

a)    Enfant adopté

Il y a deux façons de devenir parent : soit en transmettant ses chromosomes, soit en adoptant l’enfant généré par d’autres personnes. Les deux sont pris comme image dans la Bible pour illustrer d’une certaine façon notre rapport avec Dieu. L’expression la plus remarquable me semble être celle de l’adoption. Elle est particulièrement parlante pour dire l’amour inconditionnel de Dieu. C’est pourquoi cette image est valorisée dans les lettres de Paul et de Jean, ces deux auteurs plaçant la grâce au cœur de leur foi.

En effet, quand des parents on un enfant par adoption c’est une démarche délibérée, ce n’est pas par surprise comme conséquence d’une recherche du plaisir (ce qui est souvent le cas par exemple de Zeus). Dans le cas de Dieu, ce ne peut être pour laisser une trace après sa disparition ! Ce n’est pas non plus pour s’assurer des serviteurs corvéables à merci comme les dieux mésopotamiens qui avaient besoin de jardiniers. Si Dieu nous a adoptés, c’est par sa seule bonne volonté et liberté, c’est ce qu’exprime bien ce passage :

« Dieu nous a prédestinés dans son amour à être ses enfants adoptés en Jésus-Christ, selon le bon plaisir de sa volonté. » (Éphésiens 1:5).

Paul, ou l’auteur de cette lettre aux Éphésiens, dit que ce décret d’adoption qui fait de nous un enfant légitime de Dieu a été fixé avant même notre naissance. Il ne peut donc logiquement dépendre de quoi que ce soit de notre part, ni de notre attente de Dieu, ni de notre propre confession de foi, ni de rites comme la circoncision, le baptême, le culte ou la prière, ni de notre élévation spirituelle ou morale, ni de notre sagesse, de nos actes généreux… En quelques mots, cette image de Dieu qui nous adopte résume cette théologie de la grâce de Dieu chère à l’apôtre Paul. Et cette grâce figurée par l’adoption pourrait, devrait inspirer une belle relation de confiance et de familiarité avec Dieu :

« Vous n’avez pas reçu un esprit de servitude pour être encore dans la crainte; mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, par lequel nous crions : Abba ! Père ! » (Romains 8:15).

Il y a là une référence polémique à une alliance avec Dieu comprise comme conditionnée par une soumission à la Loi, l’alliance figurée par l’adoption est inconditionnelle et se conçoit comme une inspiration, un appel de l’Esprit. C’est ainsi que Paul applique à notre personne, à toute simple personne, la promesse faite par l’Éternel à David :

« Je serai pour vous un père, et vous serez pour moi des fils et des filles, dit le Seigneur tout-puissant. » (2 Corinthiens 6:18 citant 2 Samuel 7:14)

Cette adoption fait ainsi de nous des rois et des reines succédant à David. C’est un sacre, c’est une onction, non pas avec une corne remplie d’huile parfumée comme celle que Samuel verse sur la tête de David, c’est spirituellement, intérieurement, intimement. Selon le livre de Samuel qui est évoqué, c’est une promesse éternelle que Dieu promet de ne pas remettre en cause quoi que nous fassions ou ne fassions pas. C’est une bénédiction et c’est vocation de service, comme toujours associés, sur une personne qu’il choisit, connaît par son nom, équipe de dons spéciaux. C’est pour évoquer cette élection royale que la Bible hébraïque utilise parfois cette figure de l’adoption. Paul la reprend pour parler de chaque personne individuelle, évolution effectivement attendue par certains prophètes avec la venue du Messie, du Christ.

Le côté personnel de cette élection est profondément transformé par son côté universel. Dieu est alors à la fois, comme le dit Jésus (Jean 20:17) « Mon Père à moi, et votre Père » à tous les autres humains. C’est ce qui conduit aussi Jésus à nous appeler à prier en privé, seul à seul avec Dieu (Matthieu 6:6), tout en l’appelant « Notre Père » et non « Mon Père » (6:9).

Jean reprend aussi cette image de notre adoption dans sa première lettre, toute centrée sur cette conviction que Dieu n’est que lumière et amour :

« Voyez quel amour le Père nous a témoigné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu ! Et nous le sommes. Si le monde ne nous connaît pas, c’est qu’il ne l’a pas connu. Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté; mais nous savons que, lorsqu’il paraîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jean 3:1-2).

Nous sommes « appelés » enfant de Dieu, « nous le sommes donc » même si nous n’en avions aucune des caractéristiques. La question n’est donc même plus de vérifier si la personne répond à certains critères, elle est « enfant de Dieu » par décret divin, par son libre choix subjectif. Le « Si le monde ne nous connaît pas, c’est qu’il ne l’a pas connu » (Dieu, comme Père choisissant d’adopter par amour). Cela dissuade, ou devrait dissuader le fidèle de juger son prochain comme indigne d’être considéré comme enfant de Dieu parce qu’il ne répondrait pas à ce que nous penserions être requis. Ce jugement serait une vue « du monde » et non céleste.

L’image de l’adoption permet ainsi de dire ce lien de filiation entre Dieu et toute personne humaine, de dire son origine dans la seule liberté de Dieu, et de s’affranchir du risque de réduire Dieu à un surhumain. Sa transcendance n’est pas effacée, car il est notre « Père » et nous sommes son enfant bien que nous n’ayons à la base aucun trait commun avec lui, pas l’ombre d’une ressemblance. Pour l’instant, car Jean envisage un « ce que nous serons », au futur exprimant une certitude. « Nous savons », dit-il, que nous serons alors semblable à Lui.

Nous sommes donc enfant de Dieu parce qu’il nous a adopté, cela ne nous empêchera pas de devenir aussi enfant de Dieu au sens d’engendré par lui dans la suite.

b)    Le pouvoir de devenir enfant de Dieu

C’est ce que Jean exprime de façon magistrale dans le prologue à sa version de l’Évangile du Christ : par sa Parole éternelle, par cette lumière dont il éclaire chaque personne, Dieu nous a donné « le pouvoir de devenir enfant de Dieu ». Ou de ne pas le devenir, semble-t-il, mais même alors, ceux qui n’accueilleraient pas cette possibilité seraient toujours considérés comme membre de la famille de Dieu, faisant partie « des siens ».

Au delà de l’adoption, inaltérable, la génération de la personne humaine comme enfant de Dieu, semblable à lui d’une certaine façon, serait donc à venir, elle est comme une incarnation de la Parole immatérielle de Dieu, de son projet ou de sa promesse.

Le prologue de Jean se présente explicitement comme une interprétation de la première page du livre de la Genèse grâce au parallèle entre leurs premières phrases, avec le commencement, la Parole divine créatrice, la lumière, et enfin la création de l’humain à l’image et à la ressemblance de Dieu. La lecture de Jean voit cette création comme un projet encore en cours et traversant une étape décisive en Jésus. Il y a du déjà donné : nous sommes son enfant adopté (il nous considère comme faisant partie « des siens »), reste le projet de génération de notre personne à son image et à sa ressemblance :

« Dieu dit: Faisons l’humain à notre image, selon notre ressemblance… Dieu créa l’humain à son image, il le créa à l’image de Dieu, mâle et femelle, il les créa, et Dieu les bénit » (Genèse 1:26-27).

À qui est-ce que Dieu parle quand il fait part ainsi de ce projet de génération de l’humain : « faisons l’humain » ? Dans son prologue, Jean nous dit que la Parole de Dieu « nous donne le pouvoir de devenir enfant de Dieu ». Ce serait donc à la personne elle-même que Dieu s’adresse, lui disant quelque chose comme : si tu le veux, toi et moi, nous ferons un humain, il sera à mon image par certains côtés tout en étant à ton image, étant réellement toi, étant enfin toi.

Vient ensuite la mise en œuvre de ce projet. Tout ce que Dieu peut accomplir seul, et donc par grâce, c’est de nous faire à son image, nous donnant ce qu’il peut de liberté et de créativité. Pour le reste, il ne peut l’accomplir seul, en particulier de donner la ressemblance, la bonté, la foi, l’espérance. C’est autre chose qui ne dépend manifestement pas seulement de lui.

Tel quel, en l’état de ce projet, « Dieu les bénit », début de ressemblance ou non. Il « les bénit » sans machisme aucun. Homme et femme sont à égalité parfaite ici (pour une fois). Et cela aurait dû laisser dans les âges préhistoriques l’idée même qu’il puisse exister quelque différence que ce soit qui pourrait faire qu’une personne soit considérée comme moins enfant de Dieu qu’une autre, moins bénie qu’une autre, moins digne d’être considérée comme à l’image de Dieu qu’une autre.

Nous voyons comment Dieu fait des enfants. Il « crée » par son souffle qui agit à la surface du chaos, par la mise en lumière et par la parole, par l’appel et par la bénédiction. Cette première page de la Genèse est un projet d’avenir qui nous rejoint maintenant afin qu’ensemble, Dieu et nous, puissions œuvrer à notre génération. Si nous sommes appelés « enfant de Dieu » et « humain » a priori par Dieu (Genèse 5:2), pour ce qui est de le devenir, il reste tant à faire. Comme le disait Théodore Monod, nous ne sommes que pré-hominiens. Ce qu’affirme Jean en prologue c’est qu’en Christ ce projet aboutit, et à l’autre extrémité de son récit, il montre Pilate avoir une parole prophétique quand il présente Jésus à la foule en disant « Voici l’humain » (Jean 19:5), c’est pourquoi il peut être appelé « LE fils » avec un article défini (« le fils de l’humain », « le fils de Dieu », « le fils unique » ou simplement « le fils »). tout le projet de l’Évangile est que nous saisissions cela par la foi (Jean 20:30-31).

c)     Dieu Père et Mère

Si l’image de Dieu est mâle et femelle, cela implique aussi que Dieu lui-même, d’une certaine façon, est mâle et femelle. Il n’est pas dans la génitalité comme les virils Zeus ou Baal, ou comme les déesses de la maternité Isis ou Astarté. Dieu récapitule des services offerts traditionnellement à leur enfant par le père ou par la mère. On imagine bien entendu le rôle du père être du côté de l’autorité, du pouvoir, de la force et de la transmission, et le rôle de la mère être du côté de la tendresse, de l’enfantement, de la consolation, du soin, du nourrissement. Ces rôles sont bien moins tranchés dans la Bible qu’on pourrait l’imaginer et que les traductions en français ne le laissent percevoir. Par exemple, quand Jésus dit « Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux. » (Luc 6:36), cela renvoie dans la Torah à cette qualité de « miséricorde » qui est littéralement une tendresse maternelle, et même matricielle puisque le mot RaKHouM est de la racine du mot « utérus » RèKHèm. Penser « le Père » comme « miséricordieux » autorise les mâles à manifester de la tendresse et autorise les femme à manifester de la puissance royale. Cela selon les circonstances et dans la mesure où nous devenons progressivement à la ressemblance de ce Père et Père que nous avons dans les cieux.

Ces deux faces paternelle et maternelle de Dieu sont présentées de façon spectaculaire dans la bénédiction de Joseph par Jacob. Il lui dit premièrement la bénédiction du « Puissant de Jacob » : le Seigneur, le Dieu de ses pères, le Dieu Père. Jacob lui annonce ensuite la bénédiction du Dieu Shaddaï en ces termes : « Dieu te bénira des bénédictions des seins (Shadaïm) et de l’utérus » (Genèse 49:25). Là aussi, la traduction traditionnelle de « Dieu Shaddaï » est assez étrange quand elle propose « Dieu tout-puissant » puisque l’idée de puissance et encore moins celle de toute-puissance n’est pas très manifeste dans l’allaitement et la tendre miséricorde. C’est pourquoi il me semble plus convainquant de suivre cette lecture proposée depuis des millénaires par de courageux spécialistes de la Bible Hébraïque traduisant « El Shaddaï » par « Dieu aux deux seins ». Il est significatif que la tradition millénaire a refoulé cette hypothèse logique pour injecter encore une fois, à contre sens, celle de « toute puissance ». La puissance de bénédiction du Shaddaï est ici la bénédiction des seins et de l’utérus de Dieu, ce qui est digne d’Ashéra, qui a été souvent associée au culte de YHWH jusque dans le temple de Jérusalem (2 Rois 21:7). C’est ce qui permet à Pierre dans sa 1ère lettre à nous considérer comme des bébés dont Dieu vient d’accoucher et qu’il allaite avec le lait de sa parole donnée en Christ : « Comme des enfants nouveau-nés (« quasimodo geniti »), désirez le lait pur de la Parole, afin que par lui vous grandissiez pour le salut, vous qui avez goûté comme le Seigneur est bon. » (1 Pierre 2:2-3)

Marc Pernot
article écrit pour le magnifique journal « Perspectives Protestantes » d’avril 2020

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