L’absence de manuscrit original en araméen soulève des questions sur la traduction de la prière du Christ. Ce texte explore les défis de la rétroversion, l’importance historique du grec dans les Évangiles et l’invitation faite à chaque croyant de s’approprier le souffle de cette prière au-delà de la lettre.
Question :
Bonjour. Ma question est : pourquoi on n’utilise pas une version du Notre Père fidèle à l’original en araméen plutôt que la version édulcorée que l’on connaît et qui en est très loin en termes de traduction ?
Réponse :
Chère Madame,
Nous savons par un témoin du IIᵉ siècle (Papias) que l’Évangile selon Matthieu a eu une première version « en langue hébraïque », mais nous n’avons pas ce texte, malheureusement. C’est vrai que ce serait génial qu’il soit retrouvé un jour, c’est possible. Il faudrait pour cela qu’il y ait la paix au Moyen-Orient, laissant se faire les fouilles archéologiques.
Les manuscrits anciens et la question du syriaque
Nous avons des versions en syriaque, la Peshitta, et des versions en vieux syriaque qui nous permettent de lire l’Évangile dans des langues proches, mais différentes quand même, de l’araméen de Galilée. De plus, l’étude de ces versions laisse penser qu’elles sont toutes des traductions anciennes du grec et non pas une traduction d’une version originale en langue hébraïque (hébreu ou araméen) de l’Évangile.
Il existe donc des tentatives de « rétroversion », c’est-à-dire de recherche à partir de ces textes que nous avons, essayant d’imaginer ce qu’aurait pu être la version de l’Évangile selon Matthieu « en langue hébraïque ». Mais ce ne sont que des essais, de plus nous savons qu’aucune traduction du Notre Père n’est neutre. En reconstruisant de la sorte une version en hébreu ou en araméen de l’Évangile, cela fait non pas une traduction mais trois : une de l’hébreu de Matthieu au grec, puis du grec au syriaque pour ces versions qui ont été retrouvées, et enfin du syriaque de nouveau à l’araméen. Ça fait beaucoup, et au bout du chemin le résultat est intéressant et émouvant mais loin d’être fiable.
Hébreu ou araméen : quelle était la langue de Jésus ?
Ensuite, il y a un débat pour savoir si cet original de Matthieu était en araméen ou en hébreu. La majorité des spécialistes pensent que c’était en araméen. Mais récemment, l’hypothèse d’une rédaction en hébreu a repris de la force car il s’avère que l’hébreu était encore parlé et écrit à l’époque de Jésus et que c’était en quelque sorte la langue sacrée, laissant penser que Matthieu a préféré cette langue plutôt que l’araméen pour écrire son témoignage.
Un autre indice est qu’il y a des citations laissées en araméen dans le texte des Évangiles, cela laisse penser que le reste du texte n’était pas dans la langue du texte original : qui serait donc en hébreu ou en grec. Pour l’original de Matthieu, ce serait donc probablement de l’hébreu.
Certains exégètes modernes relativisent l’existence possible de cette version de l’Évangile selon Matthieu « en langue hébraïque », ce que je trouve étrange car le témoignage de l’existence de ce manuscrit est très sérieux et il n’y a pas de raison d’inventer ce genre de chose. J’ai l’impression que cette distance est due au fait que dans tous les domaines les spécialistes sont de plus en plus spécialisés sur leur domaine très pointu et que c’est ainsi que bien des exégètes du Nouveau Testament sont extrêmement compétents sur le grec biblique, mais moins sur les langues hébraïques et l’exégèse rabbinique.
Le rôle du grec dans la diffusion de l’Évangile
En tout cas, les trois autres évangiles (Marc, Luc et Jean) ont été écrits en grec directement, ce qui est normal puisqu’il s’agissait de s’adresser à tous, pas seulement aux juifs de Judée, mais aussi aux juifs de la diaspora (dont beaucoup ne connaissaient plus l’hébreu mais seulement le grec). Le grec de l’époque était un petit peu comme l’anglais aujourd’hui, ou le français dans le territoire français malgré la persistance de langues régionales comme le breton, le basque, le provençal, l’alsacien ou le corse.
Donc, l’autre version du Notre Père que nous avons dans l’Évangile selon Luc a été écrite, elle, directement en grec.
La complexité de la traduction biblique
Le texte du Notre Père est assez complexe et condensé, il n’est pas facile à traduire en français, même à partir du grec, et encore plus à partir du texte original « en langue hébraïque » (si nous l’avions, ce qui n’est donc pas le cas). En effet, les langues hébraïques sont encore plus difficiles à traduire en français, car ces langues se prêtent à de multiples sens et jeux de mots à cause de cette langue avec des mots à deux ou trois lettres seulement. On est donc bien obligé de paraphraser un petit peu pour arriver à faire sentir la finesse de ce texte.
Et de toute façon, le « Notre Père » n’est pas une formule magique qu’il faudrait prononcer exactement pour que « ça marche ». L’essentiel est que le texte puisse être saisi facilement dans la langue de tous, et qu’il puisse ainsi inspirer notre prière personnelle : une prière qui n’est pas seulement une redite, mais un cœur à cœur avec Dieu.
S’approprier la prière du Christ
Vous pouvez aussi vous faire votre propre texte du « Notre Père » pour votre prière personnelle. Jésus n’a rien écrit afin que ce ne soit pas la lettre d’un texte qui soit sacralisée, mais plutôt son élan de foi et d’amour vers Dieu, notre confiance en Dieu. C’est aussi à cause de ce danger de sacralisation d’un texte, devenant un peu comme une idole de papier, que les premières générations de chrétiens ont retenu non pas un seul évangile mais quatre évangiles, quatre témoignages qui nous invitent à nous approprier nous-mêmes l’Évangile du Christ, à notre façon. Je connais donc bien des personnes qui se sont ainsi approprié le « Notre Père » à leur façon, et l’utilisent pour leur prière personnelle. Évidemment, en groupe, il vaut quand même mieux s’entendre sur un texte pour le dire ensemble ! Le texte actuel a été préparé par des biblistes, il a été longuement discuté, puis partagé dans les églises avec un esprit œcuménique (manifestant notre communion en Christ). C’est plutôt sympa. Je ne pense donc sincèrement pas que ce « Notre Père » aurait été trafiqué. Mais oui, il est utile de l’étudier en détail pour en comprendre la finesse.
En tout cas, bonne étude de la Bible, bonne prière,
Dieu vous bénit et vous accompagne.







