Vous avez écrit que vous aviez des réserves vis à vis de l’euthanasie, pouvez-vous en dire plus ?

Par : pasteur Marc Pernot

femme âgée souriante à Mexico - Photo by Danie Franco on Unsplash

Question d’un visiteur :

Bonjour
Vous avez mis une magnifique prière de Hans Kung « Notre vie est courte, notre vie est longue », merci. En l’introduisant, vous avez écrit que vous aviez des réserves vis à vis de l’euthanasie, pouvez-vous en dire plus ?
Merci

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

C’est effectivement très délicat car comme toute question d’éthique (on disait autrefois de morale), dès lors qu’une question est largement discutée, c’est qu’effectivement la question est complexe, délicate, souvent même douloureuse. Dans cette circonstance il serait injuste, voire cruel, d’avoir une réponse péremptoire. Mais cela ne doit pas nous dispenser de réfléchir sur le sujet, bien au contraire, et d’arriver soi-même à une position sur le sujet, quitte à la réviser ensuite. Nous pouvons alors être attaché à ce que nous avons délibéré en nous-même, mais il me semble alors bon d’avoir et tête et de dire que l’on comprend qu’il y ait des avis différents, et qu’il peut exister peut-être des circonstances où nous serions amené à nous-même changer d’avis. Il est bon que notre réflexion ne soit pas close. D’ailleurs Hans Kung, qui écrit son livre en faveur de l’euthanasie entre 2003 et 2014, choisit ensuite de vivre et de mourir de façon naturelle, ce qui sera sept années plus tard. Et c’est un témoignage dont je lui suis personnellement très reconnaissant, ayant depuis ma jeunesse une grande admiration pour ce théologien et cet homme de foi ayant porté haut la confiance en Dieu.

Après ces longues circonvolutions, je dois donc me lancer à réfléchir sur cette question des plus délicates. Comme je vous le disais trop courtement, sans être absolument opposé, j’ai des réserves vis à vis de l’euthanasie. Les voici brièvement (il faudrait un livre au moins long comme celui d’Hans Kung pour développer un peu cette question).

 

1) Je suis d’accord pour valoriser l’autonomie de l’individu et sa liberté

A vrai dire j’y travaille chaque jour car cela me semble un apport essentiel de Jésus dans l’Évangile. La valorisation de chaque personne, quelle que soit sa condition sociale, son sexe, son niveau d’éducation, sa forme, son parcours de vie. Chaque personne est appelé à réfléchir par elle-même, à discerner par elle-même, à être prophète ou prophétesse par l’Esprit, à être en ligne directe avec Dieu quand elle prie seule dans sa chambre à coucher porte fermée, Dieu est là, dans le secret de cette chambre qui est devenue comme le saint des saints du temple de Jérusalem.

Cependant cet ardent combat de Jésus pour l’autonomie de la personne est à saisir comme un correctif que Jésus apporte à une vision trop collectiviste qui prévalait avant lui. L’important était le peuple entier qui était collectivement en alliance avec Dieu, ensuite, venait l’importance de la famille, du clan, du village. La valorisation de l’individu est une excellente chose, néanmoins ce n’est pas le tout de la question. Jésus attache une importance essentielle à notre relation avec l’autre, au soucis de l’autre pas seulement de soi-même. Il appelle au soucis de l’autre et aussi au soucis de soi-même (c’est ce que dit son « aime ton prochain comme toi-même », il comprend les deux). Chaque personne est comme un membre du corps, dit l’apôtre Paul, l’unité se faisant par l’Esprit de Dieu (donné à chacun d’une certaine façon) et par le soucis de l’autre.

Par conséquent :

  • D’un côté, la personne est amenée à réfléchir, à prier, à discerner de façon autonome ce qu’elle veut faire de sa vie. C’est vrai.
  • D’un autre côté, dans son discernement : elle est amenée à penser à elle-même et elle est amenée à prendre soucis des autres personnes, au corps de l’humanité.

C’est ainsi que la personne n’est pas totalement propriétaire de sa propre existence, elle en est copropriétaire. Mais même quand on est propriétaire par exemple de l’appartement du 3e étage, on ne peut pas toujours décider de repeindre les volets en rose à pois verts sans en parler aux propriétaires des autre appartements de l’immeuble, ni à la commune, si le village est classé. Car nous tenons compte les uns des autres, de l’harmonie de l’ensemble. C’est pourquoi, l’apôtre Paul nous dit :

Ainsi le corps n’est pas un seul membre, mais il est formé de plusieurs membres.
Si le pied disait: Parce que je ne suis pas une main, je ne suis pas du corps ne serait-il pas du corps pour cela?
Et si l’oreille disait: Parce que je ne suis pas un œil, je ne suis pas du corps ne serait-elle pas du corps pour cela?
Si tout le corps était œil, où serait l’ouïe? S’il était tout ouïe, où serait l’odorat?
… afin qu’il n’y ait pas de division dans le corps, les membres ont soucis les uns des autres.
(1 Corinthiens 12:14-17, 25)

Donc, pour le moins, une personne qui pense peut-être qu’elle en a assez de sa vie dans ces circonstances présentes a bien entendu le droit de le penser (manquerait plus que ça !), seulement c’est comme pour les volets rose à pois verts, avant de se lancer dans les travaux on en parle dans la copropriété de l’immeuble et dans la commission des bâtiments de la commune. On en parle, on en discute et on tient compte du collectif, du corps. De même en ce qui concerne notre propre vie. Notre avis personnel est essentiel, mais ne suffit pas.

En se posant la question de ce que pensent les autres humains autour de nous, il est parfois, il est souvent possible de voir que certaines personnes tiennent à nous au moins un petit peu. Peut-être dans l’immeuble, ou dans la paroisse, dans la famille, peut-être un ancien collègue, peut-être même un de ses enfants ou petits enfants.

C’est vrai qu’il y a hélas des personnes qui sont toutes seules, qui n’ont personne. Je pense à certains sans domiciles dans les grandes métropoles du monde. Cela ne devrait pas être possible de n’avoir ainsi personne pour qui l’on compte au moins un petit peu ! Cela nie l’humanité vue comme un corps que propose l’apôtre Paul. Personne ne reste sans quelques prochains qui aient soucis de lui ou elle. Sinon c’est que le corps entier a un vrai problème. Dans les villages il y avait parfois un original qui ne parle à personne et qui est dans une bicoque isolée mais le village donnait un coup de main quand il fallait. Le fait d’être seul n’est donc pas un problème de valeur de la personne elle même, c’est une maladie de ce corps qu’est l’humanité. Que nous ayons une ou deux personne spour qui nous comptons, ou que nous n’ayons personne au monde, reste une personne pour qui notre vie en ce monde compte : c’est Dieu. Comme le dit le Psaume « Même si père et mère m’abandonnaient, l’Éternel, lui, me garde » (Ps 27:10).

Quand une personne déclare qu’elle fait ce qu’elle veut de sa vie, et qu’elle est libre de décider seule de cette question : cela me semble déchirer encore un peu plus ce corps qu’est l’humanité, et abonder encore dans ce sens de l’individualisme radical dont nous souffrons tous. Notre corps social ne s’en portera pas mieux. Ni le corps mystique (l’humanité unie par l’Esprit de Dieu donné à chacun).

En même temps la personne a évidemment son mot à dire sur sa vie, et parfois elle doit crier ce qu’elle a à dire afin que les autres autour se réveillent un peu. Chaque personne doit pouvoir dire qu’elle n’est pas contente de sa vie, de sa santé, de sa souffrance quelle qu’en soit les formes. Chaque personne doit pouvoir être entendue d’une certaine façon. Et chaque personne a le droit que d’autres en prennent soucis, en tiennent compte. Ce n’est pas de la pensée abstraite, mais un impératif qui nous concerne directement. Il ne suffit pas de prier pour des situations qui nous préoccupent et pour lesquelles nous ne pouvons rien. Prions pour que nos yeux s’ouvrent sur ce que nous pouvons faire et c’est souvent à notre porte (et à notre portée).

 

2) Chaque vie est particulière, et nous avons tous l’humanité et commun

Si une personne dit que, pour elle-même, sa vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Peut-être parce qu’elle est handicapée, ou parce qu’elle ne se souvient plus de rien, ou qu’elle souffre. On peut comprendre cette position. On a tout à fait le droit de le penser pour soi-même. Bien sûr.

Mais par ailleurs, l’enjeu dépasse là encore la personne elle-même. Car nous sommes tous liés par notre humanité commune. Si je dis que ma vie n’est pas digne d’être vécue à cause de tel handicap, même si je pense ne parler que de moi et de ma vie, cette opinion est entendu par les autres comme un témoignage, c’est pris au sérieux (bien sûr, et heureusement). Le message envoyé dans la société est qu’une vie frappée par tel handicap pourrait être une vie indigne d’être vécue. Je pensais ne parler que de moi, et voilà que ma parole (ou mon geste) est un cri adressé à tous les autres humains. J’ai rencontré des personnes handicapées et des parents de personnes handicapées qui le prennent d’une façon terriblement blessante. Ce n’était pas dans l’intention de la personne qui ne pensait parler que pour elle même frappée de telle diminution de ses facultés, mais c’est quand même ce que porte son témoignage, et des personnes le reçoivent comme affirmant qu’une personne frappée de tel ou tel problème mérite d’être jetée à la poubelle.

Or, il est essentiel de dire qu’une personne lourdement handicapée est tout autant une personne, ne valant ni plus ni moins que n’importe quelle autre personne, même un champion de sport, un savant ou un grand saint. On en a conscience quand c’est une personne que l’on aime vraiment. C’est plus difficile à saisir en ce qui concerne notre propre estime de nous-même quand on est frappé par un ennui comme la santé, la fortune, le travail, les relations, nos capacités, l’estime des autres… Ceux qui aiment une personne qui n’a peut-être pas eu toutes ces chances : ces personnes savent que la valeur d’une personne, et la dignité de sa vie, ne se résument pas à ces chances, que sa valeur trouve sa source ailleurs que dans ces éléments. Bien sûr. C’est très très important de tenir cela, de projeter cela dans le monde. C’est essentiel dans notre façon de penser la vie et de penser l’humain. C’est indispensable pour vivre les uns avec les autres dans un même corps avec sa diversité de membres.

Encore une fois, Paul nous aide en disant que :

Les membres du corps qui paraissent être les plus faibles sont nécessaires, et ceux que nous estimons être les moins honorables du corps, nous les entourons d’un plus grand honneur. Ainsi nos membres les moins glorieux reçoivent le plus d’honneur, tandis que ceux qui sont glorieux n’en ont pas besoin. Dieu a disposé le corps de manière à donner plus d’honneur à ce qui en manquait  afin qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les membres aient également soin les uns des autres. Et si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui; si un membre est honoré, tous les membres se réjouissent avec lui. (1 Corinthiens 12:22-26).

Heureusement que dans notre pays, toute personne reçoit de bons soins, et cela quel que soit son âge, sa forme. Un enfant, un handicapé, une personne en forme, une personne très âgée… sont considérées par les hôpitaux et par notre république dignes de recevoir les meilleurs soins possibles. Et le secours en montagne ira chercher à grands renfort d’hélicoptères et de sauveteurs toute personne en danger sans demander son pedigree ni son espérance de vie. C’est essentiel pour la personne elle-même et ceux qui l’aiment. C’est au moins aussi essentiel en ce qui concerne l’idée de la valeur de la personne humaine qui est affirmée par cette politique de soins. Cette valeur inconditionnelle de l’individu pour nos républiques trouve ses racines dans l’Evangile, à mon avis.

A l’inverse, je me souviens de la politique de soins de la Roumanie de Nicolae Ceaușescu où j’ai pu me rendre dans les années 1980 en montant une opération d’entraide en lien avec une paroisse protestante là-bas. Sous ce régime, la valeur de l’individu était évaluée en rapport avec sa capacité de production présente ou à venir. Les personnes handicapées, les personnes âgées étaient par conséquent considérées comme indigne de recevoir des médicaments ou d’être opérées. C’est horrible pour chaque personne ainsi laissée à l’abandon et pour leurs proches désespérés. Par ailleurs, c’est tout à fait nocif quand à l’idée de ce qui fait la dignité de la personne humaine, de ce qui fait sa profonde valeur, son infinie valeur.

La Bible, et particulièrement l’Evangile du Christ, tend à affirmer le caractère sacré de chaque personne humaine indépendamment de ses performances, tout simplement parce qu’elle a du prix aux yeux de Dieu, un prix infini, parce qu’elle est aimée. Cela est tout à fait essentiel dans ce que cela induit comme regard entre nous dans la société, dans nos familles dans le couple, entre amis. Cela est essentiel pour chacun de nous, dans le regard que nous avons sur nos proches, et aussi sur le regard que nous avons sur nous-même quand nous traversons les hauts et les bas de la vie. Afin de rester nous-même, et ne pas perdre le sentiment de notre infinie valeur même dans les turbulences et les catastrophes diverses, les trahisons et les humiliations.

Dans nos pays, heureusement, il y a une politique publique de valorisation égale de chaque personne humaine. Cela a a certes un coût, mais c’est tout à fait essentiel pour une belle idée de l’humain. C’est d’autant plus essentiel que certains médias et réseaux sociaux peuvent donner une autre idée de ce que c’est qu’une belle vie digne d’être vécue, avec des corps minces et musclés, des visages sans rides, la vie comme une fête permanente sur fond de coucher de soleil aux îles Lofoten. L’âge vient marquer notre visage et notre corps : ce n’est pas une dégradation c’est de la patine comme sur un objet ancien, il n’y a rien de plus beau à mes yeux que le visage d’une personne âgée. Cela dit franchement. Et pour le rendre plus beau encore, nous pouvons sourire et rire, cela donne de belles rides qui sourient encore ! Et la vie vécue, parfois cabossée, peuvent être aussi au fil des années nous permettre d’être bonifié par le cœur, la réflexion et la prière.

C’est pourquoi, il me semble que pour promouvoir cette infinie valeur de la personne humaine, il est génial de tenir bon, et de respecter sa propre personne, sa propre vie quelle que soient les conditions, et même précisément quand elles sont difficiles. C’est un service immense que nous rendons à l’humanité, et tout particulièrement un service rendu au plus faibles, aux plus défavorisés des humains. J’ai longtemps eu des réserves quand au ministère du pape Jean-Paul II qui a été très brutal contre les églises protestantes, contre l’œcuménisme, mais je dois reconnaître mon admiration et ma reconnaissance d’avoir assumé ses difficultés physiques et sa faiblesse à la face du monde. Cela a porté un vrai témoignage de la radicale dignité de la personne et de la vie humaine, en elles mêmes, indépendamment de tout.

 

3) Il existe certes des situations limites

Au cours de mon ministère de pasteur de paroisse, j’ai bien entendu été amenè à accompagner bien des personnes arrivant au bout de leur chemin sur cette terre, conscientes ou non. Je ne dirais pas que la vie humaine sur son lit de mort ne soit pas digne d’être vécue. Des instants d’une beauté inouïe peuvent être vécus là. Et ce n’est pas seulement une idée abstraite. Néanmoins, il ne faut pas exagérer non plus dans  ce domaine et étant un extrémiste de la vie biologique à tout prix. Elle a une fin. Et il existe des situations où l’acharnement à faire vivre biologiquement est exagéré, inutile, source de souffrance pour la personne et pour son entourage. Cela tourne à l’idolâtrie de la vie biologique. Je trouve que cela aussi n’est pas bon, car la vie humaine ne se limite pas à la survie de notre biologie. Il est important de pouvoir dire à ses proches si l’on ne désire pas cet acharnement, ou que l’on désire au contraire que tout ce qui est possible soit fait.Cela afin de ne pas faire peser sur ses proches et sur les médecins le poids entier des orientations à prendre.

Seulement c’est là que s’ouvre une difficulté : une zone grise existe entre le respect essentiel de toute vie humaine, et l’idolâtrie de cette seule vie biologique comme si la vie se limitait à elle. Dans cette zone grise, où et comment tracer la ligne ? Dieu nous donne son Esprit pour que nous soyons prophète ou prophétesse nous-même. Ce n’est pas pour rien ! Cela va avec la liberté que Dieu nous donne, dans la confiance que nous avons en lui pour nous accompagner en toute circonstance sur la route que nous choisissons d’emprunter. Chaque circonstance de vie est un cas particulier, c’est donc au cas par cas que nous sommes amenés à ouvrir nos yeux, les yeux de notre intelligence, les yeux de notre cœur, les yeux de notre foi, croiser ces regards avec les regards d’autres personnes (nous ne sommes pas Dieu pour avoir un point de vue englobant tous les aspects de la question). Nous sommes ensuite puis à discerner sur une échelle de zéro à six notre évaluation des différents facteurs utiles pour évaluer la situation complexe… Chercher ainsi la meilleure ou la moins pire parmi les diverses solutions, selon nous. Ce n’est pas facile quand la situation nous impose de choisir entre des solutions qui comportent toutes une part de vie et une part de mort. Et que pourtant il nous faut avancer. Ce sera avec l’aide et le pardon de Dieu, confiant dans sa grâce.

Dieu nous bénit et nous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

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Marc Pernot

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8 réponses

  1. Pascale dit :

    À mettre dans un best of ! Quelle réponse remarquable, toute en nuances, et empreinte de deux thèmes qui vous sont chers, à savoir la liberté et la capacité de discernement pour chacun, ainsi que la valeur infinie de la vie humaine, à la fois dans sa dimension individuelle et dans sa dimension collective. Au passage, si seulement cette liberté pouvait être annoncée partout où on annonce l’Évangile, comme vous l’avez encore fait dans votre prédication de dimanche dernier ! J’ai particulièrement apprécié la mise en valeur de la dimension de témoignage que peut contenir un choix que l’on pense exclusivement individuel. C’est vrai que j’ai à plusieurs reprises trouvé choquant lorsqu’une personne explique publiquement, relayée par les médias, ce qu’elle considère comme étant la dignité humaine.
    En ce qui concerne la valeur de la personne humaine dans nos sociétés, indépendamment de sa santé, de son âge ou de ses ressources, il convient néanmoins de rester vigilants ; lié à la crise du covid, on a vu que ce n’était pas une évidence pour tout le monde. D’autre part, la médecine moderne étant de plus en plus sophistiquée, on ne peut, ou ne pourra plus, faire l’impasse de la gestion du coût ou de la pénurie. Établir alors des critères est une tâche infiniment compliquée.
    Il reste à prendre en compte l’aspect législatif. Le choix individuel n’est possible que si la loi collective le permet. La réflexion se place alors sur un tout autre plan et peut concerner bien d’autres questions : dans quelle mesure imposer mes valeurs ou mes choix à ceux qui ne les partage pas, où doivent se situer les limites ? Certains chrétiens ont des positions assez radicales à ce sujet.

  2. Claire-Lise Rosset dit :

    Bonjour,

    Douleur morale et tristesse envahissantes, douleur physique si intense qu’elle arrache des cris et laisse couler des larmes, idées noires accompagnées de sanglots, non pas par désir de mort, mais pour que la souffrance s’arrête. Au sein de la maladie, Job ne le disait-il pas :

    J’ai pour partage des mois de douleur,
    J’ai pour mon lot des nuits de souffrance.
    Je me couche, et je dis : Quand me lèverai-je ? quand finira la nuit ?
    Et je suis rassasié d’agitations jusqu’au point du jour.
    Mon corps se couvre de vers et d’une croûte terreuse,
    Ma peau se crevasse et se dissout.
    Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand, Ils s’évanouissent : plus d’espérance !
    Souviens-toi que ma vie est un souffle !
    Mes yeux ne reverront pas le bonheur.
    (Job 7 : 3 – 7)

    Solitude morale, exacerbée par la parole des « proches et amis » qui plongent tête baissée la personne coupable d’être malade dans un syndrome de glissement combien justifié :

    Mes ennemis disent méchamment de moi :
    Quand mourra-t-il ?
    Quand périra son nom ?
    Si quelqu’un vient me voir, il prend un langage faux,
    Il recueille des sujets de médire ;
    Il s’en va, et il parle au dehors.
    Tous mes ennemis chuchotent entre eux contre moi ;
    Ils pensent que mon malheur causera ma ruine :
    Il est dangereusement atteint,
    Le voilà couché, il ne se relèvera pas !
    Celui-là même avec qui j’étais en paix,
    Qui avait ma confiance et qui mangeait mon pain,
    Lève le talon contre moi.
    (Psaume 41 : 5-9)

    Et Jésus l’a bien compris, lui qui a « pénétré « dans la Capitale de la douleur » * pour guérir, délivrer, soulager, réanimer, ressusciter la Vie là où le spectre de la mort se faisait de plus en plus menaçant.

    Je n’ai pas de réponse toute faite sur la question de l’euthanasie. Pour ma part, j’ai beaucoup étudié le sujet de la mort et des soins palliatifs avant de rédiger mes directives anticipées que je module au fil du temps en fonction de mon état de santé et dont je parle avec mon médecin.

    La question qui reste toujours ouverte est : Dieu étant le Dieu de la vie, que représente le mot fin de vie pour toi ? Une longue descente aux enfers dans une médecine toute-puissante qui considère la mort comme un échec narcissique et médical ?

    Réfléchis à la définition de l’acharnement thérapeutique, un mot qui ne veut rien dire s’il n’est pas accompagné de ce que tu entends toi-même par fin de vie : « Application obstinée et déraisonnable d’un traitement qui n’apportera plus de bien-être au patient »

    Récemment, j’ai été confrontée à un diagnostic médical qui me fait goûter le vent du boulet. Dans mon état de choc, j’ai écrit :

    « Le vieillard Symeon attendait la Consolation, et voilà que Marie place dans ses bras l’Autre et divin Consolateur (Jean 14 : 16), celui qui allait donner sa chair et son sang pour le salut du monde. (Luc 2 : 28).

    Siméon a vu le salut de Dieu, il a touché le petit enfant. Dès lors, il peut s’en aller en paix.

    Cette expression « s’en aller en paix » m’interroge depuis bien des mois. Confrontée à ma propre finitude, je peux m’en aller en paix, laissant mon conjoint, mes enfants, mes petits-enfants sur le cœur de Dieu qui s’en occupera mieux que je ne puis le faire.

    Je ne meurs pas non plus dans la lâcheté et le silence d’une parole vraie, celle qui dénonce les crimes sexuels et les abus divers que j’ai vécus, comme tant d’autres victimes, dans une église fondamentaliste.

    Je peux donc m’en aller en paix ; mon ministère d’aide aux victimes de la folie meurtrière des loups dans la bergerie religieuse a été menée à son terme.

    Maintenant, tu laisses ta servante s’en aller en paix… paradoxalement, combien cette paix ressentie par Syméon m’habite en ce jour baigné de larmes.

    « Ce que nos yeux ont vu…ce que nos mains ont touché du Verbe de Vie. Vivons, en cette eucharistie même, l’eucharistie de Siméon. …Offrons notre tendresse et notre fragilité- inséparables sœurs- comme deux bras, comme un trône à l’ineffable Don (2 Cor. 9 :15), et entrons dans la procession des saints théophores dont un vieillard a inventé l’allure, acquiesçant à la mort, comme cette Vie même qu’il étreint dans ses bras. »

    (La voix contagieuse, François Cassingena-Trévedy, Homélies, Ed. Tallandier, 2017, p. *91, 38, 39)

    Bien à vous
    Claire-Lise Rosset

    • Marc Pernot dit :

      C’est très beau, seulement :

      • Si le livre de Job traverse le désespoir, effectivement… c’est pour le traverser, pas pour y sombrer. Précisément. La finale du livre de Job est un hymne à la vie qui continue autrement que le pensait Job dans son désespoir, et cette finale annonce que les bonnes surprises concernant la beauté de la vie en ce monde ne sont pas épuisées pour nous.
      • Certes le Psaume 41 est un des psaumes de lamentation sur la méchanceté humaine qui nous brise parfois hyper cruellement. Mais la suite du Psaume et sa fin montrent une sorte de résurrection par l’Eternel. Ce qui est heureux, précisément pour que la méchanceté ne triomphe pas, que les manœuvres des méchants achoppent sur le rocher de notre salut : l’Eternel. Bien des autres Psaumes disent aussi cette traversée de la négativité pour reprendre pied dans la vie. Par exemple le célébrissime Psaume 23 qui ne parle absolument pas du passage de cette vie à la vie future, mais traverse précisément grâce à l’aide de l’Eternel, « chaque jour de notre vie » (en ce monde, donc, la négativité des creux qui tendent à imprimer sur nous la mort, alors que par définition nous sommes créés image de Dieu.
      • Et c’est vrai que les mots de la méditation que vous citez sont très poético-lyriques, je ne suis pas certain pourtant qu’ils soient justes en croyant relever dans l’Evangile du Christ la moindre trace acquiescement à la mort. Cette lecture me semble plutôt une influence du platonisme au détriment de l’Evangile. Socrate, lui, acquiesce à la mort en buvant sereinement la Ciguë avec un lyrisme que rappellent les mots du bon Père catholique. Parce que dans la compréhension de certaines philosophies grecques, le corps et la vie en ce monde est une prison pour l’âme dont il fait bon de se libérer. Telle n’est pas, mais pas du tout, la vision de l’Evangile du Christ en ce qui concerne la vie humaine en ce monde. Siméon ne dit pas qu’il va maintenant vers la mort, ni qu’il mourra aussitôt qu’il aura vue le bébé Jésus. Siméon dit qu’il est libéré et peux aller en paix après avoir vu ce signe. C’est dans la pensée grecque que « libéré » signifie mourir. Dans la Bible et particulièrement dans l’Evangile, « libéré » c’est vivre en abondance, c’est vivre dans un débordement de vie, c’est être libéré, précisément, du désespoir, de la culpabilité, de l’égoïsme centré sur mon petit salut à moi pour faire vivre. Dans la Bible, la bénédiction est l’autre face de la vocation et réciproquement. On n’est pas béni pour mourir, on est béni pour vivre et faire vivre. Être libéré et aller en paix c’est avancer librement, déployer son amour et sa créativité pour faire vivre. Celui qui a vu le commencement des signes du salut qui vient : celui-là est en paix dans le sens où il n’a plus à conquérir son propre petit salut en étanbt sans cesse en religion dans le temple, cette dé-préoccupation de son propre petit salut rend libre pour aimer les autres, libre d’aller offrir cette nouvelle et participer à la libération d’autres. Libération du temple où Siméonétait enfermé dans son attente, comme une implosion. Libéré de la religion religieuse, car il est en ligne directe avec le salut qui vient de Dieu.
      • Je pense que c’est une erreur de dire que le Christ à Gethsémanée ou sur la croix acquiesce à la mort. Ce serait un nouveau Socrate. Christ ne dit pas oui à la mort, il dit oui à la vie pour la vivre ardemment, pour faire vivre encore et malgré tout. Ce sont les hommes qui mettent la mort sur ce trajet, ce n’est ni Dieu ni le Christ. Ils sont, eux un oui à la vie et un non à la mort. Pas un oui et non.

      Vous dites « Confrontée à ma propre finitude, je peux m’en aller en paix, laissant mon conjoint, mes enfants, mes petits-enfants sur le cœur de Dieu qui s’en occupera mieux que je ne puis le faire. ». Je ne pense pas que cela soit l’alternative, entre les soins que vous apportez à telle personne et les soins que Dieu lui apporte. Car ce n’est absolument pas du même ordre et nous avons besoin des deux, c’est le principe même du « corps du Christ » qui vit à la fois 1) de l’Esprit de Dieu qui est donné, et 2) du soucis que les membres ont les uns des autres.

  3. Claire-Lise Rosset dit :

    Cher Pasteur

    Je vous remercie de votre réponse qui me donne à réfléchir à un autre éclairage que ce que réalise actuellement dans le réel de mon existence.
    Je ne vous cache pas que je ne me sens pas rejointe là où je suis dans la tempête qui ne peut que m’ habiter.

    Je m’ excuse de la morbidité qui peut émaner de mon texte.

    Bien à vous
    Claire-Lise Rosset

    • Marc Pernot dit :

      Ah pauvre. C’est beaucoup de souffrance.
      Je voudrais vous envoyer un levain de paix.
      Une souffrance quand elle s’exprime ne projette pas de la morbidité mais de la sincérité.
      Dieu vous bénit et vous accompagne

  4. Claire-Lise Rosset dit :

    Cher Pasteur,

    Je vous remercie de votre message de compassion.

    La belle métaphore de « levain de paix » m’a donné à réfléchir sur le texte qui suit :

    Les réflexions ci-dessous m’appartiennent. En aucun cas, je désire les imposer à qui que ce soit.

    « Mon âme est saisie de tristesse jusqu’à la mort « (Matt. 26 : 38), disait Jésus à ses disciples avant son combat en Gethsémané :

    « Là-dessus, Jésus alla avec eux dans un lieu appelé Gethsémané, et il dit aux disciples : Asseyez-vous ici, pendant que je m’éloignerai pour prier.
    Il prit avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, et il commença à éprouver de la tristesse et des angoisses.
    Il leur dit alors : Mon âme est triste jusqu’à la mort ; restez ici, et veillez avec moi.
    Puis, ayant fait quelques pas en avant, il se jeta sur sa face, et pria ainsi : Mon Père, s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de moi ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. »
    (Matthieu 26 : 36-39)

    Comment trouver « ce levain de paix » dans un moment où, comme Jésus, mon âme est saisie de tristesse jusqu’à la mort ?

    La question reste infiniment ouverte pour définir ce qu’est ce « levain de paix » qui habitait Jésus après son combat de Gethsémané, alors qu’il savait qu’avant de goûter la joie de Pâques, il lui fallait vivre les horreurs du Vendredi Saint.

    Et si ce « levain de paix » était de consentir à ce qui advient, à m’abandonner entièrement, corps, âme et esprit, remettre entièrement mes bien-aimés – dont j’ai tellement peur que la mort m’en sépare – dans les bras du Père des miséricordes et du Dieu de toute consolation ? Ce Dieu qui reste envers et contre tout le Rocher de mon cœur (Ps. 18 : 3), même s’il m’arrive parfois d’en douter ?

    Et si ce « levain de paix « n’était pas corrélé à ce magnifique verset de Romains 8 : 35-39 :
    « Qui nous séparera de l’amour de Christ ?
    Sera-ce la tribulation, ou l’angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou l’épée ?
    Mais dans toutes ces choses nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés.
    Car j’ai l’assurance que ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni les choses présentes ni les choses à venir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ notre Seigneur. »

    La question reste infiniment ouverte pour définir ce qu’est ce « levain de paix » chez le vieillard Syméon qui, à l’automne de sa vie, voyait le salut en Jésus, ce petit bébé bercé dans ses bras.
    Job fera l’expérience de ce salut lui qui, après avoir « maudit le jour de sa naissance », traversé l’enfer de la souffrance : « Mon oreille avait entendu parler de Toi, mais maintenant mon œil t’a vu (Job 3 :1/ 42 : 5)

    La question reste infiniment ouverte pour définir ce qu’est ce « levain de paix », quand Dieu me dit par la bouche de l’apôtre Paul :
    « Ne vous inquiétez de rien ; mais en toute chose faites connaître vos besoins à Dieu par des prières et des supplications, avec des actions de grâces.
    Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos coeurs et vos pensées en Jésus Christ. « (Phil. 4 : 6,7)

    La question reste infiniment ouverte pour apporter symboliquement ce « levain de paix » – ces consolations dont j’ai moi-même été consolée de Dieu (2 Cor.1 : 3-4 ) – à mon prochain, celle, celui dont « l’âme est saisie de tristesse jusqu’à la mort ».

    Quelles sont donc « ces consolations de Dieu » si ce n’est cette Parole qui est Esprit et Vie (Jean 6 : 63), ces perles de résurrection intérieure récoltées dans le secret du temple qu’est ma chambre ?

    Bien à vous et merci pour tout
    Claire-Lise Rosset

    • Marc Pernot dit :

      Merci pour ces conclusions.
      J’ai beaucoup aimé votre « Quelles sont donc « ces consolations de Dieu » si ce n’est cette Parole qui est Esprit et Vie (Jean 6 : 63), ces perles de résurrection intérieure récoltées dans le secret du temple qu’est ma chambre ? »
      C’est en même temps un encouragement très pratique, très concret à avoir soif, à aller puiser, à boire à la source. Avec authenticité.
      Dieu vous bénit et vous accompagne.

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