01 juillet 2026

Une composition montrant des piles de pièces qui germent dans de petites pousses et un réveil évoquant le temps qui passe - Image by Nattanan Kanchanaprat from https://pixabay.com/photos/money-finance-mortgage-loan-2696229/
Ethique

Prêt à intérêt : est-ce permis pour un chrétien protestant ?

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Le prêt à intérêt est-il compatible avec la foi chrétienne ? Cette réponse pastorale part de la liberté protestante de discerner par soi-même. Elle revient sur la lecture biblique de l’usure, sur la distinction de Calvin entre taux abusif et juste rémunération, et sur l’usage de la carte de crédit, à la lumière du bon sens que Jésus nomme la phronèsis.


La question posée

Bonjour Pasteur,

Je m’intéresse à la question des prêts avec intérêt dans la religion chrétienne. Est-ce autorisé ? Si je ne me trompe, Luther était globalement opposé à la pratique des taux d’intérêt, contrairement à Calvin, qui distinguait les taux abusifs des taux modérés et équitables.

J’aimerais savoir :

  • Quelle est la position actuelle des luthériens et des réformés sur cette question ?
  • Que pensez-vous des taux d’intérêt et des cartes de crédit ? Est-il acceptable d’y avoir recours ?
  • Quelle signification attribuez-vous aux passages bibliques qui abordent le sujet de l’usure et du prêt ?

Merci beaucoup pour votre temps.

Réponse :

Cher Monsieur,

Bravo de vous poser des questions afin de vivre le mieux possible et d’être en harmonie avec Dieu.

Le prêt à intérêt a longtemps été interdit dans le christianisme, en effet. C’est Jean Calvin au XVIᵉ siècle qui a libéré cette possibilité tout en préconisant de le faire sans abuser des personnes fragiles. Comment est-ce possible alors qu’il existe des passages de la Bible qui sont plutôt négatifs par rapport à cela ? C’est ce que nous allons voir. Il a fallu attendre le XIXᵉ siècle pour que l’église catholique ouvre cette possibilité. Dans l’Islam, le prêt à intérêt reste théoriquement interdit par le Coran (mais des systèmes ont été trouvés pour contourner cette interdiction).

Une attitude de foi plutôt qu’un code de lois

La réforme protestante est plus basée sur une certaine attitude dans la foi et dans la vie, plus que sur un code de lois. Cette façon d’être chrétien est souvent définie par des façons d’aborder les questions : « soli Deo gloria » (À Dieu seul la gloire), « sola gratia » (la grâce seule), « sola fide » (par la foi seule), « sola scriptura » (par les Écritures seules, la Bible), soit 5 « solæ » de la foi et 2 plus pratiques : « Ecclesia semper reformanda » (L’église est toujours à réformer), et « Sacerdotium universale » (Tous sont prêtres).

La réforme se poursuit après Luther et Calvin

En particulier le « Ecclesia semper reformanda » fait que la réforme continue après Luther et Calvin. Ils ont initié historiquement un mouvement de réforme, de retour à l’essentiel (les 5 « solæ »), ils libèrent chaque fidèle à avoir sa propre inspiration par l’Esprit (c’est le sacerdoce universel), cela l’invite à avoir sa propre interprétation, pensée et inspiration pour guider ses choix.

Par conséquent : ce que pensaient Luther ou Calvin sur tel ou tel point intéresse les historiens mais pas nécessairement le croyant protestant aujourd’hui. Alors c’est vrai que le chrétien luthérien est un peu plus attaché à la pensée de Luther qu’un chrétien réformé à la pensée de Calvin. Mais de toute façon ni l’un ni l’autre ne prend ces hommes du XVᵉ-XVIᵉ siècles pour un passage vers Jésus-Christ.

Par exemple, Luther n’a pas été tendre avec les paysans et avec les juifs qui ne se convertissaient pas à Jésus, Calvin défend ardemment sa double prédestination et le fait que l’on pouvait exécuter un homme qu’il considérait comme hérétique… C’est regrettable, mais cela ne nous inspire pas une seconde dans notre foi et notre façon de vivre. C’est ainsi que le résultat particulier de leurs opinions théologiques ou morales du moment ne nous importe finalement que peu (c’était il y a 500 ans, et nous sommes appelés à poursuivre l’élan de réforme).

Mais leur façon de se réformer dans une recherche de plus grande fidélité à Dieu en Christ est, elle, intéressante : en retournant à une interprétation personnelle de la Bible et à la prière afin que l’Esprit nous inspire. Ça, c’est plus intéressant pour avancer aujourd’hui.

Libre de discerner par soi-même

Vous pouvez donc vous sentir très libre de vous déterminer par vous-mêmes sur cette question du prêt à intérêt, comme sur toute autre question théologique ou morale. C’est plus exigeant que de se reposer sur ce qu’auraient pensé d’autres à notre place : l’église, les réformateurs, le pasteur ou tel comité. Cela demande de se poser la question par soi-même comme vous le faites, cela demande de se sentir libéré pour discerner par soi-même : nous le sommes par l’amour et le pardon de Dieu. Cela demande de se donner les moyens d’étudier un peu la question, de l’approfondir, de réfléchir et de prier, puis de faire ce saut qui consiste à faire un choix. C’est ça être chrétien protestant : pas de pape pour nous dire ce que l’on devrait croire.

Que disent les textes bibliques sur l’usure et le prêt ?

Pour ce qui est des textes bibliques, il y a quelques textes dans l’Ancien Testament qui parlent de cela, ils indiquent de faire preuve de charité en n’étranglant pas le pauvre avec des intérêts. C’est un point intéressant, et c’est ce que retient Jean Calvin dans sa lecture de ces passages. Mais il est bien sûr délicat de se baser sur les commandements de l’Ancien Testament concernant la vie pratique : on est tellement loin de l’époque et de la culture, cela demande du discernement, sinon on devrait lapider un enfant indiscipliné (Deutéronome 21:18-21) et une personne qui aurait effrontément cueilli une figue le jour du sabbat (Exode 35:2). Cela demande donc du discernement, nous ne sommes plus sous le régime d’une loi religieuse.

Les paroles de Jésus sur le prêt sont-elles une loi nouvelle ?

Jésus dit bien une fois : « prêtez sans rien espérer en retour » (Luc 6:34-35), mais quel est le statut de ce genre de paroles de Jésus, ce n’est pas une nouvelle loi encore plus dure. Jésus a aussi dit aussi « ne résistez pas au méchant » (Matthieu 5:39). Ce ne sont pas des commandements à lire matériellement à la lettre, sinon il ne faudrait pas intervenir quand son enfant se fait agresser, ce n’est certainement pas ce que veut dire Jésus. Il dit aussi « Donne à celui qui te demande » (Matthieu 5:42) : le commerçant ne pourrait pas vivre s’il appliquait cela au sens matériel littéral.

Cela veut dire que dans ces enseignements, Jésus n’est pas en train de réformer le système économique et financier, mais qu’il s’agit d’autre chose : de bousculer notre conscience, de faire que nous nous posions des questions, que nous puissions envisager des alternatives fécondes en fonction des circonstances. C’est cela qui permet à Jean Calvin de ne pas faire de ce genre de paroles une nouvelle Loi. Donc oui au principe de « sola scriptura », mais cela ne veut pas dire qu’on doit la lire en débranchant son cerveau, mais en l’interprétant « par la foi », en s’ouvrant à l’Esprit (donné à lka Pentecôte à toute personne).

En effet, il arrive des situations où nous devons simplement laisser passer sans réagir à une parole méchante, parfois nous pouvons généreusement donner sans rien attendre en retour, c’est vrai. Mais si l’on aide un entrepreneur à investir dans de nouveaux outils et à embaucher en vue de tirer du profit de son entreprise, je ne vois pas où serait le mal que l’investisseur reçoive une juste part de ce profit puisqu’il a participé à rendre cela possible, c’est un travail d’équipe. Si on interdit le prêt à intérêt, il sera bien plus difficile de trouver une personne qui vous aide en prenant le risque d’investir, il n’y aura pas d’entreprise et pas d’embauche.

Charité ou investissement : discerner selon les circonstances

Ce à quoi ces paroles de Jésus nous appellent, c’est que finalement ce soit vous, en chaque circonstance particulière, qui puissiez discerner si vous êtes dans le cas nécessitant un acte de pure charité pour votre prochain ou si vous êtes dans le cas d’un investissement auquel vous participez, ou un emprunt que vous faites en acceptant de rémunérer le prêteur ? Ce sont les circonstances, analysées par votre intelligence et votre cœur, avec l’aide de l’Esprit.

Si vous êtes devant une situation qui vous semble délicate, un petit peu entre les deux, vous pouvez y réfléchir, exposer la situation et votre interrogation dans la prière, puis laisser reposer cela la nuit. Par exemple, Dieu ne répond (en général) pas en tendant la réponse sur une table de pierre depuis les cieux ! Mais son exaucement est une mise en lumière, renforçant et élargissant notre propre discernement. Et il arrive souvent que le lendemain nous voyons plus clair ou choisissons et nuancions nos choix entre le tout oui et le tout non, entre le don et le prêt à un taux symbolique ou élevé…

Cartes de crédit : une question de bon sens (la phronèsis)

Concernant la carte bancaire, autrefois le commerce se faisait avec du troc, ou avec des coquillages, des pièces, des assignats : c’est simplement une question pratique, je ne pense pas que la foi joue particulièrement un rôle là-dessus. La question de la carte de crédit pose une petite difficulté pour la personne qui ne sait pas trop compter et prévoir, il arrive qu’elle se fasse piéger par l’accumulation de petits crédits et se retrouve étranglée. C’est comme tout, il faut un certain sens pratique, un certain bon sens que la Bible appelle en grec la phronèsis (φρόνησις). Jésus en fait une qualité importante pour vivre : par exemple « L’homme prudent (phronimos) bâtit sa maison sur le roc plutôt que sur le sable » (Matthieu 7:24), et « Soyez ‘phronimos’ comme les serpents, et purs comme les colombes » (Matthieu 10:16).

Nous pouvons donc, sur votre question, faire preuve de ce bon sens cher à Jésus, avec l’aide de l’Esprit, bien sûr, pour attendrir notre cœur et éclairer notre intelligence, afin de décider ce qui nous semblera le plus adéquat.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

pasteur Marc Pernot

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