Adiaphora ou Status confessionis ?

Une jolie fleur jaune ayant poussé dans une fente d'un sol desséché - Image par klimkin de Pixabay

Par : pasteur Marc Pernot

Théologie – Adiaphora, Status confessionis

Un adiaphoron (littéralement du grec un « pas de différence »), est un point de doctrine, un acte ou un rite qui est considéré comme facultatif, laissé à la libre détermination de chacun, ni interdit ni recommandé. Au pluriel : des adiaphora.

Un point relevant du « status confessionis » est par contre un point jugé essentiel, indispensable pour être fidèle au Christ. Ne pas le tenir serait renier le Christ.

Ce concept d’adiaphora a été développé à l’origine pas les philosophes stoïciens (non chrétiens, et fort intéressants au demeurant) recherchant comment vivre. Ils distinguaient les choses bien, les mauvaises, et les indifférentes (comme la richesse, par exemple, qui ne rend en elle même ni meilleur ni plus mauvais).

Le stoïcisme a eu une certaine influence sur le christianisme des premiers siècles, pas toujours géniale, mais les outils de la philosophie grecque aident à penser et les Pères de l’église ont repris cette notion d’adiaphora pour rendre compte de ce que l’apôtre Paul dit à propos des règles alimentaires, de la circoncision ou du shabbat qui étaient pourtant des points de la Loi de Moïse hyper importants dans la religion juive, et que Paul pratique lui-même en milieu juif mais qu’il n’entend pas rendre obligatoire pour les nouveaux convertis venant du monde païen. Voir par exemple ce texte de sa lettre aux Romains :

Accueillez celui qui est faible dans la foi, et ne discutez pas les opinions. Tel croit pouvoir manger de tout; tel autre, qui est faible, ne mange que des légumes. Que celui qui mange ne méprise point celui qui ne mange pas, et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange, car Dieu l’a accueilli.

Qui es-tu, toi qui juges un serviteur d’autrui ? S’il se tient debout, ou s’il tombe, cela regarde son maître. Mais il se tiendra debout, car le Seigneur a le pouvoir de l’affermir.

Tel fait une distinction entre les jours ; tel autre les estime tous égaux. Que chacun ait en son esprit une pleine conviction. Celui qui distingue entre les jours agit ainsi pour le Seigneur. Celui qui mange, c’est pour le Seigneur qu’il mange, car il rend grâces à Dieu; celui qui ne mange pas, c’est pour le Seigneur qu’il ne mange pas, et il rend grâces à Dieu.” …

Je sais et je suis persuadé par le Seigneur Jésus que rien n’est impur en soi, et qu’une chose n’est impure que pour celui qui la croit impure. Mais si, pour un aliment, ton frère est attristé, tu ne marches plus selon l’amour: ne cause pas, par ton aliment, la perte de celui pour lequel Christ est mort.” (Romains 14:1-6 ; 14-15)

C’est ainsi que les préceptes alimentaires, la circoncision ainsi que les jours de fête religieuses ou de shabbat (Colossiens 2:16-17) sont considérés par lui comme des adiaphora.

C’est un point essentiel de la liberté chrétienne, liberté qui est fondée sur le fait que de toute façon Dieu nous bénit et nous garde. Comme l’explique ici Paul, quand nous nous trompons, quand nous chutons, le Seigneur (Dieu, en Christ, par l’Esprit) nous garde debout, vient nous aider, nous soigner, nous chercher, nous porter : de sorte que notre salut n’est pas en cause.

En même temps, Paul donne le mode d’emploi de ces adiaphora : oui, nous sommes libres de faire à notre guise, seulement, il est bon quand même :

  • de choisir et d’agir en pensant à ceux qui nous entourent, être membre du corps du Christ c’est cela.
  • d’agir en rendant grâce à Dieu pour ce dont nous vivons et pour cette liberté que nous avons en Christ.
  • enfin que cette liberté ne consiste pas à avancer au gré du vent et de nos pulsions de l’instant mais en s’interrogeant pour soi-même de ce que l’on pense être pur et impur en fonction du circonstance. C’est tout un travail : observer, réfléchir, être dans le reconnaissance vis à vis de Dieu, penser aux autres, et à soi, discerner, choisir.

C’est ce que Paul dit aussi dans ses fameux « tout est permis » de sa première lettre aux Corinthiens :

Tout est permis, mais tout n’est pas utile; tout est permis, mais tout n’édifie pas. Que personne ne cherche son propre intérêt, mais que chacun cherche celui d’autrui.”
(1 Corinthiens 10:23-24, voir aussi 6:12)

Ce « tout est permis, mais… » est, je pense, l’adiaphora au sens chrétien. Tout est ainsi adiaphora, et c’est dans le mode d’emploi de cette liberté qu’est utile ce qui n’est précisément plus adiaphora au sens chrétien mais essentiel afin que cette liberté soit pour vivre et fasse vivre en Christ, et ne soit pas se laisser emporter par le chaos et d’être source de chaos autour de nous.

Cela me semble être dans l’idée de ce que propose Jésus quand on lui demande quel est l’essentiel des commandements, pour être dans la vie. Il répond (Marc 12:29-31 et Luc 10:25-28) :

  • Écouter Dieu, l’aimer « avec intelligence », quotidiennement ;
  • aimer, au sens de se soucier de ce que devient mon prochain,
  • et s’aimer, prendre soin de soi-même.

Voilà ce qui est l’essentiel, selon Jésus. Est mauvais ce qui est l’opposé : ne pas penser à Dieu ou seulement quand le dimanche tombe un 36 du mois, se soucier de son prochain comme d’une guigne, et négliger son propre développement. Le reste est adiaphora, est donc à voir sur le champ, en fonction des circonstances et de ce que nous pensons aller dans le sens de Dieu, selon notre propre vocation, notre style, notre rythme. Cela vaudra à Jésus des ennuis avec les intégristes de son époque à propos du Shabbat, et aussi pour ce qui est de sa grande liberté de penser, de dire Dieu, de remettre à leur place comme adiaphora les préceptes, rites, commandements alimentaires, doctrines considérées comme sacrées, lieux saints…

Au fur et à mesure de l’institutionnalisation de l’église, les obligations de dogmes et de rites, les catalogues de vertus et de péchés vont fleurir comme l’alpage en juin, puis se durcir, se calcifier ; la liberté se réduire pour les fidèles.

La question des adiaphora est réapparue à la Réforme protestante. Le salut par la seule grâce de Dieu vient s’opposer au salut par les œuvres, pesées et jugées, voire vendues par l’église sous forme d’indulgences, de pénitences et de pèlerinages, de dogmes et de sacrements obligatoires. La grâce revient, et la liberté qui va avec pour le fidèle, sa conscience personnelle nourrie de lecture personnelle de la Bible, de réflexion et de prière pour demande à Dieu son Esprit.

Chic ! se disent les paysans opprimés se sentant enfin dignes et libérés par la prédication de Luther sur la grâce. Sauf qu’il va siffler la fin de la récréation. Son disciple Philipp Melanchton, bien plus souple et nuancé que le fougueux Luther va reprendre la notion d’adiaphora de façon à mettre en valeur l’essentiel tout en laissant respirer les hommes et les femmes dans la société civile. Les disciples de Mélanchton vont être appelés de façon méprisante des « adiaphoristes » par les luthériens purs et durs. Néanmoins c’est cette notion d’adiaphora qui permettra d’établir une Concorde entre différents courants luthériens, reconnaissant que c’est dans un certain pluraliste de pensée et de rites que se manifeste l’unité de toute l’église en Christ.

Calvin était parfois, souvent, sourcilleux tant il aspirait à montrer que la liberté du chrétien, qu’il chérissait, ne deviendrait pas du libertinage moral, théologique et spirituel. Il va pourtant reprendre cette notion d’adiaphora « le fidèle a le libre usage des choses indifférentes » pour lesquelles Dieu nous laisse notre pleine liberté, sans que nous cessions pour autant, dit-il, d’avoir égard de notre prochain. Il remarque que ce champ des adiaphora, ou « choses moyennes », s’est considérablement étendu avec la grâce manifestée en Christ, de sorte qu’il est pour nous indifférent pour notre salut ce que nous mangeons, buvons, et comment nous nous vêtissons. (Cf. Institution de la religion chrétienne III, 19)

Diamétralement opposé à la notion d’adiaphora, on parle de points relevant du « status confessionis », au sens où ne pas tenir ferme sur ce point serait renier le Christ, et qu’il est donc essentiel de tenir ce point de doctrine, ou ce point d’éthique, de le tenir publiquement comme une confession de foi en Christ. Cette notion se réfère à ce passage de l’Evangile qui appelle à une cohérence entre notre foi et notre façon d’être et d’agir en ce monde :

Jésus : “Quiconque se déclarera publiquement pour moi, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est dans les cieux; mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.” (Matthieu 10:32-33)

C’est ainsi que les pasteurs et théologiens allemands Dietrich Bonhoeffer et Martin Niemöller vont réagir en 1933 quant à l’attitude que doit avoir l’église et les chrétiens face aux lois promulguées par le régime nazi contre les juifs, ils affirment qu’il y a là un « status confessionis », que ce n’est même pas une option d’accepter cela, et il en appelle à une « Église Confessante » qui va se créer face à l’Église Allemande du Reich ».

Cela révèle que la question de ce qui appartient aux adiaphora et ce qui relève du status confessionis est sujet à discussion. Cela l’a toujours été. Et cela l’est encore. Selon les églises, « catholique romaine », « évangéliques », « protestante luthérienne », « protestante réformée », ou autres… selon le point de vue de tel ou tel chrétien au sein de la même église, les définitions vont changer.

C’est parfois tout à fait surprenant :

  • Le Conseil Œcuménique des Eglise (COE), vient par exemple de décider solennellement (juin 2022, en pleine guerre d’invasion destructrice de l’Ukraine par la Russie) de garder dans son sein l’église orthodoxe russe qui déclare au nom du Christ que cette invasion est de droit divin : il y aurait là donc pour cette noble institution un adiaphoron.
  • Par contre le même COE exclut les églises chrétiennes ne confessant pas la Trinité (églises qui n’ont pas accepté le concile de Nicée en 325). Il y aurait là , selon cette institution, un status confessionis.

Dans notre église protestante, le périmètre de ce qui est du domaine du status confessionis se limite à la seule personne de Jésus-Christ. Est reconnu comme chrétien toute personne qui confesse Jésus comme Christ. C’est à dire que cette personne, Jésus de Nazareth, a par sa vie et sa personne apporté au monde entier le salut de Dieu (c’est ce que signifie « Christ »). Le reste fait partie des adiaphora : la nature du Christ, comment il apporte le salut, qui nous sauve de quoi, comment vivre sa foi en Christ, comment la travailler par quels exercices publics ou privé, recevoir tel ou tel sacrement de telle ou telle façon, et tous les points de doctrine ou de morale.

Limiter le status confessionis à « Jésus-Christ » n’est pas une invention moderne. La formule « Jésus est  le Christ » est une des plus anciennes confessions de foi dans l’église (de Pierre en Luc 9:20, de Simon en Jean 1:41, de la Samaritaine Jean 4:29). Et Paul : « Personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, à savoir Jésus-Christ. », sur cette fondation nous pouvons ensuite bâtir avec Dieu, nous sommes co-constructeur avec Dieu (1 Corinthiens 3:9-15).

Ce vaste champ des adiaphora est une responsabilité pour le chrétien, car en Christ c’est bien toute notre vie humaine qui devient sainte et donc appelée à vivre l’essentiel. Et pour cela, nous pouvons revenir à la méthode Jésus Christ : écouter Dieu, l’aimer de tout notre être, l’aimer dans la réflexion personnelle intelligente, quotidienne ; prendre soucis de son prochain, et prendre soin de soi. Tâche immensément délicate et riche, que nous assumons de faire comme nous le pouvons, car accompagnés par la grâce de Dieu.

 

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Marc Pernot

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1 réponse

  1. Salakis dit :

    Merci pour cet article sur l’oecuménisme et l’affirmation de l’identité chrétienne par les différentes Eglises (auto-affirmation et hétéro-identité), c’est fondamental et passionnant.

    Concernant la non-exclusion de l’église orthodoxe russe du Conseil Oecuménique, je pense qu’il s’agit plus d’un geste politique, pour essayer de faire en sorte qu’ils ne s’enferment pas encore un peu plus sur eux-mêmes, dans l’espoir que peut-être ce geste (cette non-action en fait) de diplomatie eccésiale.aurait plutôt tendance à favoriser à moyen ou long-terme un réglement en définitive plus pacifique. Il ne s’agit pas à mon sens d’un vrai « adiaphoron » de conviction.

    Concernant l’exclusion par principe du Conseil Oecuménique des Eglises qui ne confessent pas la Trinité en version symbôle de Nicée-Constantinople, on peut mentionner le cas de l’Eglise Unie de France qui présente des paroisses qui couvrent sauf erreur de ma part un éventail assez large de la dimension ou de l’axe « libéral-orthodoxe nicéen ». D’où sa réserve systématique suivante dans les accords œcuméniques inter-ecclésiaux pour matérialiser la liberté de conscience qu’elle reconnaît à ses fidèles devant toutes les déclarations dogmatiques : « Au moment où le dialogue interconfessionnel tente de recoudre les déchirures provoquées au sein de l’Église d’Occident au XVIe siècle, il serait souhaitable que ces tentatives ne contribuent pas à élargir le fossé creusé dès le début de l’ère chrétienne entre chrétiens trinitaires et chrétiens non trinitaires ou monophysites. Dans sa Déclaration de Foi, l’Église réformée de France reconnaît aux Symboles œcuméniques issus de cette période de l’histoire de l’Église leur valeur d’expressions historiques de la foi. Elle se réclame de la tradition spécifique qu’ils instaurent. Mais elle laisse aussi ouverte la possibilité de ne pas considérer les affirmations qu’ils formulent quant à la nature ou à l’essence même du Dieu unique comme des dogmes universels ou éternels. Le Synode régional souhaite que l’emploi des formules trinitaires dans les textes d’accord interconfessionnel n’interdise pas au dialogue œcuménique de s’élargir aux Églises unitariennes. » Peut-être un compromis intéressant, ouvert, participatif, en attendant peut-être une plus grande ouverture et inclusivité, qui irait je pense dans le sens de l’évolution de la société.

    Cette tendance à l’uniformité (plus qu’à l’unité) peut être sourcée de manière biblique, si certains versets sont choisis comme base :
    par exemple l’épitre 1 Corinthiens mentionne une sorte d’uniformité de pensée vis à vis de certaines croyances fondamentales : 1 Co 1-10: Je vous supplie, frères et sœurs, par le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, de tenir tous le même langage. Qu’il n’y ait pas de divisions parmi vous, mais soyez parfaitement unis dans le même état d’esprit et dans la même pensée. 11. En effet, mes frères et sœurs, j’ai appris à votre sujet, par l’entourage de Chloé, qu’il y a des rivalités entre vous. 12. Je veux dire par là que chacun de vous affirme: «Moi, je me rattache à Paul!» «Et moi, à Apollos!» «Et moi, à Céphas !» «Et moi, à Christ!» 13. Christ est-il divisé?

    Pourtant d’autres versets du même Paul invitent à la liberté dans l’Esprit, ce qui pourrait être interprété comme le contrepied exact des versets sur l’uniformité de croyance :
    « là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » (2 Co 3,17).
    « Vous, mes frères, avez été appelés à la liberté; seulement, que cette liberté ne se tourne pas en prétexte pour la chair; mais par la charité mettez-vous au service les uns des autres » (Ga 5,13).

    Je finierai sur un trilemme d’Epicure ou du sceptique antique Carnéade, trilemme rattaché au problème du mal, qui, selon David Hume, aurait été utilisé pour rejeter l’idée d’un Dieu omniscient et omnipotent :
    – Si Dieu est incapable de prévenir le mal, alors il n’est pas tout-puissant [Dieu tout-puissant : une des affirmations du symbôle de Nicée-Constantinople]
    – Si Dieu ne veut pas prévenir le mal, alors il n’est pas infiniment bon [Dieu infiniment bon : une des bonne nouvelles, Jean 1, Dieu est lumière sans ténèbres, Dieu est source de Vie, 1 Jean : Dieu est Amour]
    – Si Dieu veut et peut prévenir le mal, alors pourquoi ce dernier existe-t-il ? [nécessité du chaos comme source d’évolution, et parfois de destructions ? nécessité d’une certaine adversité pour dynamiser sa croissance : les arbres poussent verticalement, et de même nous marchons debout, en pure résistance à la gravitation]

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