Peiture du XIVe siècle représentant Jésus portant sa croix (Simone Martini)
Prédication

« Se renier soi-même et porter sa croix » Vraiment ? (Marc 8:34-37)

(Voir le texte biblique ci-dessous)

prédication (message biblique donné au cours du culte)
à Genève le Dimanche 13 janvier 2019,
par : Marc Pernot, pasteur à Genève

Peiture du XIVe siècle représentant Jésus portant sa croix (Simone Martini)
Une multitude de passages des évangiles ont embelli la vie humaine, ont réconcilié des humains entre eux et avec Dieu. De nombreux versets nous encouragent et nous inspirent. Quelques versets des évangiles sont plus difficiles, ouvrant parfois à des interprétations vraiment malheureuses. Un des passages les plus dangereux et difficiles est une parole attribuée à Jésus qui se trouve dans les quatre évangiles, nous laissant penser qu’il faudrait sacrifier notre vie (Mt 10:39, Mt 16:25, Ma 8:35, Lc 9:23, Lc 14:26, Lc 17:33, Jn 12:25). Par exemple :

Si quelqu’un veut me suivre, dit Jésus, qu’il se renie lui-même, qu’il porte sa croix et qu’il me suive. (Marc 8:34)

Selon l’Évangile faudrait-il vraiment haïr et perdre sa vie pour la sauver comme pourrait le laisser penser cette parole de Jésus ? Bien sûr que non car Jésus, lui, relève, console, encourage, soulage, soigne chacune et chacun pour leur rendre la vie plus belle. Il n’est pas du tout du genre à nous encourager à sacrifier la vie présente pour gagner la vie future. Lui-même ne le fait pas, il aime la vie en ce monde. Comment comprendre ces paroles ?

« Si quelqu’un veut me suivre… »

Cet enseignement commence ainsi par la liberté. Une vraie liberté. Personne n’est obligé de suivre Jésus. Comme le dit Jean dans sa première lettre « quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu »(1 Jean 4:7) quiconque est capable d’un beau geste gratuit pour une personne est donc frère ou sœur du Christ, que ce soit grâce à l’Évangile ou non. Jésus part du fait que les personnes qui se sont rassemblées autour de lui sont intéressées par le fait de le suivre et il explique comment il avance, lui. Et ce n’est pas si facile que ça à expliquer, à faire sentir. La réponse de Jésus est énigmatique, difficile. En soi, cela montre le respect et l’ambition qu’il a pour ces personnes qui cherchent à le suivre. Ils le connaissent déjà un petit peu, ce qu’il leur dit maintenant semble contredire tout ce qu’ils ont entendu et vu de lui auparavant. Ces paroles de Jésus sont d’un autre niveau, elles invitent à se creuser la tête, elles expliquent par quel cheminement il en est arrivé à être capable de cette belle façon d’être qui les a touchés.

« Si quelqu’un veut me suivre, dit Jésus :
Qu’il se renie lui-même ! »

Se renier soi-même, le verbe est fort, en grec, c’est le verbe arneomai, renier, qui est même renforcé ici par une particule signifiant le rejet : ap-arneomai. Dans la version de l’Évangile selon Jean il y a même un appel à « haïr sa propre vie » (Jean 12:25). C’est choquant.

Je ne sais pas comment vous avez réagi à ces paroles dans votre lecture des évangiles ? Peut-être en passant par dessus en vous disant que vous ne compreniez pas ou que vous n’étiez pas d’accord. C’est tout à fait permis de faire cela en lisant la Bible. Peut-être que vous avez trouvé une façon de comprendre ces paroles en cohérence avec les autres paroles et gestes du Christ qui affirment notre infinie valeur aux yeux de Dieu et sa volonté de rendre notre vie heureuse et belle ? Si vous avez trouvé une solution : cela m’intéresse pour enrichir les deux que je vais vous proposer.

Avec Maître Eckhart

La première est d’ordre psychologique. Pour se sentir bien et pour agir bien, comment faire, se demande Maître Eckhart ? La question, dit-il, n’est pas de posséder ou d’abandonner des choses, d’être ici plutôt qu’ailleurs, ni d’être seul ou entouré de monde : la question est en nous-même, c’est notre propre disposition face à nous-même. C’est là que sont nos entraves. Et il conclut en donnant ce conseil : « Veille sur toi-même, et là où tu te trouves : laisse-toi, cela vaut mieux que tout. » (3e des Instructions spirituelles). C’est un sage conseil. Veiller sur soi-même, et ne pas nous enfermer dans une image, renoncer à ces images de nous-mêmes que nous avons, les envoyer balader. Car nous nous faisons des idées sur ce que nous pensons être, sur ce que telle personne pense de nous, sur ce que nous pensons que nous aurions dû être. C’est une grande libération que d’abandonner ces images de soi. Or, Dieu nous aime tel que nous sommes, dans cette confiance en lui, nous pouvons plus facilement nous accepter. Eckhart est un grand mystique (du XIIIe-XIVe siècle), c’est dans l’Évangile et la prière qu’il a puisé son élévation et sa liberté. « Veille sur toi-même, et là où tu te trouves, laisse-toi, cela vaut mieux que tout. » C’est extrêmement libérant, c’est une première délivrance. C’est ce qui permet à Jésus lui-même d’être si libre, si spontané. Il guérit quand cela ne devrait pas être fait, il va chez qui il ne devrait pas, il est un bien déroutant Messie (déroutant les disciples Marc 8:33).

« Se renier soi-même » c’est ainsi peut-être avant tout renoncer à s’imposer de fausses images de ce que nous devrions être. Soren Kierkegaard est un grand spécialiste du désespoir, il a même écrit tout un traité dessus, et il dit que celui qui est vraiment désespéré est celui qui veut se défaire de soi. Il explique ce désespoir ainsi : c’est désirer sans cesse être ce que nous ne sommes pas ; et ne pas consentir à être ce que nous sommes. Jésus nous propose d’en sortir. La foi est d’un grand secours pour cela. Car comment arriver à consentir à être ce que nous sommes bien que nous soyons pas parfait ? La Bonne Nouvelle du Christ est que j’ai déjà été regardé par Dieu et il m’a jugé digne de lui ! Nous avons passé le test d’aptitude et nous avons été reçu. Cela suffit. Nous pouvons veiller sur nous-même, saisir notre propre valeur, nos talents, nos dons et rester souple, ouvert à ce que notre conscience, éclairée par Dieu nous appellera à faire, même si ce n’était pas du tout dans nos plans.

Avec Saint-Augustin et Luther

Je tire une seconde interprétation possible de cet appel de Jésus à « se renier soi-même » d’une bien intéressante image que Martin Luther a donnée du « péché », notion obscure et pénible s’il en est. Luther dit que le péché est d’être si concentré sur son propre nombril que l’humain se courbe, s’incurve tellement qu’il est comme replié en lui-même. L’homme pécheur est « incurvatus in se ». Cette image est intéressante car le péché n’est alors pas avant tout une question d’actes qu’une question de posture. L’invitation de Jésus à se « renier soi-même » n’est pas à comprendre comme un sacrifice de soi, bien au contraire, elle est un changement de posture : quand nous sommes tout incurvés en nous même, Jésus nous appelle à renoncer à avoir les yeux enfoncés dans notre propre nombril : c’est un appel à se décourber et pouvoir regarder autre chose que nous-même, ou que le sol, se redresser et découvrir qu’il y a d’autres personnes, qu’il y a tout un monde autour de nous et que nous avons un Dieu. La vie prend une toute autre tournure.

Cette image de l’homme courbé ou incurvé, Luther la tire de Saint Augustin, mais Luther est bien plus radical. Pour nous guérir de cette courbure en nous-même, il propose de nous amputer de tout amour de nous-même, s’inspirant de la très radicale version que donne l’Évangile de Jean 12:25 de ces paroles de Jésus, Luther dit que la seule façon de bien s’aimer soi-même est la haine de soi ! C’est à mon avis un peu plus qu’être décourbé c’est être passé au laminoir ! Saint Augustin est plus fin et nuancé, à mon avis. Et Calvin aussi. Ils me semblent être plus fidèles à ce célèbre appel de Jésus à aimer Dieu et à aimer notre prochain comme nous même. Le projet est d’avoir un juste amour de soi-même, avec l’aide de Dieu, cela se travaille. En prenant conscience de notre propre valeur et de l’amour de Dieu nous pouvons prendre courage pour nous dérouler, lever le regard à l’entour, se découvrir capable de compassion pour des personnes, et avoir envie de remercier notre créateur. Se renier soi-même c’est se redresser et vivre sa propre vie, sa vocation, et sa foi.

L’homme recourbé en lui-même ce n’est pas seulement l’égoïste ou l’orgueilleux, c’est aussi le désespéré, le peu sûr de lui, le superficiel, l’endormi… Pour Augustin, notre problème n’est pas tant d’être infecté par un virus ou un mauvais esprit qu’il faudrait arracher, c’est plutôt un manque de bien dont Dieu vient nous sauver en Christ. Nous serions comme un bourgeon de fleur encore tout refermé, attendant la lumière et la chaleur pour s’ouvrir. De même nous attendons un amour, celui de Dieu, pour nous ouvrir. Ce renoncement de soi ne consiste pas à arracher notre amour pour nous-même mais à l’épanouir.

Pour cela, nous devons renoncer à notre nombril et aussi renoncer à ce que nous étions hier. Quand l’enfant rêve d’être adulte, il se voit comme plus grand, plus fort, plus libre tout en continuant à vivre avec la même insouciance, en jouant comme un enfant. Or l’adulte n’est pas un enfant agrandi avec une loupe. Il existe des paramètres nouveaux que l’enfant découvrira plus tard. Pour reprendre l’image de Jésus dans la parabole du semeur : la graine jetée en terre doit renoncer à être une graine, dans un sens elle meurt pour germer, pousser, devenir une plante qui porte du fruit. Nous sommes un embryon d’humain (Jacques 1:18). Ne nous culpabilisons pas de nos trop lents progrès, la plante semble ne pas pousser quand on la regarde, pourtant elle pousse sans que l’on sache comment (Marc 4 :27).

Jésus ajoute ensuite :

« Si quelqu’un veut me suivre…
qu’il porte sa propre croix et qu’il me suive ! »

Voilà maintenant que Jésus semble nous appeler à la mort. Ce texte a malheureusement servi à quelques uns pour justifier la souffrance comme étant une bonne chose, celle de Jésus le juste et la nôtre aussi. Dieu serait pour eux une sorte de terrifiant Moloch dont la justice a faim de sacrifices humains. C’est tout l’inverse de l’Évangile du Christ où l’amour de Dieu n’a pas besoin d’être acheté pour pardonner et bénir, évidemment. L’Évangile c’est que Dieu ne veut qu’une chose pour chacun de nous : c’est le bonheur et la vie, ce sont les larmes consolées, les injustices réparées, les désespérés réconfortés, soulagés.

Cet appel de Jésus à nous charger de notre croix et de le suivre est dont tout autre chose qu’à chercher le martyr. Ce n’est pas non plus accepter notre souffrance, notre lot de misère. Ce n’est pas non plus méditer sur le pauvre Jésus au point que notre cœur saigne de ses souffrances. En effet, il n’est pas dit que nous devrions porter sa croix à lui. Il n’est pas non plus dit de nous laisser crucifier et de nous laisser porter par la croix sur laquelle nous serions cloués. C’est l’inverse qui est proposé : c’est de « porter notre propre croix », littéralement : « d’élever notre propre croix » et d’avancer. Luc précise : notre croix de chaque jour.. C’est vrai que les soucis, les souffrances, les inquiétudes de chaque jour sont bien plus difficiles à porter qu’un grand coup d’héroïsme.

Les stoïciens proposaient de se rendre indifférent à la souffrance. Jésus, lui, s’indigne de la souffrance et il la combat, que ce soit sa propre fatigue ou souffrance, et les peines de ceux qu’il croise. C’est effectivement ce que coûte le fait de ne pas être « incurvatus in se ». Que faire ? Il nous propose de reconnaître notre souffrance, de la prendre à bras le corps et de l’élever. C’est ce qu’il fait dans la prière à son père pour sa propre souffrance et il pleure qu’elle soit inévitable (Lu 22:42-44). Il l’évite quand c’est possible : par exemple en s’échappant quand une foule l’entoure en le menacent de mort (Luc 4:30, Jean 10:39) ou quand il arrive à soulager des personnes qu’il rencontre (ce qui n’est pas toujours le cas Marc 6:5). À chaque fois, c’est un prodige, quelque chose qui nous dépasse.

Il est spécialement difficile d’élever notre « croix quotidienne », car nous avons pu nous y accoutumer au point de la considérer comme une part de nous-même. C’est là qu’il faut bien l’aide de Dieu pour renoncer, pour mettre à distance cette part de nous-même, l’identifier comme une croix, une torture abjecte, et l’élever, en voir les racines pour mieux la combattre. L’élever à Dieu pour lui en demander des comptes, le découvrir, Dieu, à notre côté contre cette souffrance.

Le contrepoison au désespoir n’est pas le renoncement, ce n’est pas l’abnégation ni l’abandon de soi, ce n’est pas oublier la souffrance en faisant le vide en soi, ce n’est pas lâcher prise. Le contrepoison à notre croix c’est la confiance dans ce quelque chose de plus grand, de plus haut que tout ce qui nous fait souffrir. Même la croix du juste ultime, portée et élevée au sommet du Golgotha a été dépassée.

Trouver, ou recevoir la force de faire un pas, puis la force du pas suivant.

« Si quelqu’un veut me suivre… qu’il me suive ! »

Suivre le Christ, ce n’est pas adopter sa doctrine ni le suivre comme un petit chien, la preuve : juste après cet épisode, Jésus part faire une promenade en montagne avec seulement Pierre, Jacques et Jean. Il a libéré les autres pour vivre leur propre vie. Le suivre c’est s’inspirer de son pas souple et endurant, décrit avec ces curieuses et difficiles images « qu’il se renie lui-même et qu’il porte sa propre croix ». Les quatre évangélistes ont des expressions différentes et complémentaires pour parler de cette façon d’être : c’est une vie sauvée (dit Marc), c’est une vie trouvée (dit Matthieu 16:25), c’est une vie vivifiante (nous dit Luc 24:33), c’est une vie si vivante qu’elle sera conservée sous une autre forme pour l’éternité (nous dit Jean 12:25).

Amen

pasteur Marc Pernot, église protestante de Genève

Textes de la Bible

Évangile selon Marc 8:34-37

Jésus appela la foule avec ses disciples et leur dit :

Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renie lui-même, qu’il porte sa propre croix et qu’il me suive.

35Car quiconque voudra sauver sa vie la perdra, par contre : quiconque perdra sa vie à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauvera.

36En effet, à quoi sert-il à un être humain de gagner le monde entier et de voir sa vie être dévastée ? 37Que donnerait un être humain en échange de sa vie ?

 

 

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5 Commentaires

  1. André dit :

    Bonjour Marc
    Une vie vivifiante Luc 19 24 je comprends pas ce qu’il y’a de vivifiant dans ce verset ?peut être une erreur de verset!
    Merci et bonne journée

    1. Marc Pernot dit :

      Bien vu. Désolé.
      Je ne sais plus à quel passage je pensais en particulier. Tous les passages où le Christ ressuscité ressuscite les disciples, c’est à dire qu’il se lèvent (c’est le même verbe), conviendrait. Par exemple Luc 24:33.

  2. Nicole dit :

    Bonjour Pasteur Pernot,

    Mon groupe Bible d’une paroisse rurale catholique étudie en ce moment Jn 12, 20-33. Cherchant à expliquer le verset 25, une amie avec laquelle je travaille m’a envoyé le lien de votre analyse. Un grand merci pour vos interprétations que nous aimons toujours.

    Jn 12, 25 que vous rapprochez de Mc 9, 34 nous a posé la même interrogation : « Celui qui aime sa vie la perd et celui qui haït sa vie en ce monde la gardera. » Non, Jésus ne montre pas au long de sa vie qui se déploie dans l’Evangile une quelconque haine de la vie. Bien au contraire. Oui, cette phrase est très choquante. Pourtant, je lis régulièrement ce passage aux obsèques que je dirige et je n’ai jamais sourcillé ! Comme vous le dites, je suis « passée par-dessus ». Il a fallu que j’étudie le texte mot à mot à partir du grec pour que je sois choquée ! Il faut dire que la traduction liturgique catholique a minoré le texte grec : on a remplacé « haït » par « s’en détache ». Il valait peut-être mieux.

    Jn 12, 25 se place alors qu’est « venue l’heure où le Fils de l’Homme doit être glorifié » (v. 23) comme l’exprime saint Jean. Or cette heure de la glorification passe par la Passion. Il me semble qu’il va falloir que Jésus, dans son humanité, apprenne à mourir à la vie, à se détacher de ce qu’il a aimé dans la vie. Au verset 27, on voit qu’il en est bouleversé, montrant ici toute son humanité. Il va même jusqu’à prier comme à Gethsémani : « Que vais-je dire ? Père, sauve-moi de cette heure ? » Il me semble que par la phrase radicale du v. 25, il traduit son effort pour accepter cette heure et surmonter son humanité. Et au verset 26, il semble inviter tout serviteur à faire de même, le moment venu.
    Tant que le grain de blé est dans le sac au grenier, il vit sa vie de grain de blé. Dès qu’il est mis en terre, il devra accepter de disparaître en tant que grain de blé pour se métamorphoser en une plantule. C’est ce que vit Jésus. C’est ce que vivent beaucoup d’humains à l’heure de leur mort.

    Voilà comment je m’explique cette phrase, mais je ne sais pas si je suis une bonne piste !

    De plus, j’ai cherché le contexte dans lequel les autres phrases que vous citez ont été dites.
    Mt 16, 25 ; Mc 8, 27-31 ; Lc 9, 23 se placent après la première annonce de la Passion.
    Cela ressemble au contexte de Jn 12, 25.
    Mt 10, 39 se place dans la perspective de l’annonce de persécutions pour les disciples.
    et Lc 17, 33 se place dans un discours sur la fin des temps.
    Toutes se placent donc dans un contexte dramatique (sauf Lc 14, 26).

    Pour moi, ces phrases ne peuvent être détachées de leur contexte dramatique : la Passion qui approche, l’annonce de persécutions ou de la fin des temps. Jésus ne nous dit pas de vivre ainsi à haïr la vie à longueur de vie mais d’être capable, le moment venu, de se détacher de la vie aimée. C’est de cette façon qu’il est parvenu lui-même à chasser, renoncer, mettre à distance la souffrance comme vous le dites. Il me semble que ces phrases sorties de leur contexte sont en effet extrêmement dangereuses.
    Cordialement.
    Nicole

    1. Marc Pernot dit :

      Chère Madame

      Bravo pour vos recherches et pour ce groupe qui me semble génial, tant pour sa dimension humaine que pour l’élan spirituel.

      Personnellement, je suis très dubitatif chaque fois que l’on utilise la distinction « Jésus, en son humanité… » et « Jésus, en sa divinité ». Car cela fait un petit peu comme si Jésus était schizophrène, avec deux personnalités.

      En ce qui concerne la vie éternelle, ce n’est pas une autre vie qui ne s’activerait quand on renonce à cette vie présente, c’est une dimension de la vie présente que la mort n’atteint pas (voir le dialogue de Jésus avec Marthe en Jean 11:25-26.

      Il me semble délicat de justifier par une raison théologique ou existentielle l’horreur qu’est la souffrance et la mort du juste. Car d’une certaine façon ce serait justifier l’injustifiable, ce serait appeler « juste et bon » ce qui est un scandale aux yeux de Dieu. Précisément. Je verrais plutôt cela du côté du tragique de la vie humaine en ce monde, tragique que l’on voit bien, il me semble, à Gethsémani. La vie en ce monde est bonne et belle, c’est une bénédiction. Et pourtant les circonstances de la vie, l’intégrisme des hommes aimant plus leur théologie que Dieu, font que Jésus est mis dans une situation tragique où l’alternative est soit de perdre sa vie, soit de renoncer à sa vocation de manifester l’amour de Dieu. Ce n’est pas une de ces alternatives où il y a d’un côté un bon chemin et de l’autre côté un mauvais chemin. C’est une alternative entre deux chemins ayant du bien des deux côtés et du mal des deux côtés, de la vie des deux côtés et de la mort des deux côtés. Ce n’est pas si rare : c’est ce qui arrive à un pompier devant une mission fort dangereuse : il pense d’un côté à sa vie de père de famille, et de l’autre à sa mission de pompier venant au secours des personnes en détresse. Va-t-il affronter le feu ? Il y a de la mort des deux côtés et du bien des deux côtés. Je ne pense pas qu’il faille « justifier » le fait qu’il perde sa vie dans le feu et que ses enfants soient orphelins. C’est et cela reste un scandale. On peut par contre reconnaître comme juste et admirable le fait qu’il ait assumé sa vocation de pompier, tout fait pour sauver les personnes et peut-être réussi à en sauver quelques-unes. C’est le cas du Christ. Ce n’est pas sa mort et ses souffrances qui sont voulues par Dieu, justes et bonnes souffrances et mort atroces. Elles sont et restes un scandale. Mais c’est le fait que Jésus aille au feu, prenne ce risque, et l’amour qui motive son choix : l’amour des humains même pécheurs, l’amour de Dieu, la compréhension de sa propre vocation.

      C’est plutôt comme cela que je verrais cela, m’appuyant sur la parabole des vignerons, et sur Paul qui comprend la croix du Christ comme manifestation de l’amour pour les pécheurs (Ro 5:8)…

      J’ai l’impression que cela rejoint votre conclusion.

      Bien fraternellement,
      Dieu vous bénit et vous accompagne

      1. Nicole dit :

        Bonsoir,
        Une grand merci pour votre réponse très enrichissante.
        Je prends bonne note que cette distinction nature humaine/nature divine peur devenir caricaturale. C’est vrai. Je ferai attention à l’avenir !
        Vous dites exactement ce que je pense, mais tellement mieux que j’en suis ravie !
        En effet, j’ai toujours horreur de cette pensée qui voudrait que Dieu envoie son fils au sacrifice !
        Mais il y a une tension en Jésus que l’on sent très bien dans ce texte en raison du tragique de la situation.
        Ce texte est difficile pour nous. Nous n’avons jamais fait de théologie. Alors nous cherchons !
        Merci aussi pour votre réponse ultra-rapide !
        Bonne soirée à vous.

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