Erri De Luca : le droit de la vigne, un dialogue d’amours et de colères entre l’humanité et Dieu

couverture du livre de Erri de Luca "première heure" - Rivages Poche Petite Bibliothèque
Erri De Luca introduit ainsi son petit livre « Première heure » : Ces pages ne sont pas le fruit d’insomnies, mais de réveils. Tout au long de mes années de vie d’ouvrier, j’ai feuilleté les Saintes Écritures et leur hébreu ancien une heure avant de partir au travail. Il me semblait ainsi saisir un peu de chaque jour nouveau avant qu’il me soit dérobé par la fatigue. Je crois avoir été un des rares ouvriers heureux de sauter hors du lit tôt le matin, car cette heure-là était mon acompte. Encore maintenant, alors que je n’exerce plus ce métier, j’ai gardé cette habitude et cet horaire…

Comme tous ceux qui ont un bout de terre devant leur maison, moi aussi j’ai planté une vigne. Je la soigne peu, je reçois beaucoup en échange : une ombre de pergola et deux semaines de raisin doux. Si je m’étais donné du mal pour elle et qu’elle ne m’ait pas donné de fruits, qu’aurais-je fait ? Ésaïe dans sa lecture d’aujourd’hui (Ésaïe 5:1-7) parle d’un vigneron attentionné, mais aussi très exigeant. Il arrache la haie, abat le mur d’enceinte et l’envoie au diable. Que les ronces et les épines la recouvrent et que la pluie ne tombe plus sur elle, car la vigne ne l’a pas récompensé.

Le vigneron, c’est Dieu et la vigne, Israël, plante apportée d’Égypte et installée en terre de Canaan. Dieu la cultive au rythme du renouvellement des patriarches et des saisons. Il a construit au centre une tour qui est certainement la loi du Sinaï. Et tout cela n’a pas suffi, écrit Ésaïe. Mais quelles grappes voulait-il de cette plante, le vigneron ? Il voulait beaucoup, il voulait et veut une vendange de saints. Dans leur prière quotidienne, appelée shemà-écoute, les Juifs répètent, pour ne jamais l’oublier, l’absolue prétention de Dieu sur eux : « Afin que vous vous souveniez de tous mes commandements et que vous soyez saints. » C’est ce qui est écrit dans le livre que nous appelons Nombres et que les Juifs intitulent  » Bemidbár  » :  » Soyez saints « . Il ne se contente pas de moins : où qu’ils se trouvent, ils sont tenus de se transmettre, d’une génération à l’autre, l’irremplaçable fardeau de la sainteté.

Voici que chaque nouvelle floraison de cette vigne a senti sur elle l’exigence du vigneron et aussi sa rapidité à arracher les sarments, à tailler court. Chaque siècle, chaque génération même, ont porté une menace nouvelle de déracinement. Alors il est bien de rapprocher de la colère d’Ésaïe le psaume quatre-vingt d’Asaph, pour faire entendre à côté de la voix du vigneron celle de la vigne aussi.  » Ad matai ashánta  » : jusqu’à quand jetteras-tu de la fumée ? demande Israël à Dieu, pour arrêter sa main.  » Tu as permis au porc des bois de fouir au milieu des branches, tu nous as fait manger du pain des larmes.  » Et dans sa protestation, la vigne interrompt parfois brusquement la prière et ses verbes passent à l’impératif avec un tu frontal à Dieu :  » Regarde du ciel et vois, protège cette vigne.  »

C’est bien que la vigne du psaume réponde au vigneron d’Ésaïe. Les Saintes Écritures ne sont pas faites d’ordres d’un côté et de prières de l’autre. Elles sont le lieu d’échange entre une précieuse poignée d’humanité et le Dieu qui a voulu se révéler à elle justement. C’est un dialogue d’amours et de colères, mais même le dernier lecteur sent qu’aucune des deux voix ne peut se passer de l’autre. C’est ainsi : même Dieu ne peut plus se passer de sa plante.

Erri De Luca

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