
Face aux conflits : comment rester chrétien sans se perdre soi-même ?
Comment vivre les conflits en chrétien, entre écoute de l’autre et respect de soi ? Un pasteur éclaire le sens de « tendre l’autre joue » et propose une réflexion sur le discernement entre idéal évangélique et réalité, à la lumière de l’exemple de Jésus et de la formule de saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux ».
Question posée :
Je me pose la question de l’attitude à avoir en tant que chrétien dans les conflits. Je pense que l’attitude chrétienne, c’est aussi d’écouter l’autre, de trouver des compromis et de ne pas d’emblée chercher que ses propres intérêts. Dans la réalité, ce n’est pas facile, et peut-être que pour éviter les conflits, je préfère renoncer trop souvent à mes intérêts. À la longue, cela peut créer des frustrations et des rancunes, et même de l’hostilité. Finalement, ce n’est pas non plus une attitude chrétienne, je pense, que de nourrir des rancunes envers son prochain. Cela me fait penser au passage de l’Évangile où il est dit de tendre la deuxième joue… Comment interpréter ce passage ?
Réponse d’un pasteur :
Bonsoir,
C’est une réflexion si fine et nuancée que vous nous proposez là.
Entre idéal infini et réalité limitée
Cela est le propre de l’humain, debout sur ses pattes arrière. La tête au ciel (avec un idéal inatteignable puisqu’il n’est rien de moins que Dieu), et les pieds sur terre (là où nous connaissons des contraintes de ressources limitées, un monde mitigé de beauté et de rudesse, de joie et de souffrance, de merveille et de chaos). Notre être et notre vie sont en tension entre ces deux pôles. Comment dirigerons-nous nos pas ? Que ferons-nous avec nos mains ? Que dirons-nous avec notre bouche ? À quoi, à qui ferons-nous attention ? C’est une situation d’une richesse inouïe. Évidemment délicate. Avec une part de tragique. C’est pourquoi il est excellent que Dieu nous soit en aide et manifeste en Christ un pardon radical. Cela nous autorise à tenter de faire au mieux.
L’exemple de Jésus : prendre soin de soi comme des autres
C’est ce que vous faites, manifestement, inspirée.
Et par votre réflexion, vous mettez exactement le doigt sur le nœud de la question. Nos forces sont limitées, et si nous sommes le berger de nos frères et sœurs, nous avons aussi pour mission d’être le berger de nous-mêmes, car si nous sommes blessés, diminués, éprouvés moralement, fatigués, dépouillés… ce n’est pas bon non plus. Dans l’Évangile, on voit souvent Jésus cesser d’être disponible à la foule pour aller à l’écart reprendre des forces dans la tranquillité et dans la prière. Bien souvent, on le voit esquiver la persécution sans se laisser lapider ou massacrer. On le voit répondre à ses opposants de façon assez musclée. Et ce n’est qu’en désespoir de cause qu’en fin de compte il se sent acculé à s’exposer fortement, au point d’être exécuté. Votre réflexion est donc juste et légitime. C’est une question de curseur, de déterminer dans une situation particulière jusqu’où on pense devoir aller. Et il n’existe pas de règle absolue quant à cela. C’est un point génial dans l’Évangile du Christ de nous donner un idéal infini, inapplicable : cela nous donne la liberté de chercher à faire au mieux, avec intelligence (insiste Jésus).
Le dilemme : céder au méchant ou répondre par la sévérité
Il y a une autre question. Si l’on se laisse trop tondre par les méchants, c’est généreux, altruiste. En même temps, cela laisse gagner la méchanceté : si on laisse faire une méchanceté à une personne, cela ne l’aide pas à prendre conscience qu’il y a un problème dans sa conduite injuste. Mais si l’on répond au mal par une réaction sévère, cela ajoute du conflit à la méchanceté, et le bilan n’est pas forcément génial non plus, et nous nous sommes aussi abîmés en laissant la violence passer par nous. C’est donc à mesurer selon notre conscience, en faisant au mieux.
Comprendre « tendre l’autre joue »
Dans ce registre des commandements qui posent question, car ils ne peuvent être érigés en absolu, il y a ce passage que vous soulignez : « Jésus : Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre. » (Matthieu 5:39). Il serait tout à fait cruel d’appliquer cela à la lettre et de laisser les pédophiles, violeurs et gangsters, esclavagistes et tyrans… faire leur œuvre sans leur résister ! Ce ne peut pas être ce que propose Jésus. Donc, en disant cela, alors que nous savons que ce n’est pas un crétin, il nous donne une impulsion pour nous poser des questions par nous-mêmes et envisager d’autres solutions que de réagir à la violence par une violence plus grande, ou au moins l’atténuer (par exemple en enfermant un dangereux prédateur afin d’éviter de futures victimes, et en le privant de liberté sans le priver de son humanité, de sa dignité). Jésus lui-même résiste souvent aux méchants en leur posant des questions, c’est aussi une piste. Frappé par un soldat romain, il ne tend pas l’autre joue mais lui demande pourquoi il le frappe. Ensuite, il est possible d’interpréter entre les lignes des pistes dans le détail de ces mots de Jésus. Tendre l’autre joue, est-ce tendre une autre face de son visage, se présenter autrement à son agresseur ? Ou voir nous-mêmes l’agresseur d’un autre regard et décider de ce que nous choisirons de faire en fonction de ce double regard : celui voyant mon agresseur, et celui voyant une personne qui se porte mal et que j’aurais, ou non, vocation à soigner, ou à fuir (cela arrive aussi) ?
La solution de saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux »
Je suis donc parfaitement d’accord avec votre réflexion fine, sincère et vraie. La solution que propose saint Augustin à ce genre de dilemme, face au méchant, est célèbre, et fort utile. Elle est malheureusement souvent tronquée :
Une fois pour toutes,
Ce bref commandement t’est donné :
Aime et fais ce que tu veux.
Si tu te tais, tais-toi par amour
Si tu parles, parle par amour
Si tu corriges, corrige par amour
Si tu pardonnes, pardonne par amour.Aie au fond du cœur la racine de l’amour
De cette racine, il ne peut sortir que du bien
« En cela consiste l’amour.
Dieu a fait paraître son amour pour nous,
en envoyant son Fils unique dans le monde,
afin que nous vivions par lui.
Et voilà en quoi consiste cet amour :
ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu,
mais c’est lui qui nous a aimés le premier » (voir 1 Jn 4,8-9)Saint Augustin
(Commentaire de la 1re lettre de Jean VII,8)
Construire un discernement lucide et aimant
La question se pose ainsi en amont de notre réaction aux événements de la vie et aux contacts parfois rugueux avec les autres. Il s’agit de se laisser inspirer dans la construction de soi, et d’arriver ainsi à une lucidité plus éclairée. Vu votre question, il me semble que vous êtes sur la bonne voie pour cela. La réflexion joue, avoir de l’idéal joue aussi, ainsi que la lucidité et l’amour du prochain et de soi-même. Cela se travaille dans la prière, face à Dieu, pour qu’il nous aide dans cette construction d’un amour vrai et d’un discernement avisé. Peu à peu, palier par palier. Alors que nous marchons encore à tâtons.
Le tout sous la bénédiction de Dieu, qui nous accompagne, nous pardonne et nous encourage.
par : pasteur Marc Pernot
En écho à ce texte :
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Je vois des chrétiens qui sont sans arrêt en conflit sur telle ou telle chose dans leur église ?
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