
Jésus et le secret messianique : pourquoi cache-t-il qui il est ?
Pourquoi Jésus demande-t-il si souvent le secret après une guérison ou lorsqu’on le reconnaît comme le Christ ? Un pasteur explore le sens de ce « secret messianique » : préserver sa vraie mission, éviter l’injustice entre guéris et non-guéris, et inviter chacun à expérimenter la foi plutôt qu’à la savoir.
Question posée :
Cher Pasteur, bonjour.
J’ai besoin de votre aide : selon les Évangiles, quand Jésus guérit, purifie, revient souvent ce texte :
Jésus dit : « Prends garde de ne le dire à personne » ou « Ayez soin que personne ne le sache ».
D’autres fois, une personne devine qu’il est le Christ et il insiste pour dire de ne le révéler à personne.
Que signifie cette exhortation à garder le secret ?
Je vous remercie par avance.
Réponse d’un pasteur :
Bonsoir,
En ce qui concerne les miracles de guérison, c’est vrai que Jésus semble souvent très gêné que cela arrive. Et il dit souvent à la personne guérie de ne pas en parler (ce qu’elle se précipite de faire par la suite, ne pouvant s’en empêcher). Pourquoi est-ce que Jésus demande le secret ?
« Ayez soin que personne ne le sache » (Matthieu 8.4, 9.30, 12.16 ; Marc 5.43 ; Luc 5.14, 8.56)
Le secret sur les guérisons, pour ne pas brouiller sa mission de Messie
Je pense que la première raison est que ces guérisons physiques viennent perturber sa mission, qui est d’être le Christ, le Messie, l’envoyé de Dieu pour apporter quelque chose de neuf et de décisif à l’humanité. Or, la manière de concevoir ce qu’accomplit le Messie était assez variable dans la population, et dans la Bible aussi, d’ailleurs (ceci expliquant cela). Certains attendaient un super-héros qui viendrait achever la création du monde (en cours depuis les origines), éliminer le chaos existant dans la nature, les maladies, les handicaps, la méchanceté… les humains assistant en spectateurs à ce prodige cosmique. D’autres attendaient d’autres formes de Messie, guerrier, ou sage. Jésus incarne un autre genre de Messie, dont parle Ésaïe 53 : un messie qui nous accompagne dans nos souffrances et vient nous encourager de l’intérieur par l’Évangile et par l’Esprit, le souffle de Dieu, par un encouragement à faire corps ensemble et avec Dieu, et à changer le monde.
- Dans la logique de ce mouvement, Jésus ne peut s’empêcher de faire du bien quand il le peut (il ne le peut pas toujours, nous dit l’Évangile). D’un côté, c’est bien pour la personne et pour l’exemple, mais d’un autre côté, cela trouble son message en maintenant l’illusion d’un Messie qui viendrait résoudre les problèmes du monde à notre place, de l’extérieur.
- Toute la difficulté est que Jésus est à la fois un humain normal et le Messie. Comme personne humaine, il se sent amené à guérir quand il le peut ; comme Messie, il ferait mieux de s’abstenir de faire cela et d’apprendre aux humains à se soigner mutuellement.
- Comment s’en sortir ? Il le fait et demande le secret. Même si la personne en parle, le fait que Jésus ait demandé le secret invite à se poser des questions, comme vous le faites (bravo), et déjà cela invite à un travail intérieur.
Le risque d’injustice entre les personnes guéries et les autres
Ensuite, je vois un autre problème à ces guérisons physiques de Jésus : il guérit un aveugle qui était sur le bord du chemin où Jésus passe. Tant mieux pour cet aveugle, mais tous les autres ? L’aveugle qui mendiait à un pâté de maisons de là ? L’esquimau aveugle qui n’a aucune chance de croiser Jésus puisqu’il n’est a priori pas passé par le Groenland ? Ne risque-t-il pas de se sentir abandonné de Dieu ? N’est-ce pas injuste pour tous les autres souffrants ? Ça l’est. C’est pourquoi le soin de l’autre qu’espère Dieu ne peut se faire par un individu seul, fût-il le Messie, mais par un changement des cœurs pour que le souci, et donc le soin de l’autre, passe de proche en proche. Et que personne ne soit oublié, car Dieu n’a pas moins d’espérance pour l’esquimaude qui a des engelures aux doigts de pieds que pour l’aveugle Bartimée, qui a la chance extraordinaire de croiser Jésus : les deux personnes sont autant aimées et bénies par Dieu, et il espère la meilleure forme possible pour ces deux personnes.
Le « secret messianique » : expérimenter la foi plutôt que la savoir
En ce qui concerne le secret que Jésus demande à ceux (sage ou démon) qui ont compris qu’il était le Messie, le Christ, c’est plus délicat, à mon avis. C’est ce que l’on appelle « le secret messianique » dans le langage théologique. La raison en est très discutée depuis des millénaires, bien sûr, car Jésus ne dit pas vraiment pourquoi. Mais précisément, je crois que c’est là un indice important. C’est que Jésus veut que nous nous posions des questions par nous-mêmes (encore une fois, comme vous le faites : bravo). Ce secret messianique me semble vouloir dire : la question n’est pas celle de la connaissance d’un dogme permettant de connaître une vérité. Mais la question est d’expérimenter soi-même cette vérité. La question n’est pas de savoir que cet homme, Jésus, est le Christ, d’en être plus ou moins persuadé, mais la question est d’expérimenter tout simplement ce que cela nous apporte (ou non) : de nous intéresser à lui et d’essayer, ne serait-ce que quelques mois, de nous impliquer dans ce qu’il propose.
Par exemple, il est bon de savoir que faire un peu d’exercice chaque jour est bon pour la santé, mais ce n’est pas cette connaissance qui va nous aider, seulement le fait de se bouger un peu. Un sportif non pratiquant, c’est un peu comme une personne qui pense que Jésus est le Christ mais pour qui cela ne change rien à son cœur, son espérance, sa vie.
Ou, comme le dit Paul (1 Corinthiens 13) : « Si je parlais les langues des hommes et des anges, si j’avais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. »
Le salut en Christ n’est pas une leçon à connaître, mais une confiance en Dieu, un amour de Dieu, à la suite du Christ.
Dieu vous bénisse ainsi.
Cela dit, l’Évangile n’est pas non plus un enseignement secret à ne révéler qu’aux initiés. Bien sûr qu’il est permis de dire ce que nous a apporté la foi du Christ, si tel est le cas. Mais il y a des façons d’en parler qui font grandir l’autre, et d’autres moins.
À lire aussi : Sur le sens théologique et spirituel de la notion de Miracle, celle de Christ, voir les articles dédiés dans notre Petit Dictionnaire de Théologie.
En écho à ce texte :
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Jésus : « Ce que vous entendez dans le creux de l’oreille proclamez-le ! » (Matthieu 10:26)

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