La question de la création se heurte souvent à la réalité d’un monde marqué par le chaos et une finitude inéluctable. Ce dialogue explore l’idée d’un Dieu qui, loin d’être un horloger tout-puissant, accompagne la vie et suscite le bien partout où il le peut. Une invitation à redécouvrir la valeur de l’instant présent et la beauté du geste gratuit comme une forme d’art éphémère mais éternel.
La question : Dieu maîtrise-t-il la marche du cosmos ?
Cher Marc,
Ma question concerne la notion du Dieu créateur. Pour moi cela a toujours été une évidence : Dieu est le Créateur. Oui, mais créateur de quoi au juste ? Je me permets de citer ici quelques-unes de vos phrases, issues de divers articles et qui, lues ensemble, m’ont interpellée.
- Petit dictionnaire de théologie Évolution-création : « Il est difficile de dire qui est Dieu, mais la chose qui me semble la plus certaine que l’on puisse dire sur Dieu, c’est qu’il est créateur. »
- Petit dictionnaire de théologie Existence du mal : « Dieu n’est alors la cause que du bien, mais il y a encore du chaos dans ce monde que Dieu est en train d’organiser progressivement. »
- Question concernant la disparition de ce monde et de l’intérêt de s’y investir : « La fin de l’ensemble n’est pas tellement différente, quand on s’intéresse à l’individu, de la fin de la vie de chaque personne. »
- Petit dictionnaire de théologie Puissant-tout puissant : « Il n’y a que quelques très rares textes qui attribuent à Dieu la toute-puissance, exactement dix, et ce sont tous des textes qui parlent de la fin des temps. Là-dessus, tout le monde peut être d’accord, au terme des siècles, tout sera dans la main de Dieu. »
Puisque la science voue la vie et la Terre à une disparition inéluctable, ce processus ressemble davantage à une « décréation » qu’à une œuvre divine. Au risque d’être impertinente : Dieu maîtrise-t-il la marche du cosmos, ou bien est-il simplement ce quelque chose qui suscite la vie partout où il le peut et l’accompagne du mieux possible ?
Entre mon besoin d’infini et le soin de l’instant présent, je m’interroge sur le sens de la « fin des temps » que vous évoquez. Est-ce une réalité historique ou un idéal symbolique servant de boussole à nos existences ? J’avoue que cette difficulté à situer Dieu face au chaos à venir me trouble profondément.
Bien amicalement,
La réponse du pasteur Marc Pernot
Bonsoir. Cette question du Dieu créateur est tout à fait passionnante, importante… et délicate. Je le reconnais et vous avez mis le doigt dessus.
J’aime bien cette hypothèse que vous présentez : Dieu « est simplement ce quelque chose qui suscite la vie partout où il le peut et l’accompagne du mieux possible ? » Et il me semble que c’est immense. C’est à la fois puissant à des échelles à la fois de l’univers entier, jusqu’à la pâquerette par exemple. Et c’est aussi respectueux de la liberté de ce qui existe, en particulier de nous-mêmes.
La valeur de l’instant présent et l’art éphémère
C’est vrai qu’un soleil comme le nôtre finira certainement par épuiser un jour son carburant. Mais il me semble que cela ne change rien à la beauté et à la vérité de chaque seconde vécue d’une belle façon. Cela aura existé. Et rien pourra faire que cela n’a pas existé.
Vous avez raison, cette question importe. Car en science comme en théologie et en philosophie : c’est aux limites d’un modèle que, souvent, on voit sa robustesse. Et ce regard effectivement montre l’importance de l’instant présent et de le goûter, de le vivre avec sincérité en faisant ce que nous pouvons.
C’est pour moi une motivation, par exemple, pour aller visiter une personne très âgée, seule, apparemment inconsciente (mais peut-être pas) dans son lit d’hôpital. La visite ne laisse pas de trace dans l’histoire, pas de témoin et demain elle sera morte, ou dans 8 jours. Et pourtant, je le fais de bon cœur, et je vais lire un bout de joli psaume, prier un peu, lui dire la bienveillance radicale de Dieu, et lui caresser la main, la bénir en mettant ma main sur sa tête. Je reconnais que cela a bien des chances de ne « servir » à rien, mais c’est peut-être pour cela que ce geste disant qu’une personne non performante est humaine et digne du meilleur, pour nous et pour Dieu. Peut-être juste un instant. C’est de l’art éphémère. Mais comme vous dites, toute l’histoire de notre monde appartient en quelque sorte à l’art éphémère.
Bâtir l’avenir malgré la finitude
Seulement, à notre échelle, l’histoire du monde n’est pas si éphémère que cela, il est bon de construire quand même afin que d’autres beaux moments puissent être vécus demain, à la génération suivante, dans mille ans. Même si un champignon atomique fait un joli feu d’artifice, avec sa beauté, il gaspille tellement de jolies histoires, de belles choses, de joie présente et d’avenir que le bilan est catastrophique. C’est ainsi qu’il nous faut conjuguer la beauté de l’instant, du geste, et l’attention à construire l’avenir. Pour d’autres que nous, et cette attention altruiste est une beauté aussi.
Cela importe d’imaginer Dieu tel que vous nous y invitez, car c’est (ou cela devrait, il me semble) être inspirant pour nous. Bien sûr, il n’est pas de grand bonhomme invisible qui crée le monde, c’est infiniment autre, c’est hors de portée à notre échelle. Déjà que nous avons du mal à imaginer les phénomènes observés par la physique quantique ou l’astronomie. Néanmoins la façon dont nous nous figurons Dieu, en particulier comme créateur et comme sauveur, cela me semble bien propre à nous inspirer, à faire sens pour notre vie.
Une spiritualité en éveil
Si nous méditions sur Dieu selon votre proposition, Dieu « est-il simplement ce quelque chose qui suscite la vie partout où il le peut et l’accompagne du mieux possible ? » C’est inspirant, et c’est non culpabilisant. Cela me semble assez bien coller avec l’observation du monde, et l’aide que nous ressentons (ou que beaucoup ressentent) de Dieu. Et cette formule, avec son mode interrogatif, nous invite à rester en éveil pour faire évoluer notre modèle, au gré de nos réflexions et expériences de vie et de prière. Et à chercher humblement notre vocation pour aujourd’hui et pour les quelques années que nous avons à vivre sur cette terre magnifique.
Avec mes remerciements pour ce travail et ce témoignage.
Dieu vous bénit et vous accompagne.
Réponse de la personne ayant posé la question
Merci pour votre réponse qui m’a beaucoup touchée, et pas seulement votre témoignage à propos d’une visite à l’hôpital. C’est vrai qu’il y a toujours cette tension entre ce Dieu si insaisissable et ce qu’on en ressent dans notre vie, même au cœur du quotidien le plus banal. Je crois aussi que je cherchais confusément à obtenir une réponse du type ‘Dieu est comme ceci ou comme cela’, en oubliant que le pasteur est normalement lui aussi un chercheur de Dieu, et qu’avec vous il n’y a pas de prêt-à-penser. Ce que vous apportez est tellement plus riche ! Encore merci.






