
Peut-on vraiment parler de responsabilité morale ? Nous sommes libre ou soumis au déterminisme ?
Face au déterminisme et aux limites psychologiques ou neurologiques, le pasteur Marc Pernot explique que la liberté humaine est relative et évolutive. L’Évangile nous invite à la développer par la prière et la réflexion, transformant la responsabilité morale en une vocation tournée vers l’avenir.
Question posée :
Cher pasteur,
Je me pose des questions au sujet de la responsabilité morale d’un individu lorsqu’il commet des actes jugés immoraux. Faut-il penser, comme le dit l’incompatibilisme, que si les êtres humains sont soumis au déterminisme, il n’y a pas de responsabilité morale ? Ou y a-t-il une possibilité d’envisager un compatibilisme, et de dire que l’être humain, malgré un certain déterminisme, est libre de certains de ses choix ?
Je me pose cette question à propos de la psychopathie par exemple. Ce trouble psychique est dû à des problèmes génétiques et environnementaux : les psychopathes ne sont donc pas réellement « coupables » ou responsables de ce qu’ils sont devenus. Un autre exemple : des lésions au lobe frontal font que certains individus ont des comportements agressifs, violents, imprévisibles envers les autres. Ici, un problème d’ordre physiologique semble empiéter sur le terrain de la morale.
Pourquoi cette question me hante-t-elle ? Parce qu’il me semble que la question de l’éthique et de la morale ne tient plus debout s’il y a véritablement déterminisme et incompatibilisme. Et dans ce cas, il me semble qu’il est impossible de mettre en application les Évangiles…
Qu’en pensez-vous ?
Réponse d’un pasteur :
Bonjour.
Bravo pour cette excellente et très profonde question.
Je pense qu’effectivement, nous pouvons avoir l’impression que la personne humaine décide par réflexe instinctif, et n’a pas une grande liberté par conséquent de ses actes, étant victime de son propre esclavage. Ce n’est pas faux, mais en même temps, cela me semble exagéré pour deux raisons :
Une liberté relative mais cultivable
- Notre liberté est relative : certes elle est mince, mais une marge existe dans un moment de décision. Nous avons une certaine latitude, parfois celle de différer un petit moment la décision le temps de la peser. Notre degré de liberté, à un moment donné et dans des circonstances données, est plus à évaluer sur une échelle de 0 à 10 comme le font les médecins en ce qui concerne la douleur, par exemple.
- Un travail sur soi et avec Dieu : La liberté par rapport à soi-même se travaille comme un muscle, et notre relation à Dieu qui nous permet de recevoir son aide irremplaçable dans ce domaine se travaille aussi.
Il est exact que dans le cas de pathologie profonde, le degré de liberté de la personne est alors réduit, voire nul dans le pire des cas. C’est rare, je pense. En général, il demeure au moins un petit point de liberté, si ce n’est dans l’instant d’une décision urgente à prendre, au moins dans l’organisation de sa semaine. Notre liberté fondamentale, essentielle, se pose ainsi fondamentalement, je pense, dans le fait d’investir une part de temps et d’énergie dans la réflexion et dans la prière (les deux travaillant en équipe). Cela fait évoluer ce que nous serons demain, nous serons alors plus à même de prendre de la hauteur de vue, et d’avoir plus de latitude dans notre façon de décider.
La liberté comme cheminement selon l’Évangile
C’est ainsi que la Bible, et particulièrement l’Évangile, parlent de notre liberté non pas comme une évidence, mais comme un travail en cours, comme une bénédiction à recevoir, comme un cheminement à vivre, pas à pas, à travers fleuves et déserts. En effet, l’image de la Bible hébraïque de la libération hors de l’esclavage en Égypte est reprise dans l’Évangile avec une libération existentielle, intellectuelle, religieuse et spirituelle de la personne humaine.
Distinction entre éthique et morale
Cette distinction entre morale et éthique est un petit peu exagérée puisqu’à la base il s’agit de deux mots, l’un en latin et l’autre en grec, pour parler de la même chose. Seulement, Paul Ricœur (je pense que c’est lui) a utilisé ces deux mots différents pour affiner, nuancer et complexifier la réflexion dans ce domaine, ce qui est loin d’être inutile. Cette construction de la personne comme étant un petit peu plus maître de ses propres choix et valeurs serait plus du côté de l’éthique, par opposition au moralisme qui fixe des règles absolues, venant souvent brutalement et sans discernement percuter les circonstances complexes d’une vie humaine.
L’Évangile n’est pas comme cela. Jésus n’est vraiment pas moraliste, ses commandements sont manifestement absolus, complexes et paradoxaux. Cela invite à la réflexion, au questionnement, au cheminement, à l’espérance, à la souplesse d’adaptation au cas par cas, assumant la complexité et parfois le tragique de l’existence humaine avec cette annonce de la grâce radicale de Dieu.
Compassion, responsabilité et vocation
Et cela appelle à la compassion, à soigner les personnes frappées par la maladie, y compris bien entendu les maladies psychiques qui sont source d’immenses souffrances et de handicaps. La libération passe aussi par la compassion. D’autant plus que si la personne individuelle est sur ce chemin de libération, l’humanité, comme un corps, est amenée aussi à cheminer en ce sens, ce qui est encore plus lent et complexe.
C’est pourquoi l’Évangile n’est pas seulement une ouverture à un travail sur nous-mêmes, il est aussi une ouverture vers Dieu, le Créateur qui, s’il n’est effectivement pas « tout-puissant« , est réellement puissant et au travail dans ce domaine.
Même si notre liberté est relative, il me semble que la notion de responsabilité est importante. C’est un appel à se sentir être une personne, pas seulement le produit des circonstances. Nous le sommes en partie, mais précisément il y a quelque chose d’essentiel qui fait que nous ne sommes pas le seul produit de notre histoire et de notre environnement. Nous pouvons donc faire un effort de compréhension et de bienveillance vis-à-vis de la personne, vis-à-vis de nous-mêmes et de notre prochain. Je garderais donc la notion de responsabilité, je lui adjoindrais celle de vocation, une sorte de responsabilité tournée vers l’avenir, vers le devenir, vers les choix et vers l’action aussi.
Dieu vous bénit et vous accompagne.
par : Marc Pernot, pasteur à Genève
À lire aussi : Sur le sens théologique et spirituel de la notion de éthique – morale, voir l’article dédié dans notre Petit Dictionnaire de Théologie.
En écho à ce texte :
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Responsabilité ou culpabilité : Comment vivre sa foi entre grâce et engagement ?
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Si Dieu influence et a déjà révélé la fin dans l’Apocalypse, il n’y a pas de liberté pour l’homme.
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A-t-on vraiment le libre arbitre, ou notre vie est-elle un film déjà écrit ?

Merci beaucoup pour cette réponse très riche et très intéressante !
Et merci beaucoup pour ce blog aussi, vraiment passionnant !
Merci à vous !
Très sympa d’encourager !