La prière pour les autres, comment ça marche ? Je ne le fais pas car je n’arrive pas à y mettre du sens.

Par : pasteur Marc Pernot

un moine âgé, debout, en prière ou en pensée, appuyé sur un bâton - Image par Qrry de Pixabay

Avec une pensée pour les moines et moniales. Ils nous portent dans leur prière.

Question d’un visiteur :

Bonjour M. Pernot,

Je me permets de me tourner à nouveau vers vous pour une question, en espérant ne pas abuser de votre temps. D’un côté c’est un peu de votre faute, car si vos réponses étaient plus nulles on n’aurait pas envie d’y retourner ☺

Si je voulais résumer ma question en une seule phrase, je dirais : la prière pour les autres, comment ça marche ?

De façon quasi universelle dans le monde chrétien on met l’accent sur la prière pour autrui. Dans l’évangile de Jean on voit Jésus lui-même prier pour ses disciples. Personnellement je ne le fais pas (et je culpabilise) car je n’arrive pas à y mettre du sens. J’ai beaucoup lu à ce sujet mais je bloque. Bien sûr je comprends que pour les personnes que l’on côtoie on peut demander à Dieu de nous aider à dire une parole ou faire un geste qui va apporter du réconfort, ou bien simplement dire à une personne qu’on prie pour elle (mais alors quel contenu ?) peut être source de réconfort. Encore que, si je veux être tout à fait honnête et même si je n’en suis pas très fière, lorsqu’une personne me dit qu’elle prie pour moi cela me laisse au mieux indifférente et souvent un peu mal à l’aise.

Mais qu’en est-il des prières (et elles sont fréquentes en église ou ailleurs, certains y consacrent même leur vie) pour des personnes avec lesquelles nous n’avons aucun contact et qui ne savent pas qu’on prie pour elles ? Si on ne voit pas la prière comme une formule magique, ni comme quelque chose d’utile pour convaincre Dieu d’agir, quel sens donner à cela ? Que répondre à quelqu’un qui me demande de prier pour lui alors que moi-même je ne sais pas ce que cela peut vouloir dire ? En lisant les réponses que vous donnez sur ce site, j’ai constaté que vous aussi, vous offrez votre prière à des personnes en détresse sans nécessairement les connaître personnellement.

Certains disent parfois qu’en Dieu, nous sommes tous reliés les uns aux autres et que toute prière permet d’entrer dans cet espace commun et y apporte quelque chose. Cela ne me convainc guère.

Je vous souhaite encore une bonne journée.

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

Grand merci pour vos encouragements.
Les pasteurs sont là pour accompagner les personnes dans leur foi et leur réflexion, ne vous inquiétez donc pas de les déranger.
La question de la prière dite « d’intercession » est effectivement un point assez glissant. Voire dangereux :
  • Le premier écueil serait de penser que nous apprendrions à Dieu telle situation tragique qui lui aurait échappé ? Cela n’a pas de sens.
  • Le second écueil serait de penser que Dieu aurait besoin que nous insistions pour qu’il se décide à faire quelque chose pour aider telle personne en détresse. Cela serait contraire à la notion essentielle de l’Amour inconditionnel qu’est Dieu. La prière n’augmente pas l’amour de Dieu, et ne pas prier ne le diminue pas.
  • Le troisième écueil me semble qu’en priant pour des situations lointaines nous nous sentions dispensé de voir la souffrance d’une personne proche que nous aurions pu, elle, vraiment aider.
  • Le quatrième écueil est particulièrement un risque de nos prières en églises, c’est plus ou moins consciemment une volonté de montrer à la ville et au monde entier combien notre pensée est large et généreuse, combien nous vivons l’évangile, pensant à ceux qui souffrent, à la guerre à tel endroit, au tremblement de terre ailleurs et à madame machin qui a perdu son mari… que nous ne sommes donc pas, nous, comme ces personnes qui ne pensent à elles ? Quand la générosité d’affiche, ce n’est pas toujours très bon signe.
Une fois dit cela, que reste-t-il et à quoi est-ce que cela pourrait servir de prier pour une personne ou une situation qui nous préoccupe ?
  • Quand Jésus prie pour ses disciples (Jean 17), on remarque qu’il le fait devant eux, ce qui en fait donc à la fois une prière et une prédication. Ou une prédication qui les exhorte à faire quelque chose tout en leur disant qu’il sait bien que ce ne sera possible pour eux qu’en accueillant l’action de Dieu, non par leurs propres forces. La prière pour une personne, dans ce cas ne tombe pas sous le coup des deux difficultés précédentes. Elle est une confiance en Dieu et une exhortation aux disciples de recevoir le don de Dieu.
  • Même si l’on ne prie pas devant la personne, il est possible de dire à la personne que l’on a prié pour elle comme Jésus le fait (Luc 22:32), le fait qu’elle sache que l’on prie pour elle est un geste de compassion et d’encouragement à espérer en Dieu, à cheminer avec Dieu. Cela participe à tisser des liens qui font de l’humanité un corps par l’Esprit. Mais nous n’avons dans cette dimension qu’une interaction humaine, pouvant produire des fruits, mais ce n’est pas réellement de l’action de Dieu dont il est encore question. Donc, oui, je prie volontiers pour une personne qui me le demande. Et je le lui dis.
  • En tout cas, il me semble que la prière change la personne qui prie. En priant pour un autre, on s’ouvre à d’autre que soi devant Dieu, cela nous expose à ce que Dieu nous envoie, grâce à cette élan, une vocation de faire nous-même quelque chose pour la personne pour laquelle nous prions. Ou au moins qu’en pensant dans la prière par exemple aux tensions au Moyen Orient (situation à laquelle nous ne pouvons pas grand chose a priori), Dieu travaille en nous et nous donne de travailler à la paix à notre porte avec telle personne, ou entre telle et telle personne, ou dans la cité entre des communautés… Donc cette personne qui vous a demandé de prier pour elle, en priant pour elle il est possible que Dieu vous aide à saisir l’appel qu’elle vous adressait à vous en particulier, peut-être pas pour guérir son cancer mais pour l’accompagner un peu dans ce combat ? Et Dieu pourra alors vous aider à avoir l’art et la manière de faire ce que vous pouvez d’une belle et féconde façon ?
  • En tout cas, je pense que Dieu entend nos prières. Ce n’est bien entendu pas à nous de lui dire ce qu’il devrait faire (il connaît son job, mieux vaudrait mil fois que ce soit nous qui écoutions ce qu’il pense que nous devrions faire). Cependant, même Dieu est souvent surpris par ce qui peut nous passer par la tête et par le cœur. Il y a bien des exemples de la Bible qui parlent de cela et je pense que c’est la réalité. Sans dire à Dieu ce qu’il devrait faire, nous pouvons lui dire notre espérance pour nous et pour telle personne, telle situation. Nos projets, nos idées, nos peurs, nos remords, notre plainte. Il en fera quelque chose. Notre prière, oserais-je le dire, change Dieu.
  • Ensuite, je n’écarterais pas si vite l’idée qu’à travers la prière à Dieu, nous transmettons une force, une compassion, un lien avec la personne pour qui nous prions. On parle beaucoup en ce moment de transmission quantique, comment est-ce que deux photons appairés peuvent communiquer instantanément à des milliers de kilomètres de distance ? Même la matière toute bête a des possibilités qui dépassent ce à quoi nous sommes habitués à notre échelle de dimensions et de vitesse. Alors qu’en est-il pour ce qui est de Dieu qui est la source de ces possibilités ?
Donc vous avez bien raison de vous poser des questions sur la prière.
La prière est un temps de sincérité avant tout. Si vous ne « sentez » pas la prière pour les autres, ne le faites pas, contentez-vous de demander à Dieu de vous aider à trouver votre vocation, à la discerner parfois dans le vif de la vie courante, d’avoir les capacités pour y faire face.
Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

PS. Je croise cette opinion du grand théologien dominicain Jean-Pierre Jossua sur la prière d’intercession :

La prière de demande m’est tout à fait insupportable sous la forme qu’elle prend le plus souvent dans les « prières universelles » de la liturgie actuelle, où je ne puis le plus souvent reconnaître qu’alibi déchargeant la culpabilité et dispensant de prendre en compte soi-même les malheurs d’autrui ou les situations collectives.

Il poursuit :

Que me reste-t-il de positif à évoquer pour fonder le maintien d’une prière de demande ? Ceci d’abord que la supplication m’établit devant Dieu dans la vérité de mon rapport à autrui. C’est ma vie entière que je veux ouvrir sur lui et, de même que mon cri demeure une interpellation non résignée devant l’injustifiable du mal, mais qu’il se réévalue du fait de sa profération, de même ce souci d’autrui, qui fait partie de moi-même, s’introduit dans ma relation à Dieu et se rectifie à cette lumière. Du coup, c’est moi que ma prière change et dispose à agir, avec l’exigence plus grande et le tact plus affiné qu’elle implique — je l’ai éprouvé maintes fois. Il y a autre chose : si ce à quoi la prière de demande aspire c’est le don de l’Esprit dans le champ toujours ouvert et imprévisible des libertés humaines, aucune des objections que j’ai élevées jusqu’à présent ne peut prévaloir contre sa légitimité : je puis prier pour moi-même, pour autrui, pour l’Eglise et pour tous les hommes vivant en ce monde. Est-ce tout ? Non, je l’avoue. Je connais des situations-limites de détresse où je recours à Dieu sans plus savoir moi-même ce que j’attends, ce que je demande, ce que je puis espérer. Il y a là un droit inaliénable de la condition filiale et, comme l’écrivait Charles Wackenheim, « tout est permis lorsqu’un croyant s’adresse spontanément à Dieu », du moins dans la prière personnelle car, ajoutait-il excellemment, « l’intercession liturgique appartient, par définition, au domaine public » et doit se critiquer afin de témoigner droitement de la foi de la communauté dans notre temps. Oui, je ne sais ce que je peux obtenir, mais je ne puis croire que je le fasse entièrement en vain et il m’a semblé, parfois, pressentir que tel, en effet, n’avait pas été le cas (cf. Communautés et Liturgie, 1976, 6).

dans “La prière du chrétien / Prière et théologie” https://books.openedition.org/pusl/8205

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2 réponses

  1. Pascale dit :

    Merci pour le rajout de ce texte (je suis allée le lire dans son intégralité) et pour la prédication sur le même thème (du 19/01). J’ai passé trop de temps dans ma vie à prier sans réellement réfléchir au sens. Cela m’aide beaucoup de confronter divers points de vue et ma prière actuelle n’a plus rien à voir avec celle que je pratiquais il y a quelques années.

    • Marc Pernot dit :

      Grand grand merci pour cet encouragement !!!
      Bravo pour votre beau cheminement. Il est le signe que vous êtes en bonne santé spirituelle 🙂
      Dieu vous bénit et vous accompagne

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