Perspective : « Moi Je suis la vérité » (par Jean-Yves Rémond)

Tête de Jésus par Rembrandt - musée de HarvardN°22 d’Une perspective à la foi
Eglise Protestante de Genève.
Un encouragement à réfléchir, discuter :
par exemple dans les commentaires ci-dessous.

Par : Jean-Yves Rémond
docteur en théologie de la Faculté protestante de théologie de Genève

Cette partie du verset de l’évangile de Jean ne laisse pas de nous questionner. Elle est l’une des trois métaphores par lesquelles Jésus veut manifester, par le langage, qui il est : « Moi je suis le chemin, la vérité et la vie (Jn 14,6) ». Les deux métaphores du chemin et de la vie nous parlent instantanément, mais que dire de celle de la vérité ? Comme souvent, avec les paroles de Jésus (les logia pour les exégètes), il faut regarder avec attention le texte lui-même. Chaque mot utilisé par Jésus a une signifiance qui surpasse de beaucoup le simple mot. C’est cette signifiance qui est ici à l’œuvre, comme si Jésus avait déjà découvert ce que l’humanité mettra des siècles à trouver : la parole parle en elle-même, elle possède une puissance au-delà d’elle-même, elle recèle quelque chose de l’Infini.

Dans ce verset, les trois métaphores juxtaposées n’en font qu’une, car aucun terme ne peut être séparé des deux autres ou n’est supérieur aux deux autres. Les trois signifiants ne produisent du sens qu’en rapport avec les deux autres, et les détacher les uns des autres n’aboutirait qu’à des effets de sens déconnectés du texte.

Dans notre réception et interprétation de ces paroles, il nous faut alors rester au contact du texte et de sa force métaphorique, pour respecter réellement l’auteur des paroles qu’est Jésus et ce qu’il a voulu dire.
La vérité n’est pas par hasard ici entre le chemin et la vie. D’un côté elle est liée à un chemin et de l’autre elle est liée à une vie. Chaque humain peut alors s’identifier à ce chemin et à cette vie qui sont recherche de la vérité. La vérité est donc en mouvement, en devenir, même pour Jésus lui-même – qui n’a cessé d’être en marche – quand il nous invite à suivre ce chemin. Mais pour nous, la vérité n’est jamais définitivement acquise, nous ne pouvons pas dire, comme Jésus, que nous avons ou que nous sommes la vérité.

Mais nous pouvons croire en ce chemin qu’il nous propose et qui, peut-être, nous dévoilera un peu de vérité (la vérité, alethéia, dans le texte grec de l’évangile, signifie “dévoilement”). La vérité n’est alors plus une vérité absolue qui nierait par là toute possibilité d’interprétation. La vérité, l’alethéia, n’est plus une impasse quand elle se fait chemin. Le chemin du christianisme se place ainsi naturellement dans le sillon de la halakha (la voie dans la loi) du judaïsme, mais à la condition d’interpréter la loi elle-même qui n’est plus, dès lors, un absolu quand elle devient un chemin sur lequel le « comment vivre » est à découvrir chaque jour. Et ces paroles de Jésus nous préservent de tout fondamentalisme : Jésus seul peut affirmer être la vérité, et nous ne cessons de diriger nos regards vers cette Vérité dont nous il nous parle, et que nous voudrions atteindre.

Mais Jésus nous dit que nous sommes en chemin, et notre espérance est d’être sur son chemin. Nous nous efforçons de le suivre à chaque instant, et parfois, au détour de ce chemin, se révèle à nous une parcelle de vérité que nous n’attendions pas. Nous l’avions seulement espérée, et elle nous est donnée. Notre non-maîtrise de la vérité est donc déjà, paradoxalement, une vérité, elle nous invite à l’humilité dans notre condition humaine, tout en nous invitant aussi au mouvement, au devenir, car c’est l’essence même de la vie. Cette parole de Jésus est, à cet égard, sans doute l’une des plus importantes du Nouveau Testament, car elle rassemble en elle toute la puissance et la lumière du Verbe, qui sont capables de nous mettre en marche.

Et si cette lumière du Verbe qui met notre vie en mouvement était
la Vérité ?

 

Jean-Jacques de Rham

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Marc Pernot

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3 réponses

  1. Lili dit :

    Bonjour,

    Que la vérité soit liée à un chemin et à une vie comme vous le soulignez, « qu’elle ne soit jamais définitivement acquise », indique assez qu’elle n’est pas un objet, quelque chose qu’on pourrait circonscrire, quelque chose qu’on pourrait posséder pour soi, une fois pour toute. Ce sont les fondamentalistes qui veulent totaliser la vérité, lui ôter tout déplacement, toute historicité, toute temporalité, alors que la temporalité de la vérité est sans doute essentielle, du moins lis-je ainsi ce verset. En faire un objet, c’est abolir aussitôt la vérité dans un ego très très relatif.
    Je suis frappée de ce que les gens insistent justement sur cet aspect relativiste « moi je pense ceci, et toi tu penses cela et c’est bien comme ça» sous entendu « chacun chez soi et les cochons seront bien gardés » comme si deux vérités pouvaient exister et se faire face sans qu’on échange à leur sujet, ce qui à mon sens est impossible. Ca va forcément se terminer en pugilat, car on ne se contentera pas de Sa vérité ; une fois qu’on l’aura bien machouillée, qu’on en aura fait le tour, on voudra l’imposer aux autres, ne serait-ce que pour se convaincre absolument de sa validité. Aucun chemin à parcourir, rien de vivant là-dedans.
    Le verset je le comprends (à mon niveau…) comme l’expression de la condition d’un être humain à qui l’être se révèle au fur et à mesure. Notre entendement fini ne peut tout saisir, il faut en passer par un chemin (une expérience, l’étude et in fine un dialogue, un échange…) que ce soit dans un chemin philosophique ou théologique, assez proches sur ce point ou tout autre forme de compagnonnage..
    Je me demande si Jésus ne veut pas dire que la vérité est par essence nomade….
    Alors, oui, on peut voir la vérité certes comme un chemin (même si je trouve l’image trop physique, on risque de ne penser qu’à un vrai chemin de randonnée, en gros) mais surtout comme une élaboration (pas une invention). L’élaboration est compatible avec l’idée d’aléthéia puisqu’il va s’agir au fur et à mesure de cette élaboration de lever un peu plus le voile mais surtout une élaboration qui nécessite absolument la présence d’autrui. Seul je ne pense pas qu’on puisse trouver la vérité, en tout cas pas celle dont le Christ annonce qu’il est cette Vérité Vivante. On peut sans doute trouver seuls des petites vérités particulières qui ne concernent que des expériences déterminées (comment déboucher cet évier?) mais pour celles qui concernent les expérience limites (la souffrance, l’opposition du monde en face de nous, la mort) là je crois qu’on a besoin d’autrui pour découvrir leur vérité, lever le voile.
    Par ailleurs, dans un véritable échange, c’est-à-dire sans a priori et sans volonté de domination, une réelle satisfaction surgit et c’est tout ce qu’on demande à la vérité, qu’elle nous satisfasse, c’est-à-dire qu’elle satisfasse notre existence. Je ne crois pas qu’elle ait un autre but, il n’y a rien d’autre à y gagner. Et cela sûrement rend joyeux, c’est-à-dire vivant. Cette idée n’engage que moi bien sûr.

    J’avais aussi en tête ce texte de Karl Jaspers, dont je ne peux pas imaginer qu’il ait pu l’écrire sans avoir à l’esprit ce verset de l’Evangile de Jean car la présence du chemin, de la vérité et de la vie y sont intrinsèquement mêlées. Mais cette idée ne me vient qu’en chemin, après avoir lu ce post…

    « La communication qui s’établit, non pas seulement d’entendement à entendement, d’esprit à esprit, mais d’existence à existence n’utilise toutes les significations et les valeurs impersonnelles que comme intermédiaires. Les justifications et les attaques sont alors des moyens, non de conquérir du pouvoir, mais de s’approcher l’un de l’autre. On mène la lutte avec un amour fraternel pour l’adversaire, et chacun livre à l’autre toutes ses armes. La certitude de l’être véritable n’existe que dans cette communication où liberté et liberté se font face, s’opposent sans égards aucun parce qu’elles sont unies ; alors, tous les rapports avec le prochain ne sont que voie d’approche ; au moment décisif, et par une exigence réciproque, chacun pose à l’autre les questions essentielles. C’est dans la communication que s’actualise toute autre vérité, c’est en elles seulement que je suis moi-même, qu’au lieu de me contenter de vivre, j’accomplis pleinement ma vie. »

    Karl Jaspers, Introduction à la philosophie, ch.II.

    J’ajouterais que cet effort de communication avec autrui ne réside probablement pas que dans le dialogue. L’aide qu’on peut apporter à quelqu’un (par des paroles mais aussi des gestes, des attentions, parfois un simple regard, un sourire) peut tout à fait augurer d’une démarche dans la vérité dont il est ici question et alors il se peut que, comme vous dites, « se révèle à nous une parcelle de vérité que nous n’attendions pas ».

    • Marc Pernot dit :

      Merci, passionnant.
      Il me semble éclairant de noter qu’en hébreu, le mot est tantôt traduit par « vérité » qu’ailleurs par « fidélité ». Cela parle d’une démarche vraie, authentique, sincère. A partir de là, il est effectivement possible de commencer à débattre.

  2. Lili dit :

    Oui ce point est essentiel. Sans éthique de la discussion, rien ne peut se passer quant à la vérité. Jaspers le précisait dans les lignes précédant l’extrait (j’ai trop coupé… 😉 ).

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