Pour les amateurs de philo : un écho lévinassien à la prédication sur Pierre et Jean (Actes 3:1-12)

Tableau de Poussin représentant Pierr eet Jean guérissant un boiteuxCher Marc,

Je vous adresse quelques « petites » remarques sur votre prédication concernant « Pierre et Jean qui se débrouillent comme des grands« . Ce sujet m’a passionnée. Mais comment dire, euh, la prof de philo s’est peut-être un peu trop prise au jeu cette fois. Le problème de votre bouquin, c’est qu’on tire sur un petit bout de ficelle et hop ! ce n’est pas la pelote qui vient, c’est la brebis qui arrive…

Vous savez que je suis toutes vos prédications et toutes vos exégèses bibliques avec un grand intérêt. Vous éclairez la théologie d’un jour passionnant alors qu’a priori ce n’était pas tout à fait ma tasse de thé. Merci à vous et à ceux qui vous entourent pour vous permettre de près ou de loin de réaliser tout ce travail si enrichissant. D’être à l’écoute aussi comme vous le faites.

En tant que professeur, je suis déjà débordée par les messages de l’institution, des collègues, des parents, des élèves qui me contactent pour un rien au quotidien. Je ne sais pas comment vous gérez tout cela… et j’ai un peu honte de la longueur de ces remarques. Mais croyez-moi, je n’ai pas pu faire autrement, c’est une vraie difficulté que vous avez proposée. Au moins, pour moi.

Déjà, d’un point de vue littéraire, ce passage des Actes est merveilleux.

Un verset m’a bouleversée dès la première lecture : « Et le prenant par la main droite, il le leva ». Comme on se fait facilement cueillir par Luc ! A cause de la main « droite » qui donne à l’ensemble de la scène un réalisme saisissant, la force douce d’une certitude, la plus dangereuse en littérature. Ce qu’on appelle dans le jargon des lettres « le détail inutile ». Luc s’en sert à merveille. Alors, le geste semble étinceler. C’est magnifique ! Vous ne l’avez pas manqué non plus, c’était inévitable. Bon, allez, j’avoue : je suis devenue complètement fan de Luc.  😉 Et ne croyez pas que tous les textes qui se présentent à moi m’enchantent, loin de là. Je ne suis pas si bon public que cela. Mais quand on vous offre un texte d’une telle qualité, si saisissant, on se sent tenu de le regarder.

 

J’en viens à mes « petites » remarques, largement inspirées par la philosophie d’Emmanuel Lévinas sur laquelle j’ai dû me rabattre pour lire cet extrait parce que cela a été pour moi la seule façon de m’en sortir à peu près honorablement, si tant est que je m’en sois sortie… et inspirées aussi par vos propres remarques qui continuent – cela ne cesse de me surprendre – de faire leur chemin. Pour avoir besoin de recourir à une telle artillerie, c’est qu’il me manque bien de la méthode pour aborder ce type de texte. L’exégèse biblique, c’est clairement un métier, au moins un effort qui, de toute évidence, n’est pas facile pour moi. Il va me falloir investir un peu plus de temps et de moyens si je veux y progresser. Je vais y réfléchir. Pour le moment, j’en reste au niveau du simple commentaire presque littéral.

C’est qu’il y a tellement d’entrées diverses que j’ai longtemps été désorientée devant cette parabole, un texte explosif ! Je n’ai pu que me raccrocher aux thématiques du regard, du visage, de la responsabilité qui me paraissaient inviter spécifiquement Lévinas. Sans cela, je serais restée dans le brouillard. On s’en sort comme on peut avec les moyens qu’on a.

Je vous ai entendu évoquer Lévinas à quelques reprises, sa philosophie ne doit pas vous être étrangère. Le topo qui suit ne sert qu’à indiquer par où il m’a fallu passer pour essayer de me rendre compréhensible ce passage des Actes. Et j’implore du début à la fin votre indulgence de spécialiste.

 

Pour Emmanuel Lévinas, Autrui c’est celui qui est absolument autre que moi, séparé de moi, inatteignable, qui relève d’une transcendance absolue par rapport à Moi qui suis conçu comme Même, comme égoïsme (sans que le terme soit péjoratif, simplement comme lieu de l’ego, du soi, de « l’égoïté »). Evidemment, je ne suis absolument pas Autrui.

Mon rapport au monde des choses relève, lui, de la totalité. Là, les choses sont autres que moi mais de prime abord – mais elles ne tardent pas à devenir miennes – et elles se définissent par rapport à moi. Car le moi retrouve son identité à travers tout ce qui lui arrive, c’est le principe de l’être du Moi. Le Moi a vite fait de prendre les choses et de les absorber dans son identité pour se reconnaître partout et pouvoir dire « je ». C’est même sa façon d’habiter le monde. Quand le boucher et l’artiste-peintre se promènent dans la campagne, l’un voit dans un troupeau de vaches des beefsteaks qui se baladent et l’autre un paysage bucolique de l’école de Barbizon. C’est une expérience banale alors que décrit cette proposition de Lévinas : « Le Moi peut suspendre l’altérité du monde », le Moi ramène l’Autre au Soi. Même chose pour ceux qui voient la providence derrière chaque pot de fleurs ; ils ne voient rien d’autre qu’eux-mêmes. Une relation qu’on peut englober/observer en se plaçant à son extérieur, c’est ce que Lévinas appelle une totalité. On pourrait dire que l’autre est alors objectivé, raison pour laquelle le Moi ou le Même peut le circonscrire, le totaliser, le faire sien, notamment en lui appliquant ses concepts.

Mais mes rapports avec Autrui sont bien différents et relèvent d’une transcendance absolue – ce terme est essentiel – d’après Lévinas. On peut bien se demander pourquoi Autrui ne fonctionne pas comme la vache ou comme toutes les autres choses que je rencontre dans le monde, pourquoi je ne peux pas suspendre l’altérité d’Autrui.

Qu’est-ce que Autrui a qui l’empêche d’être totalisé par le Moi/le Même ? Pierre va répondre à cette question tout à l’heure, c’est génial. C’est qu’il est à la fois Autre (étranger au Moi) et Même (ego) exactement comme je suis un Même pour moi mais ce Même de l’Autre, je ne peux pas l’atteindre. Il reste transcendant absolument. Pour faire simple, Autrui est un sujet. Je ne peux absolument pas prendre sa place. « Mets-toi deux secondes à ma place » est un non-sens. C’est tout bonnement impossible, peu importe le nombre de secondes.

 

Effectivement , je ne peux pas totaliser Autrui à cause de cette double dimension d’Autre et de Même qui coïncide chez lui mais qui ne coïncide pas dans l’expérience que je fais de lui  :

  • je ne peux pas atteindre Autrui en me plaçant à l’extérieur de ma relation avec lui, en tant qu’il est à la fois Autre et Même. Car, de l’extérieur, certes, je pourrais totaliser l’Autre d’Autrui mais j’observerais plutôt alors une marionnette, un automate. Ce que nous faisons très souvent lorsque nous nous servons des Autres comme de moyens pour nos propres fins. Le Même d’Autrui, sa personne ou sa personnalité, l’extériorité ne m’y donne pas accès. Et si je pouvais plonger dans son intériorité, c’est son extériorité qui m’échapperait. C’est presque insoluble.
  • pour entrer en relation avec un Même qui est un Autre, en le totalisant, il faudrait que je m’identifie à lui, or je ne peux m’identifier à Autrui, la place est déjà prise en quelque sorte. Il a un ego que je reconnais car j’ai reconnu déjà le mien. Dès que j’aborde Autrui, nous sommes deux sujets (même si je cherche à le nier). Seul le langage peut me permettre d’atteindre le Même d’Autrui selon Lévinas sans réaliser pour autant la moindre totalisation. Je crois sur ce point qu’il a raison. Peut-être y a-t-il d’autres solutions.

=> C’est pourquoi Lévinas appelle la relation à Autrui une « relation éthique » et même « religion » parce que hors de toute totalisation possible, ma responsabilité vis-à-vis d’autrui émerge, et parce que la subjectivité d’Autrui – et la mienne – se fonde sur l’idée d’Infini. Parce que, pour faire simple, c’est soit l’un (totalisation) soit l’autre (Infini). Il n’y a pas de troisième voie, soit le cercle est fermé soit la ligne est ouverte indéfiniment. L’infini ne relève donc pas d’une expérience mais accomplit l’expérience de la relation avec l’absolument Autre, Autrui. C’est l’arrière fond et le premier plan aussi de ma relation avec Autrui. Dans cette parabole cet accomplissement va se produire par le geste de Pierre après la relation qu’il instaure, par le regard et le langage. Cela m’a proprement subjuguée.

Cette relation à Autrui conduit Lévinas à plusieurs conséquences qui seront bien intéressantes pour ce passage des Actes :

  • Autrui, comme sujet, absolument Autre, se produit comme révélation et révèle ma responsabilité. C’est une conséquence inévitable de cette rencontre ; ma responsabilité ne se déduit ni ne se construit, elle émerge, se révèle, en présence d’Autrui, par Autrui,
  • la relation qui permet d’atteindre cette transcendance d’Autrui est celle du langage, dans un face à face du Visage,
  • cette relation éthique fait émerger une transcendance absolue (on peut dire Dieu),
  • la vulnérabilité d’Autrui, que Lévinas appelle la nudité du Visage, est sous-jacente à cette rencontre (Le dénuement du mendiant y fait immédiatement référence) et me commande « tu ne tueras pas ». Il m’ordonne de lui assurer ma protection.

C’est donc dans un face à face qu’Autrui se révèle dans sa transcendance. « Face à face » indique assez bien l’absence d’une relation totalisatrice. D’où l’importance du Visage d’autrui, point de contact de cette reconnaissance éthique, de ce face à face, et qui a tellement lieu dans cette parabole. Ce Visage signifie d’abord un appel à la responsabilité et un commandement qui m’est fait, commandement que Lévinas assimile donc à un « tu ne tuera pas ». Ce commandement s’impose à moi par le Visage d’Autrui, ce n’est pas moi qui aborde autrui avec ce commandement déjà tout prêt. A ce sujet, vous m’aviez écrit : « se placer devant l’amour de Dieu par la méditation et la prière authentique conduit non seulement à l’étrange « tu ne tueras pas » et à la plus étrange encore idée que tout prochain serait à aimer ». Vous arrivez donc aux mêmes conclusions par un autre chemin et pas si éloigné.

Lévinas insiste, par ailleurs, sur le fait qu’en dehors d’une relation inter-humaine, le rapport à une transcendance, à Dieu, n’est pas vraiment possible. Ce sera intéressant pour cette parabole. La mystique, ce n’est pas son truc du tout. Lévinas refuse toute incarnation du divin, c’est en cela qu’on peut dire de lui qu’il est antichrétien. J’avoue que cette opposition judaïsme/christianisme, surtout lorsqu’elle devient forcenée, me semble incompréhensible chez lui, voire m’agace. Mais mes connaissances en judaïsme relevant sur le sujet d’une piètre culture générale, avoisinant le zéro absolu, ceci explique peut-être cela.

Donc tout ce préambule pour vous expliquer par quels détours il m’a fallu, cette fois, contourner mes faibles connaissances en matière biblique et comment j’ai essayé d’arriver quelque part sans jamais être parvenue à anticiper où. N’oubliez pas, quand vous soufflerez 😉 en lisant les lignes qui suivent, que c’est vous qui avez proposé ce texte… ce dont je vous félicite car le moins qu’on puisse dire c’est qu’il y a matière à penser. Et encore j’ai laissé tombé la deuxième partie de la parabole avec les Israélites…

 

1) Un dérangement salutaire

Ce qu’on peut voir dans cette rencontre prodigieuse, c’est que l’homme « dérange » clairement Pierre et Jean dans leur cheminement. Ils allaient entrer dans le temple et ils sont arrêtés sur le seuil. On a l’impression d’un arrêt assez brutal. Eux étaient déjà un peu dans la prière sans doute, comme vous dites, comme si le plus important était dans le temple et non à l’extérieur. Ils y vont ensemble, ils forment un tout. Pour Lévinas, ils sont ainsi totalisés par leur objectif. Mais l’extériorité les stoppe tout net.

Tout à coup, ils ne peuvent passer outre la demande d’aumône qui leur est faite alors que, probablement, une telle demande s’est déjà produite bien des fois. Ils ne devaient certainement pas faire attention à toutes les demandes des nécessiteux devant le temple, ni systématiquement y répondre en or et argent, surtout qu’ils n’avaient pas auparavant vendu leurs champs, outils de travail et compagnie et que les nécessiteux étaient sans doute légion. Mais alors, qu’est-ce qui les arrête tout net ? La demande d’aumône ne semble pas pouvoir suffire, il y a forcément quelque chose en plus devant quoi ils s’arrêtent, un truc assez fort qui est mobilisé cette fois et qui ne l’était pas les autres fois. Sans doute faisaient-ils l’aumône sans trop regarder à qui. C’est quelque chose qui passe en tout cas par le regard, qui émerge de leurs échanges visuels.

 

2) Regards croisés

Il est en effet assez étrange que Pierre demande « Regarde-nous » et non « Regarde-moi » comme vous le soulignez. Alors, oui il y a bien un décentrement et au-delà la reconnaissance qu’ils sont bien trois dans le jeu, trois égaux.

La demande de Pierre, ce « Regarde-nous », vise, je crois, à faire être l’homme hors de sa condition de mendiant. Dans cette optique, « Regarde-nous » signifierait « regarde le trio que nous formons », « nous » n’équivaut peut-être pas forcément qu’à Pierre et Jean. Comme on n’additionne pas les serviettes et les torchons, c’est qu’il y a quelque chose d’identique en eux trois qui permet ce « nous ». Cela fait exister l’homme de façon autonome en face d’eux, tout comme eux deux se font face, de façon autonome en marchant.

« Pierre et Jean » ce n’est pas forcément un « et » qui indique qu’ils sont ensemble mais bien qu’ils sont séparés, c’est-à-dire libres, libres déjà tout basiquement d’aller là où ils le veulent, ce qui n’est pas le cas de l’infirme. Le pluriel « nous »ne me semble pas une simple addition de « je » mais plutôt une séparation des « je », une séparation qui les met à égalité. Ce n’est donc pas 1 + 1 + 1 = 3 (totalisation, d’ailleurs le 3 est un « total ») mais 1 + 1 + 1 = 1 + 1 + 1 (séparation et stricte égalité).  Ce que vous dites bien en évoquant les caractères différents de Pierre, de Jean et de cet homme.

Pour Lévinas, « la parole adressée à l’autre homme, dans l’éthique de l’accueil, [est] le premier service religieux, la première oraison, la première liturgie ». La formule colle tellement bien à cette parabole, c’est déroutant. Cela peut expliquer pourquoi les deux disciples iront dans le temple ensuite et pourquoi ils s’arrêtent avant. Lévinas dit un peu comme vous que le premier endroit à « fréquenter », ce n’est pas l’église ou le temple ou le lieu de n’importe quelle religion. Ce serait bien plutôt la fréquentation d’Autrui. Autrement dit, un témoignage à pratiquer et pas seulement une louange à formuler, qui reste néanmoins valable. Il faut bien d’abord témoigner à quelqu’un avant de témoigner de quelque chose. Le mendiant d’abord, le témoignage après, la louange ensuite, ce serait le tiercé de Lévinas, chaque chose se déduisant assez spontanément l’une de l’autre. Pierre et Jean ont gagné ce tiercé dans l’ordre.

 

3) Une responsabilité inévitable

Dans le visage de l’autre qui le regarde, Pierre reconnaît, me semble-t-il, sa responsabilité de disciple du Christ. Lévinas parle d’invocation par le visage d’Autrui. Invocatio, en latin, a comme radical le verbe vocare qui signifie appeler. Le visage d’autrui brise carrément la plénitude de mon ego et m’inquiète, me dérange, finalement m’appelle. Il s’agit de reconnaissance bien avant même la compassion. Effectivement, on ne voit chez Pierre aucune aménité qui l’aurait fait agir. Il ne semble pas touché, ému par le sort du mendiant. C’est autre chose là. ll répond parce qu’il se sent appelé par Autrui, responsable vis-à-vis de cet homme. Et cette responsabilité ne relève pas du sentimentalisme. Heureusement d’ailleurs car autrement le message serait porté à géométrie trop variable selon l’humeur.

Cette responsabilité qu’il a désormais, c’est en tant que disciple du Christ de témoigner de son message, oui. Les dernières paroles du Christ sont bien « vous serez mes témoins » (« martiras » m’a quand même étonnée). Donc, vas-y ! témoigne ! Ok, on y va, on y va. Mais en chemin, c’est un peu comme le Petit Chaperon Rouge : il fait beau, les fleurs sont jolies, cui-cui les petits oiseaux et on part au temple avec le copain par le chemin le plus court et on oublie la mission. Mais bing ! Voilà un mendiant qui quémande, qui fait office de méchant loup. Ah, oui, mince ! La mission ! Le témoignage !

Ce qui est intéressant dans l’idée qu’autrui m’appelle à la responsabilité, c’est qu’il convoque immédiatement mes pouvoirs et ma liberté de les mettre en oeuvre. Et Pierre va se montrer sur le sujet admirable.

Alors ce personnage n’a effectivement aucune autonomie – il est porté et placé là par d’autres personnes. Autrement dit cette place, ce sont les autres, les circonstances plus largement, qui la lui ont attribuée. Il en est prisonnier comme nous-mêmes sommes prisonniers de tout un tas de déterminations. Mais en lui demandant de le regarder, je vois Pierre le faire advenir comme un sujet autonome, comme Autrui et pas seulement comme Autre, au sens de Lévinas qui écrit : « L’épiphanie du visage ouvre l’humanité et m’invite à la prédication, l’exhortation, la parole prophétique. Par le langage, elle instaure une communauté où les interlocuteurs restent absolument séparés mais fraternels. ». Qu’ont-ils de commun sinon d’être des hommes qui sont des frères (qu’ils le veuillent ou non) parce qu’ils appartiennent à une même humanité de destin ?

Cette responsabilité est donc celle que Pierre porte en tant que disciple du Christ. Il a quelque chose à donner, quelque chose qu’il a, qu’il possède sans que cela lui appartienne : une fraternité à partager. Et il ne peut la donner en son nom propre, mais logiquement au nom d’un autre, celui qui la lui a déjà révélée, le Christ. En regardant cet homme comme le Christ l’aurait regardé, il rend l’humanité de l’autre possible. En cela le jeu des regards est très beau. Mais ne sont-ils pas à la Belle porte ?

Cette responsabilité que Pierre prend en charge vient dégager l’homme de cette sujétion au monde des choses, le libérer – à mon sens, c’est pour cela qu’il est ensuite capable de marcher. Cet homme devient libre parce qu’il est reconnu comme un égal en humanité. Il est « détotalisé », sorti de la relation chosifiante du mendiant. Or un homme c’est quelqu’un qui va sur ses deux pieds donc ce n’est pas illogique qu’il puisse ensuite marcher. La responsabilité de Pierre c’est de faire advenir dans ce « déchet » une humanité fraternelle, ce que n’aurait probablement pas manqué de faire Jésus, ce dont cet homme n’avait peut-être pas conscience dans l’habitude qu’il avait contractée d’être un simple Autre, un objet de mendicité. Sa dignité ne devait pas lui apparaître tant que cela.

Et c’est bien le message principal – me semble-t-il – que tous les hommes partagent cette fraternité inconditionnellement. Je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle de se retrouver une communauté avec les pires criminels – au moins ils nous apprennent, c’est terrible, de quoi nous sommes potentiellement capables – mais c’est quand même une grande nouveauté, une révolution que l’universel advienne au niveau du particulier.

Ce qu’on retrouve dans vos multiples propos comme « dignité radicale ». Dans la conception grecque antique – je schématise – l’humanité n’est pas universalisée, elle n’est que civilisée (au sens de « civitas » = la cité), elle ne concerne en effet que des citoyens, la définition en est politique : les femmes, les enfants, les esclaves, les métèques et les barbares c’est-à-dire les 9/10ème du monde en sont exclus. Cette reconnaissance de l’humanité comme fraternité universelle et inconditionnelle est un apport assez sensationnel du Christianisme qu’on ne peut nier sans mauvaise foi et qu’on voit apparaître ici de façon spectaculaire.

 

La relation éthique

Cet appel à la responsabilité, cet ordre invisible permet de répondre à la tragédie du monde que représente la situation souffrante de cet homme. Effectivement en le libérant, Pierre libère des forces agissantes, celles de l’homme qu’il guérit et qui va marcher, oui, mais surtout les siennes propres. C’est possible car, comme vous l’écrivez, « pour pouvoir donner, il nous faut d’abord avoir reçu ». Or, Pierre a reçu. On peut dire aussi que cela sauve cet homme de la mort dans le sens où Pierre le rend bien à sa vie d’homme, de corps vivant en l’extrayant de son état léthargique, passif à souhait, comme un gros caillou.

Vous formulez aussi cette responsabilité de façon étonnante, avec une très belle image, assez frappante : « Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres pour nourrir un enfant affamé ». Mais cela fait tout de même un peu peur, ça sent le fiasco monumental votre proposition (340 millions d’enfants dans le monde sont affamés, d’après une agence de l’ONU, en 2019). Parier sur l’homme, c’est plus qu’un risque, c’est une folie ! L’homme est quand même un peu incompétent : 340 millions, ça fait malheureusement beaucoup, ça donne le vertige, même la nausée. Votre Eternel n’avait-il vraiment pas d’autres solutions ? Cela pose bien des questions.

« Chercher et obtenir la vérité, c’est être en rapport non parce qu’on se définit par autre chose que soi, mais parce que dans un certain sens, on ne manque de rien », écrit Lévinas. La vérité que Pierre révèle à l’homme ne peut donc relever d’un besoin, d’un manque mais au contraire d’une plénitude. La formule de Pascal « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé » joue là à plein. Effectivement, si la vérité relevait d’un manque en nous, elle viendrait ensuite le remplir, elle serait nôtre (on la totaliserait, ce serait nous la vérité, assez pratique mais forcément tronquée), or elle doit advenir en tant qu’elle-même, comme révélation. Toute action du sujet aurait un effet totalisateur.

Le mendiant appartenait déjà à cette humanité, elle ne lui manque pas en tant que possession (alors que l’argent lui manque de cette façon) et Pierre ne la lui donne pas, il la lui dévoile, il lui donne une reconnaissance ; ce qui ouvre des perspectives bien plus géniales.

Ce que vous décrivez vraiment justement dans votre formule, elle ne peut être qu’« une attente de quelque chose qui pourrait venir de Dieu ». Ce que dit là-dessus Lévinas, c’est que Dieu se révèle dans cette attente, ce moment éthique et pas dans un concept. Il est assez critique avec la philosophie occidentale qui veut tout conceptualiser, donc tout ramener à l’être, à l’ontologie, y compris Dieu. Or pour lui, Dieu ne peut se donner dans un concept ni de près ni de loin, ni dans aucune liturgie mais uniquement dans une relation inter-humaine (qui après tout pourrait bien aussi être liturgique, en tout cas je ne vois pas pourquoi on l’exclurait d’office). Dieu est au-delà de l’être ou, comme il le dit, « autrement qu’être ». C’est presque incompréhensible. Il me semble pourtant qu’on voit cette idée exemplifier dans cette parabole notamment dans le geste majestueux de Pierre, un geste qui donne gratuitement ce qu’il ne possède pas, qui fait apparaître Dieu en dehors de toute objectivation, conceptualisation.

 

En tous cas, si nous ne sommes pas tous des disciples du Christ, nous pouvons être interpellés comme Pierre et Jean. Je répète à mes deux enfants (17 et 18 ans), depuis pas mal de temps et quand l’occasion se présente, que leur situation favorisée – naître au XXIème siècle, en France, dans une famille à peu près équilibrée ou pas trop déséquilibrée plutôt – est déjà, en soi, un appel à la responsabilité vis-à-vis de ceux qui sont moins bien lotis (et les mieux lotis aussi bien sûr sinon ça n’a pas de sens, mais la première proposition ayant déjà du mal à passer, j’attends pour leur formuler la seconde…). Nous avons d’office comme une dette – mot mal choisi – dans la place qui nous échoit inconditionnellement vis-à-vis des autres et je crois aussi vis-à-vis des générations futures. Il y a de cela dans l’interpellation de Pierre. C’est sans sentimentalisme surtout, sans compassion, sans mettre en avant une notion d’humanisme ou d’amour qui est complètement étrangère à cette réflexion.

Parce qu’il ne s’agit pas de culpabiliser ou de faire culpabiliser non plus, ce n’est pas le problème. Juste de se rendre compte qu’être-là, certes c’est gratuit, dans le sens où nous n’avons rien demandé, mais notre situation fait surgir de facto, comme par surcroît mais nécessairement, cette responsabilité. Lévinas écrit « le sujet est otage». Ce qui, par ricochet, nous fait aussitôt advenir comme des sujets libres puisque l’otage, comme Pierre, peut ou non répondre à cette responsabilité avec les moyens qui sont les siens ou ne rien faire.

Lévinas soutiendra que cette liberté est une nécessité pour reconnaître une véritable transcendance. J’en suis absolument convaincue. Il ira même jusqu’à dire paradoxalement que l’athéisme est une nécessité pour reconnaître Dieu. « Athéisme » bien sûr n’est pas à prendre au sens littéral comme la négation de Dieu mais comme l’affirmation que sa reconnaissance ne peut passer que par la reconnaissance de la séparation absolue entre moi et Dieu (ce que Lévinas nomme justement « a-théisme »). Il nie toute possibilité d’unité avec le divin, toute participation possible au divin et au contraire le maintien dans un « face à face » avec Autrui qui est la seule situation, d’après lui, dans laquelle Dieu comme Infini peut se révéler. C’est exactement ce qui se passe dans cette parabole, du moins, c’est comme cela qu’elle prend sens pour moi…

Cela me rappelle ces propos frappants que vous m’aviez adressés dans la réponse à propos de Simone Weil : le fait de croire en Dieu, de chercher à le penser, de se placer face à « cela » ou « se placer devant l’amour de Dieu par la méditation et la prière authentique… ». Cette idée du face à face m’avait impressionnée et je ne savais pas trop pourquoi. Parce que je crois que dans ma conception, ce face à face n’était pas logiquement possible. On ne peut faire face à l’infini puisqu’il vous déborde de partout (idée assez sommaire, peu creusée de ma part, c’est vrai). Mais, en relisant Lévinas, associé à la parabole de Luc, je m’aperçois que c’est peut-être la seule façon possible de le faire puisque « face à face » avec Autrui indique bien la séparation nécessaire à la révélation de l’Infini, presque comme condition de possibilité.

« Regarde-nous » c’est aussi « soyons face à face » comme de visage à visage et l’Infini va émerger, non pas que Jésus apparaisse en tant que tel mais que son message prenne corps, c’est le cas de le dire, dans cette parole si symbolique « Lève-toi et marche » et ce geste extraordinaire qui va s’ensuivre. « Te voilà homme désormais, accomplis ton chemin d’homme », c’est ce que Pierre peut vouloir signifier à cet homme au nom du message du Christ qu’il lui révèle avec une grande douceur.

Si on veut bien continuer avec Lévinas encore un peu, on lira que « Autrui n’est pas l’incarnation de Dieu, mais précisément, par son visage, où il [Dieu] est désincarné, la manifestation de la hauteur où Dieu se révèle. ». C’est vraiment ce qui se passe entre Pierre et l’homme. C’est dingue, non, cet écho ? Vous m’aviez écrit à peu près la même chose : « Une personne qui m’est totalement étrangère du point de vue humain est donc un prochain pour moi. ». C’est bien un prochain qui apparaît maintenant à Pierre. Je crois que Pierre l’ignorait au tout premier coup d’oeil.

 

Le vrai don

« Mais l’Autre, absolument autrui, ne limite pas la liberté du Même. En l’appelant à la responsabilité, il l’instaure et la justifie. ». Si la liberté de Pierre n’est pas limitée par la demande du mendiant, c’est parce que justement il ne répond pas à sa demande d’aumône mais à sa responsabilité de disciple. Si bien que Pierre ne peut que s’arrêter dans cette interpellation. Ce qui justifie sa qualité de témoin du Christ, c’est bien cet homme qui appelle me semble-t-il à la reconnaissance de son humanité, plus qu’à la demande d’une aumône.

Le premier appel à l’aumône est de fait rejeté par Pierre car l’aumône est une forme de totalisation, de relation de dépendance entre celui qui donne et celui qui reçoit. Comment pourrait-il y avoir alors libération ? Même si vous êtes entièrement altruiste et que vous avez donné sans aucun intérêt, presque au sens moral kantien en considérant l’autre comme une fin et non comme un moyen, c’est-à-dire sans penser à votre pomme, à votre paradis à gagner ni à faire votre salut ou je ne sais quoi, même si vous avez agi par pur devoir, cette relation relève de la totalisation et ne fait pas émerger deux sujets libres. Il me semble que Lévinas rejèterait l’idée d’une hétéronomie qui garantirait son aspect universel à la loi morale, au bien agir. Au contraire, c’est dans l’autonomie des deux êtres qui se rencontrent, le Même et l’Autre, que l’universel peut réellement s’accomplir, dans cette « relation éthique ». Cette autonomie se révèle dans le refus de l’aumône de Pierre et l’attente de « quelque chose » de la part de l’homme. On voit bien que ni Pierre n’avait prévu cela en montant au temple puisque, clairement, c’était dans l’intention de prier, ni l’infirme vu la réaction considérable – on le comprend – qui va ensuite le caractériser.

Quand Pierre indique qu’il n’a ni or ni argent à lui donner, ce n’est donc pas à mon sens pour indiquer qu’il a oublié son porte-monnaie. Il doit bien avoir quelques piécettes qui lui restent de la vente de ses affaires au fond de ses poches. « je n’ai ni or ni argent, c’est-à-dire ce n’est pas au moyen de l’or ou de l’argent que je vais arranger ton cas parce que finalement cela ne te libérerait du monde des choses, de ta dépendance, qu’un jour ou deux ». Ce qu’il a, c’est autre chose qui va le rendre libre défintivement : investir une fraternité pour toute sa vie, une vraie fraternité celle qui devrait réunir les hommes et abolir ces « hiérarchies vaines » comme le dit Michel Serres dans une citation magnifiquement pessimiste que vous avez relayée il y a peu, ces hiérarchies avec lesquelles nous essayons de totaliser Autrui.

Car une relation qui nous rend égaux, et donc libres, c’est celle dans laquelle ma place n’est pas circonscrite par celle des autres, comme l’est malheureusment la place du mendiant, circonscrite par ceux qui l’amènent et le déposent, là, à la porte. Une communauté humaine qui ne me donne pas de place à proprement parler mais plutôt me place face aux autres, comme un égal, c’est là, à mon sens, la définition de la fraternité. C’est pourquoi, Pierre et Jean doivent d’abord libérer cet homme par le regard égalitaire qu’ils portent sur lui. Une fois libre, le geste pourra s’accomplir. Ce n’est donc pas Dieu qui nous libérerait parce que nous le reconnaîtrions, mais c’est la liberté qui est un fondement préalable à sa reconnaissance, si on veut bien s’engager dans cette responsabilité.

D’ailleurs si cet homme remercie Dieu instantanément, en entrant dans le temple, on dirait qu’il a tout de même peur d’aller tout seul désormais. Car si sa place n’était, certes, pas enviable, elle était néanmoins rassurante, prise en charge par les autres, bien connue de lui. Et cette liberté nouvelle le contraint à s’en extraire et à reconnaître aussi sa responsabilité pour accomplir, à son tour peut-être, d’autres gestes. On espère. Pour le moment, il en reste à louer Dieu et se cramponne à Pierre et Jean tout le long du récit. Pas facile cette responsabilité… mais ensuite ? Que fera-t-il ?

En tout cas, à mes yeux, vous honorez cette responsabilité d’une façon remarquable.

 

Conclusion (enfin)

Donc un Evangile, ce n’est pas de la potion magique auquel il suffirait d’être biberonné pour témoigner. Ensuite, il faut agir. Eh bien, ce n’est pas forcément rassurant parce que la barre est assez haute, vue par Pierre et Jean. L’interpellation de Pierre est assez brutale, je trouve, mais celle du lecteur ne l’est pas moins. Vous m’aviez pourtant alertée dans une formule : « se sentir appelé à aimer un peu des prochains parfois souffrants et parfois pas très aimables, est-ce rassurant ? Je ne le pense pas. Ce dont je peux témoigner c’est que cela intensifie ma vie […] ». Cela m’avait vraiment étonnée, ne l’ayant jamais envisagé ainsi. Je crois que Pierre assumerait entièrement vos propos tant on voit cette expérience, peu rassurante au départ, intensifier sa vie. L’écho est assez fascinant.

J’ai hésité longtemps à vous envoyer ces remarques. D’abord par crainte de vous prendre de ce temps précieux que vous devez d’abord à vos « vrais » paroissiens et ensuite parce que ce trop long propos n’a d’intérêt que spéculatif, finalement c’est assez limité. Mais comme Origène a quand même écrit un commentaire de 32 livres ! juste sur l’Evangile de Jean (bien sûr avec une autre qualité sans doute 😉 ), je me dis que vous ne serez pas impressionné par sept pages et qu’il me reste un tout petit peu de travail.

Avec toutes mes amitiés,

Lili

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Marc Pernot

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