Perdition et Salut (Exode 32:7-14 ; Luc 15:1-10) par le professeur Christophe Chalamet

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(Voir le texte biblique ci-dessous)

prédication (message biblique donné au cours du culte)
à Genève, le dimanche 11 septembre  2022,
par : pasteur Marc Pernot

Vincent van Gogh, Nuit étoilée sur le Rhône (1888, Musée d'Orsay)

Vincent van Gogh, Nuit étoilée sur le Rhône (1888, Musée d’Orsay)

Les deux textes bibliques que nous venons d’entendre, celui du livre de l’Exode sur le peuple à la nuque raide, qui tombe dans l’idolâtrie pu après la sortie d’Egypte, en chemin vers la terre promise, celui de l’évangile de Luc sur ce qui a été perdu et la joie du ciel quand ce qui était perdu a été retrouvé, nous en disent beaucoup sur Celui qui se trouve en filigrane, et même bien plus qu’en filigrane, tout au long des écrits bibliques. Le Dieu d’Israël est un Dieu qui vient chercher celles et ceux qui sont perdus. On pourrait dire que quasiment toute l’intention de Dieu, toute la prédilection de Dieu va vers ce qui est perdu, vers celles et ceux qui sont perdus. C’est un fil rouge majeur de cette collection d’écrits que nous appelons « la Bible ».

Ce fil rouge est très important. À notre tour nous pouvons aisément perdre ce fil et imaginer toutes sortes de choses à propos de ces écrits, de ces textes. Nous pouvons par exemple en faire des ressources pour mieux comprendre la culture hébraïque ou la culture sémitique de langue grecque du 1er siècle de notre ère. Cela a certes son intérêt. Mais ce faisant nous risquons de passer à côté de ce que ces écrits veulent nous dire à nous aujourd’hui.

Que nous disent-ils à nous aujourd’hui ? Quelle est la parole vivante du Seigneur pour nous à travers ces récits par ailleurs si lointains culturellement et historiquement ?

À mes yeux il s’agit d’un message tout simple, mais que nous avons d’immenses difficultés à percevoir, à intégrer, un message que nous mettons toute une vie, et sans doute nous faudrait-il davantage que toute une vie, à intégrer dans notre existence collective et personnelle.

Ce message, je le résumerai ainsi : nous nous perdons toujours à nouveau, mais Dieu ne cesse de se mettre en quête de celles et ceux qui se perdent – nous-mêmes afin de nous trouver, et afin que nous retrouvions le chemin qui mène à la vie.

Nous perdons le fil ! Toujours à nouveau !

Je ne viens pas ici vous enjoindre à battre votre coulpe comme le psalmiste – quoique. Je ne viens pas ce matin lancer un appel à la repentance comme tel moine médiéval, je ne suis pas un Savonarole redivivus !

L’Ecriture par contre vient éclairer notre réalité, elle vient nous manifester le fait que nous perdons le fil, nous perdons le chemin, nous errons et nous égarons.

Si nous avons besoin d’illustrations concrètes de ce fait, si nous sommes tentés de penser que nous ne sommes pas du tout « perdus » mais que nous avançons tout à fait correctement sur le « droit chemin », déplaçons quelque peu le curseur, ne restons pas obnubilés par nos vies individuelles, ouvrons les yeux, balayons notre monde du regard et observons en face la violence dont nous sommes capables en tant qu’être humains – ou plutôt d’être inhumains, pourrait-on être tentés de dire.

Nous perdons toujours à nouveau le chemin de notre humanité ; le chemin qui conduit à notre propre humanité – collective et personnelle.

La dernière manifestation de notre « perdition », si vous me permettez d’utiliser ce terme désuet, c’est notre rapport au monde qui est le nôtre et dont nous faisons pleinement partie (pas seulement le monde « autour de nous », l’environnement, mais le monde dont nous sommes partie intégrant, qui est en nous comme nous sommes en lui). Nous défigurons ce monde et ce faisant nous nous défigurons nous-mêmes.

Y a-t-il une issue possible ? Les textes bibliques sur lesquels nous méditons ce matin ne parlent pas du « salut » comme d’une réalité finale, dans un avenir hypothétique. D’ailleurs Jésus parle très peu du salut de cette manière, comme s’il s’agissait d’une réalité qui arriverait « à la fin ». Les récits de l’Ancien Testament, mais aussi un texte comme celui de Luc 15 sur ce qui a été perdu puis retrouvé, viennent nous interpeller dans notre « aujourd’hui ». Ici et maintenant !

Ce mot de « salut » désigne alors le revirement qui se passe quand ce qui était perdu est trouvé, retrouvé. Ce qui n’était plus en relation avec ses congénères (la brebis égarée), ce qui a été déconnecté de la relation vitale dont il ou elle a besoin, est restauré dans la relation qui lui permet de vivre, de continuer d’avancer dans la péregrination que sont chacune de nos existences. Le salut, c’est la restauration de la relation, ici et maintenant, la remise en état de la relation qui avait été rompue, brisée, fichue.

Alors bien sûr on peut se demander si la rupture finale de la relation que signifie la mort d’êtres chers est elle aussi surmontée par Dieu qui vient chercher ce qui est perdu. Et on peut dans ce cas se mettre à spéculer sans fin. Mais les textes bibliques nous invitent, plus que cela nous appellent, à mettre fin à ce type de spéculations, à cesser d’imaginer un au-delà plus ou moins cotonneux où tout va bien. Le christianisme a beaucoup misé sur cet au-delà où toutes celles et tous ceux qui ont soufferts seront récompensés en proportion de leur souffrance. Marx a appelé cela « l’opium du peuple », qui permet de garder les masses de travailleurs, d’hommes et de femmes dans une somnolence artificielle, factice, en attendant la rétribution finale, céleste.

L’Evangile, lui, nous renvoie à l’aujourd’hui. Même sur la croix, s’adressant au brigand à sa gauche, Jésus dit : « Je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi au paradis » (Luc 23,43). On retrouve ici nettement à la fois la dimension temporelle de l’aujourd’hui, plutôt qu’un hypothétique futur, et la dimension géographique (pour ainsi dire) de l’« être-avec », de la relation.

C’est cela qui compte : l’aujourd’hui de la relation, y compris par-delà la mort comme l’indique Jésus au brigand. Je vous livre à cet égard ce qu’il me semble être une perle dans la pensée de notre compatriote Karl Barth qui, lorsqu’il parlait de l’au-delà dans sa grande œuvre théologique, modérait quelque peu certaines grandes envolées chrétiennes sur le sujet de l’au-delà et de ses descriptions imagées et métaphoriques pour dire : Dieu est notre au-delà. L’au-delà n’est pas un paysage imaginaire céleste : Dieu est notre au-delà.

Mais de quoi parlons-nous quand nous parlons de Dieu ? Vous aurez relevé l’audace extrême du texte de l’Exode. Dieu même semble avoir perdu le fil de sa promesse, de son histoire avec le peuple qu’il vient de libérer en le faisant sortir, ex-hodos, le chemin qui mène hors d’Egypte.

L’amour rend aveugle, oui, mais la colère aussi, et dans ce texte c’est bel et bien la colère qui semble avoir pris le dessus sur Dieu même !

Alors que, le plus souvent, nous imaginons l’être humain qui se dévoie, qui perd le fil, puis Dieu qui vient le trouver et l’éclairer afin qu’il retrouve son chemin, ici, en Exode 32, c’est l’inverse qui se produit : Dieu perd le fil de sa promesse, la colère lui est tellement montée au nez qu’il lui faut un être humain, Moïse, pour lui rappeler le B-A-BA de l’alliance avec son peuple.

Ce qui nous apparaît comme des anthropomorphismes de bas étage nous révèle en fait l’identité de Dieu, qui n’est en rien figé, qui est vivant et donc en mouvement, qui est gagné par la colère avant de se souvenir de son alliance et de sa promesse. Ce Dieu-là n’est pas une idée philosophique, un Être suprême dont la stabilité, l’imperturbabilité et l’immutabilité seraient les principales caractéristiques, les principaux attributs ! Non, ce qui fait l’être de Dieu, c’est une sorte de « passion » pour son peuple, un « pathos » qui l’emporte en quelque sorte, le plus souvent dans le sens de la compassion pour son peuple lui-même en souffrance, parfois aussi dans le sens d’une colère qui voile l’intention réelle, centrale, de Dieu.

Dans cette alliance, cette histoire avec son peuple, Dieu n’est pas le souverain stoïcien, assis sur son trône, qui n’entend rien depuis son palais de ce qu’il se passe dans son royaume. Dieu accompagne son peuple, l’écoute – et réagit aux errements de son peuple qui en vient si rapidement à se façonner des idoles pour les vénérer. Avons-nous besoin, en tant qu’espèce, de nous prosterner devant de telles idoles faites de mains d’hommes, et de sacrifier nos vies devant elles ? Je ne sais pas si nous en avons besoin, mais de fait, c’est ce que nous faisons.

Notre foi consiste en la confiance et la certitude que Dieu vient nous délivrer de ces idoles mortifères, qui défigurent notre humanité et notre dignité.

Je crains fort que dans une société qui se veut sans Dieu, notre tendance à vénérer des idoles façonnées par nos mains ne sera pas amoindrie, mais renforcée. Nous tendrons également à projeter dans des autorités politiques, dans des « stars » de la culture du moment, une certaine dimension sacrée. Cela, nous l’avons vu tout au long du 20e siècle, et nous continuons de le voir en ce début de 21e siècle. On se débarrasse de Dieu à nos risques et périls.

Mais ce qui est bien plus important, c’est de nous laisser dire par les Ecritures quel est ce Dieu dont nous souhaitons, en tant que modernes, nous débarrasser : non pas un Être suprême figé dans le marbre, mais plutôt Celui qui, infatigablement, vient relever ce qui était brisé et tombé, vient remettre debout ce qui se fânait ou se ratatinait.

Cet acte de chercher et de retrouver ce qui était perdu est la source d’une authentique joie, irrépressible, surprenante aussi. Elle monte comme la lave d’un volcan : on ne peut pas l’arrêter, lui mettre un frein. Elle jaillit et jaillit encore dans un mouvement continue.

Et elle ne peut pas ne pas être transmise. Il y a une sorte de nécessité, qui là encore n’est pas la nécessité de la philosophie, mais un autre type de nécessité, vitale, inépuisable.

Relisons le texte de Luc : « Et quand il a retrouvé la brebis, il la charge tout joyeux sur ses épaules, et, de retour à la maison, il réunit ses amis et ses voisins, et leur dit : ‘Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue ! ».

Avec ces deux textes bibliques, nous retrouvons donc deux éléments absolument cruciaux de la foi chrétienne, qu’on a longtemps appelés « perdition » et « salut », mais que nous pouvons exprimer différemment aujourd’hui : le fait que nous nous égarons, en tant qu’espèce, en tant que créature, et l’urgence de retrouver le chemin qui conduit non pas à la mort, à la destruction, à la violence gratuite, absurde et mortifère, mais à la vie. Sur ce chemin, et pas seulement au terme de ce chemin, la joie est donnée, « bien tassée », nouvelle chaque jour. La joie de Dieu même qui se réjouit chaque fois que ce qui était perdu est retrouvé, une joie qui se répand comme une traînée de poudre parmi celles et ceux qui reconnaissent avoir été trouvés et qui rendent grâce à Dieu parce que Dieu est Celui qui, inlassablement, se met en quête de l’humain et de toute sa création.

Louons le Seigneur !

Amen !

professeur Christophe Chalamet

Textes de la Bible

Exode 32:7-14

7Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse : « Descends donc, car ton peuple s’est corrompu, ce peuple que tu as fait monter du pays d’Egypte.

8Ils n’ont pas tardé à s’écarter du chemin que je leur avais prescrit ; ils se sont fait une statue de veau, ils se sont prosternés devant elle, ils lui ont sacrifié et ils ont dit : Voici tes dieux, Israël, ceux qui t’ont fait monter du pays d’Egypte. »

9Et le SEIGNEUR dit à Moïse : « Je vois ce peuple : eh bien ! c’est un peuple à la nuque raide !

10Et maintenant, laisse-moi faire : que ma colère s’enflamme contre eux, je vais les supprimer et je ferai de toi une grande nation. »

11Mais Moïse apaisa la face du SEIGNEUR, son Dieu, en disant : « Pourquoi, SEIGNEUR, ta colère veut-elle s’enflammer contre ton peuple que tu as fait sortir du pays d’Egypte, à grande puissance et à main forte ?

12Pourquoi les Egyptiens diraient-ils : “C’est par méchanceté qu’il les a fait sortir ! pour les tuer dans les montagnes ! pour les supprimer de la surface de la terre !” Reviens de l’ardeur de ta colère et renonce à faire du mal à ton peuple.

13Souviens-toi d’Abraham, d’Isaac et d’Israël, tes serviteurs, auxquels tu as juré par toi-même, auxquels tu as adressé cette parole : Je multiplierai votre descendance comme les étoiles du ciel et, tout ce pays que j’ai dit, je le donnerai à votre descendance, et ils le recevront comme patrimoine pour toujours. »

14Et le SEIGNEUR renonça au mal qu’il avait dit vouloir faire à son peuple.

 

Luc 15:1-10

1Les collecteurs d’impôts et les pécheurs s’approchaient tous de lui pour l’écouter. 2Et les Pharisiens et les scribes murmuraient ; ils disaient : « Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! »

3Alors il leur dit cette parabole : 4« Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et qu’il en perde une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller à la recherche de celle qui est perdue jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée ? 5Et quand il l’a retrouvée, il la charge tout joyeux sur ses épaules, 6et, de retour à la maison, il réunit ses amis et ses voisins, et leur dit : “Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue !” 7Je vous le déclare, c’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion.

8« Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d’argent et qu’elle en perde une, n’allume pas une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle l’ait retrouvée ? 9Et quand elle l’a retrouvée, elle réunit ses amies et ses voisines, et leur dit : “Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, la pièce que j’avais perdue !” 10C’est ainsi, je vous le déclare, qu’il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. »

(Traduction Œcuménique de la Bible)

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Marc Pernot

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