Cette parabole du jugement fait partie des récits difficiles (Matthieu 25:31-46) – Prédication par Sandrine Landeau

Enregistrement audio de la prédication / Enregistrement audio du culte

(Voir le texte biblique ci-dessous)

prédication (message biblique donné au cours du culte)
à Genève le dimanche 22 novembre 2020,
par : pasteure Sandrine Landeau

Il faut parfois se battre avec les récits bibliques. Pour moi, cette parabole du jugement fait partie des récits difficiles. Au premier abord tout m’y hérisse : l’image d’un jugement futur qui vient comme une sanction, les bons et les méchants bien identifiables, la malédiction des méchants, le Dieu barbu sur son trône de nuage qui vient distribuer des bons et des mauvais points. Mais pour tout vous dire, ce qui me hérisse le plus, c’est que je ne suis pas une brebis, je suis un bouc, et que je vais donc rôtir dans le feu.

 

Par exemple, quand je rentre de l’école avec les enfants, nous croisons souvent une femme qui mendie devant une boucherie. Il est difficile de lui donner un âge, mais elle est jeune, peut-être 20 ou 25 ans. Elle est souvent agitée, parle toute seule, crie, invective. Parfois elle pleure. La plupart du temps, je passe devant elle en pressant le pas, mal à l’aise et peu fière de moi, sans rien offrir, pas même un regard ou un sourire.

Mais je ne suis pourtant pas que ça ! Le samedi matin, quand je vais au marché, il y a une autre femme, plus âgée, peut-être la quarantaine. Elle aussi mendie. Elle a souvent un jeune enfant avec elle. Elle interpelle les passants et les passantes, demande de l’argent parfois avec insistance, toujours avec bonne humeur. Je lui donne presque toujours un peu d’argent, des couches ou des vêtements pour l’enfant, on parle un peu, je lui demande des nouvelles et elle aussi. Elle termine toujours en disant qu’elle va prier pour moi.

Alors, suis-je du côté des brebis ou des boucs ? A la gauche ou la droite du Christ ? Ça dépend des jours, ça dépend de mon état physique et spirituel, ça dépend des personnes que je rencontre et de ce qu’elles éveillent en moi. Il y a en moi un peu du bouc, un peu de la brebis… Et c’est pareil pour tout le monde ! Personne n’est 100 % brebis, personne non plus n’est 100 % bouc, c’est impossible. La meilleure personne du monde a une fois refusé une visite à quelqu’un. La pire personne du monde a une fois tendu un verre d’eau à un assoiffé.

Chercher à classer les gens en brebis et boucs, c’est déboucher immanquablement sur l’exclusion et la haine : il y a les bons et les méchants, ceux qui ont la vérité et ceux qui se trompent. Evidemment, Jésus le sait. Il n’a cessé de briser justement ces barrières d’exclusion que les humains dressent si facilement entre eux. Si donc il utilise ici cette image qui semble conduire tout droit à l’exclusion, c’est pour la subvertir, et pour nous pousser à réfléchir. Alors réfléchissons !

 

La première subversion, c’est de dire que le jugement n’est pas un événement qui survient une fois, à la fin des temps, pour donner une évaluation finale sur ce que nous sommes après nous avoir laissé nous débrouiller tout seuls. C’est un processus continu, qui a pour objectif de nous rendre le plus possible brebis. Cela est marqué en grec par un présent qui dit l’actualité du processus : quand on traduit « quand le Fils de l’Homme viendra dans sa gloire », on pourrait tout aussi bien traduire « à chaque fois que le Fils de l’Homme vient. ». Les deux sont justes : c’est un processus qui est ici et maintenant, et qui est aussi à venir. Ce n’est pas une fois pour toute, c’est en cours.

Comment ça se passe ? Puisque personne n’est 100 % brebis, ni 100 % bouc, c’est que ça ne se passe pas entre telle et telle personne, mais à l’intérieur de chaque personne, entre ce qui, en elle, relève de la brebis et ce qui relève du bouc. Séparer, ça suppose de nommer, d’identifier. C’est la première action du Fils de l’Homme, qui bien sûr est le Christ. Ce qui relève de la brebis, il l’installe tout près de lui, en lien avec lui, pour continuer à le faire grandir. Ce qui relève du bouc, après avoir soigné et nourri ce qui peut l’être, il l’envoie au feu. Le feu, dans le cadre des paraboles de jugement, a certes une dimension destructive : détruire ce qui doit l’être, et parfois c’est nécessaire. Mais il a aussi une dimension purificatrice, rectificatrice : le feu permet de raffiner les métaux, de les travailler pour qu’ils prennent la forme voulue. En chacun, Jésus nourrit donc ce qui relève de la brebis, soigne, modèle et purifie ce qui relève du bouc. Et c’est une vraie bonne nouvelle ! Mais il y en a d’autres.

 

La deuxième subversion, c’est que le critère du jugement n’est pas une doctrine, ni une pratique religieuse, mais le fait d’avoir nourri, désaltéré, vêtu et visité « les plus petits d’entre mes frères – et sœurs » dit Jésus. Rien de religieux au premier abord, de simples gestes d’humanité, même pas forcément héroïques. Mais « les frères de Jésus », ce sont dans l’Evangile de Matthieu ceux qui écoutent sa Parole de vie. Ici comme avec les brebis et les boucs, il est assez évident que l’objectif de Jésus n’est pas de réduire la charité à ceux qui se réclament du christianisme. Jamais il ne s’arrête aux catégories religieuses, sociales, ou ethniques pour entrer en relation  : il s’adresse, en chaque personne qu’il rencontre, à ce qu’elle a de plus humain, de plus beau, de plus vivant, à ce qui peut se mettre à l’écoute de la Parole de vie. C’est cette part là qu’il nourrit, désaltère, accueille, vêt, visite, pour la faire grandir. Ce que Jésus protège, fait grandir, en chaque personne, la brebis qu’il place à sa droite, c’est la capacité d’entrer en relation avec l’autre, avec un être humain en chemin, la capacité à se placer à côté de lui, à côté d’elle pour le ou la soutenir dans son humanité.

Et il nous invite à faire de même : à nourrir certes très concrètement, si nous le pouvons, les personnes qui ont besoin d’un sandwich – et il y en a beaucoup – mais plus profondément nourrir en chaque personne que nous rencontrons – quelle qu’elle soit – son élan de vie, son étincelle divine. Nourrir ce que l’autre a de beau, mais peut-être fragilisé. Et le laisser nourrir ce qu’il y a de beau, mais peut-être fragilisé en moi.  » Seul l’amour que l’on peut accueillir nous met au monde  » Francine Carrillo

Car de la même manière que nous sommes tous et toutes un peu brebis et un peu boucs, nous sommes aussi toutes et tous les affamé.e.s, les assoiffé.e.s, les étranger.e.s, les malades, les emprisonné.e.s. Nous avons tous et toutes un jour ou l’autre bénéficié d’un geste d’humanité quand nous en avions besoin, et ce sera encore le cas. La vulnérabilité – en moi, en vous, en chacun – est à la fois un appel à me laisser toucher par ma propre vulnérabilité et le signe de la vulnérabilité de Dieu.

 

C’est la dernière subversion que je voudrais souligner : « chaque fois que vous avez fait – ou n’avez pas fait – ceci, c’est à moi que vous l’avez fait. ». Jésus ne dit pas : « chaque fois que vous l’avez fait, vous avez obéi au commandement de Dieu », ce n’est donc pas l’obéissance à un commandement extérieur connu qui est le critère. Il ne dit pas « chaque fois que vous l’avez fait, vous avez bien agi », ce n’est donc pas l’obéissance à une norme connue du bien et du mal qui est le critère. Il ne dit pas non plus « chaque fois que vous l’avez fait, vous avez su laisser Dieu agir en vous », ce qui soulignerait que l’humain n’est acceptable qu’à la condition de s’effacer pour laisser en lui toute la place à Dieu.

Non, il dit : « chaque fois que vous l’avez fait, c’est à moi que vous l’avez fait », ce qui nous dit que Jésus est cet être qui a besoin d’être nourri, désaltéré, abrité, vêtu, visité. Le Dieu qu’est venu manifester Jésus Christ qui s’offre, vulnérable, à la puissance humaine, puissance qui peut s’exprimer dans l’amour comme dans la destruction. C’est ce Dieu à qui Etty Hillesum disait dans son journal : « Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peut nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce que nous pouvons sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre dans les cœurs martyrisés des autres. »

Ce Dieu-là s’offre vraiment, totalement, non pas comme un test à passer ou une épreuve, mais comme un occasion à saisir, une chance offerte gratuitement.

La différence entre les brebis et les boucs n’est pas dans leur capacité à reconnaître Dieu dans les êtres qui croisent leur chemin. Tous sont également surpris d’apprendre que Jésus était présent dans ces rencontres. Mais pour les brebis, la rencontre d’un être humain se suffit à elle-même : elles n’en attendent rien, pas même de régler tous les problèmes. Quand vous visitez un prisonnier – physiquement ou spirituellement –, vous ne libérez pas, mais vous vous tenez auprès de lui et par là vous lui manifestez qu’il reste toujours un être humain. Quand vous donnez à boire – physiquement ou métaphoriquement – à quelqu’un, vous ne réglez pas définitivement sa soif, vous la soulagez pour un moment et vous amorcez un lien de confiance avec un frère ou une sœur en humanité.

Pour ce qui en nous est de l’ordre du bouc, c’est insuffisant : il faudrait d’abord être sûr.e.s que cet assoiffé mérite bien d’être désaltéré, que cet étranger mérite d’être accueilli, que c’est bien le Christ qui se tient là. Mais Dieu ne vient pas à nous en nous présentant sa carte d’identité pour que nous sachions que c’est lui, c’est toujours a posteriori qu’on le reconnaît, comme c’est le cas dans cette parabole. Dieu était là, au cœur de cette rencontre, et je ne le savais pas, je ne l’avais pas prévu, pas anticipé, je ne m’étais pas préparé. Et ce Dieu-là, ce n’est pas celui que je connais ou croyais connaître. C’est un Dieu qui se donne à vivre, à découvrir dans la rencontre de ce que je rejette, de ce qui me fait peur, de ce que je ne veux pas voir.

Il est celui qui est nourri par la puissance humaine d’amour qu’il nourrit, mais il est aussi celui qui n’est pas englouti par la puissance de destruction humaine. Il vient s’offrir à nos peurs, qui les met en lumière – peur du rejet, peur de la folie, peur de la mort, peur du désordre. Il vient s’offrir à nos réactions violentes, jusqu’à la crucifixion. Sa résurrection vient nous dire que, contrairement à nos pires craintes, quelque chose – quelqu’un – résiste à notre violence, à nos peurs, à nos fuites, qu’elles n’auront pas le dernier mot sur notre vie.

 

Je me suis battue avec cette parabole du jugement, je vous l’ai dit. Et comme Jacob au gué du Yaboq, je me suis battue jusqu’à ce qu’une lumière se fasse, que quelque chose de l’Evangile me soit donné que je puisse partager avec vous. Et à l’aube de ce combat, j’ai entendu, en guise de bénédiction, cette promesse que ce qui est en moi de l’ordre du Christ peut toujours rejoindre ce qui est de l’ordre du Christ en l’autre.

Amen

 

Texte de la Bible

Évangile selon Matthieu 25:31-46

« Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siégera sur son trône de gloire. 32Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres. 33Il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche. 34Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. 35Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ; 36nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi.” 37Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ? 38Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir ? 39Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi ?” 40Et le roi leur répondra : “En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait !” 41Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : “Allez-vous-en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. 42Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire ; 43j’étais un étranger et vous ne m’avez pas recueilli ; nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.” 44Alors eux aussi répondront : “Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou en prison, sans venir t’assister ?” 45Alors il leur répondra : “En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait.” 46Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes à la vie éternelle. »

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