Question face à un verset de l’évangile qui ressemble à un appel à la violence ?

Par : pasteur Marc Pernot

une personne, debout dans la nature à l'aube, tient sa Bible fermée en main - Photo by Priscilla Du Preez on Unsplash

Question d’un visiteur :

Bonjour Pasteur Pernot,

Je me permets de vous interpeller sur ce passage de Luc où Jésus dit dans une parabole : « à mes ennemis, à ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les en ma présence. »

Comment comprendre cet affirmation de violence de Jésus, qui nous est toujours présenté comme un homme de paix et de non violence… Cette phrase doit sans doute être interprétée dans le contexte du texte complet. Merci de m’éclairer pour que j’ai des arguments quand des personnes attaquent l’Evangile en disant que certaines phrases sont des appels à la violence, comme Michel Onfray etc.

Bonne journée.

Réponse d’un pasteur :

Bonjour Muriel

On peut interpréter la Bible comme on veut. Elle est donnée à interpréter à chacun en toute liberté afin que dans cette lecture chacun ait la chance interprèter aussi sa propre existence, son être, sa vie, ses projets avec le maximum de sincérité.

Dans cette lecture de la Bible on ne peut faire autrement que de remarquer :

  • qu’il y a des passages très différents les uns des autres. Par exemple Jésus dit « heureux les doux » et lui, Jésus n’est vraiment pas doux avec les intégristes de son époque ou les commerçants du temple.
  • qu’il y a des passages à prendre évidemment au sens figuré (par exemple « Jésus est la lumière du monde« , or Jésus n’est manifestement pas un champ de photons. Pour d’autres passages, le choix existe de les lire au sens littéral ou au sens figuré.
  • et qu’il y a des passages qui sont caricaturaux, provoquant, par exemple quand Jésus dit « de ne pas résister au méchant. » (Matthieu 5:39), c’est parfois faisable et intéressant comme réaction, mais il n’est pas question d’adopter cela avec un pédophile ou un tueur en série, bien sûr.

Donc, la Bible est plus un livre qui est fait pour nous poser des questions, d’excellentes questions. On ne peut pas le prendre comme un livre de réponses toutes faites à appliquer brutalement sans réfléchir.

Il est utile de se construire une pensée, une théologie, une morale, une ligne directrice autour de fondamentaux. C’est autour de cet axe que l’on cherchera ensuite à interpréter tel ou tel passage de la Bible. Quand on est chrétien on se base fondamentalement sur les paroles mais surtout sur la manière d’être de Jésus de Nazareth, que nous pensons être le Christ. C’est donc lui, sa personne et sa façon d’être qui est la base de notre théologie et la clef de notre interprétation (des écritures et de notre réflexion sur la vie).

Jésus utilise souvent des paraboles assez paradoxales et des enseignements provoquant ou impossibles à appliquer, cela peut nous troubler en première approche. Cela a de grands avantages par ailleurs : cela nous pousse à réfléchir au lieu de penser prendre bêtement ses paroles. Cela devrait minimiser les risques de devenir un intégriste (mais c’est vrai qu’avec une tonne de bonne volonté — de la part des fidèles —  ou de manipulation de la part d’un chef d’église, on peut quand même y arriver ).

Normalement, les paroles de Jésus donnent des pistes de réflexion et encouragent chacun à faire confiance en Dieu (foi) et se laisser alors créer directement par lui. C’est ce que dit également l’attitude de Jésus avec les personnes qu’il rencontre.

Que faire alors du passage que vous citez « Amenez ici mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, et tuez-les en ma présence. » (Luc 19:27). Il y a une difficulté car ailleurs, Jésus dit exactement l’inverse, dans ce célèbre : « Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. » (Matthieu 5:43-45).

Alors quelle est la conception que Jésus se fait de l’attitude de Dieu envers les pécheurs, et quelle attitude est-ce qu’il nous propose d’avoir avec les méchants ?

Si vraiment la violence et la peine de mort était la conception de la justice selon Jésus, il serait le premier à mettre en œuvre cela dans ses actes. Or, Jésus qui n’a jamais bousculé personne (le pire qu’il ait fait semble d’avoir renversé une table, et de critiquer les chefs religieux de l’époque d’opprimer les fidèles). Au contraire, Jésus a sans cesse eu une attitude d’accueil extrêmement large et bienveillante pour les pécheurs, pour les trop religieux et les pas assez religieux, pour les païens, pour ceux qui le critiquent, le rejettent, le frappent et même le crucifient, pour les trop fous et pour les trop sages… Donc, il est impossible de penser que Luc 19:27 exprimerait la morale de l’Evangile du Christ, ce n’est tout simplement pas cohérent avec la manière d’être de Jésus, et ses autres paroles comme celles de Matthieu 5:43-45. Par conséquent ce n’est pas non plus sa théologie qui s’exprime dans Luc 19:27, Jésus ne peut pas penser une seconde que Dieu soit comme cela, il aime ses ennemis et leur fait du bien, il ne les massacre pas.

Un Michel Onfray n’est pas un imbécile, loin loin de là. Je suis certain qu’il sait très bien que l’Evangile comprend ce vibrant appel à l’amour des ennemis.

Comme vous le suggérez, Luc 19:27 doit donc être lu autrement qu’un appel à tuer celui qui rejetterait Dieu, ni comme une menace que Dieu condamnerait à une mort éternelle le mécréant. Bien sûr. Comment s’en sortir ?

  • On peut remarquer que c’est dans le cadre d’une de ces paraboles paradoxales que Jésus dit cette phrase, et qu’il n’est pas marqué que ce serait l’attitude de Dieu, mais c’est simplement le roi de sa petite histoire qui dit cela à la fin. C’est donc une question posée, c’est pour reprendre la pensée de ses interlocuteurs et les mettre face à leur propre contradiction. Jésus ne serait donc pas d’accord avec l’idée que Dieu est comme ce roi de son petit conte.
  • Mais on peut aussi remarquer que si Dieu aime son ennemi, ce n’est pas pour autant qu’il aime la méchanceté, la haine, le meurtre et le mensonge… mais qu’il aime la personne malgré cela. Et l’aimer c’est aussi avoir l’espérance que cette personne progresse et qu’au lieu de pensées négatives, d’actes nocifs cette personne puisse s’exprimer avec une belle créativité personnelle par laquelle il embellira le monde. Donc l’homme mauvais que Dieu élimine, ce n’est pas telle ou telle personne qui est en dessous de la moyenne ou qui a vraiment exagéré dans le mal, mais ce que Dieu espère éliminer c’est l’homme mauvais en chacun de nous, c’est notre méchanceté, notre faiblesse, notre manque de maturité, ce sont nos blessures anciennes… bref cette élimination de l’homme mauvais est en réalité de l’amour. Quand Roméo aime Juliette, elle n’est pas parfaite, donc le regard de Roméo a éliminé, lui aussi, ce qui est mauvais en Juliette, soit qu’il le lui pardonne, soit même qu’il le trouve charmant. Et en plus, Roméo espère l’épanouissement de ce qu’il y a de meilleur dans sa Juliette. Ce regard de bienveillance radicale est celui de Dieu, et l’on ne peut vraiment pas dire que l’élimination qui soit envisagée soit de la violence.

Cette façon de lire la Bible n’est pas une invention des chrétiens progressistes du XXIe siècle, mais elle fait partie de l’écriture même de la Bible il y a 2000, 2500 ans. Cette interprétation permet de comprendre bien des textes violents de la Bible comme cohérent avec le Dieu d’amour dont parle Jésus Christ.

Il arrive que l’on ne trouve pas comment lire tel ou tel texte difficile pour le rendre cohérent avec cette théologie du Christ ? Alors, on peut simplement le passer pour l’instant. Et en rester à ce que l’on a déjà pu comprendre de l’amour de Dieu révélé en Christ. C’est normal que notre interprétation de la Bible se fasse pas à pas, en s’affinant, en se perfectionnant, lecture après lecture, au fil de notre expérience de prière et de vie (et de cultes, de prédications, d’études bibliques…)

Bonne lecture et bonne discussion avec vos amis…

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

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