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Ethique

Le pardon dans l’Évangile : entre libération du passé traumatique et fin de la culpabilité

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L’injonction au pardon est souvent comme une double peine pour la victime, ajoutant la culpabilité à la blessure initiale. C’est cruel et nocif, parfois même mortel. En explorant le verset de Matthieu 6:14, cette réflexion propose de sortir de la logique de la dette pour envisager le pardon non comme une obligation morale, mais comme un chemin de croissance et de soin.


Question :

Bonjour Pasteur.

Il me vient une question à propos du pardon. J’ai toujours du mal avec cette phrase de l’Évangile. Jésus refuse l’œil pour œil et dent pour dent et il ajoute (Saint Matthieu 6-14) : « Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi ; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses. »

Donc Dieu lui-même est dans la logique du « œil pour œil, dent pour dent ». Que comprenez-vous dans cette affirmation ? Merci pour votre retour.

Une lecture de l’Évangile au-delà de la peur

Réponse :

Chère Madame,

Je suis bien d’accord avec vous : ce verset, « Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi » (Matthieu 6:14), peut vraiment faire peur : la mesure de l’amour de Dieu serait-elle notre propre capacité à aimer ? Cela n’a pas de sens. La base de la base de l’évangile du Christ, c’est l’amour de Dieu même pour ses ennemis. Or, quand on aime : on pardonne. Et Dieu n’attend donc pas, selon Jésus, que nous soyons quelqu’un de bien pour nous aimer et donc nous pardonner.

Les dangers de l’injonction au pardon

Comment comprendre ce verset ? C’est d’autant plus important que la question du pardon est vraiment une question difficile, et je dirais même une question dangereuse et souvent traitée à mon avis de façon fort facheuse, fort moraliste.

L’injonction au pardon est une chose très courante dans les églises, une injonction extrêmement cruelle et nocive tout particulièrement pour les personnes qui ont subi des traumatismes importants. Car non seulement la personne a subi une blessure dont elle est encore en train de se remettre, mais avec cette injonction au pardon, cette personne est cruellement frappée d’une autre peine, venant s’ajouter à la première : une peine qui est encore aggravée par le fait qu’elle vient comme de l’intérieur d’elle-même : la culpabilité de ne pas, encore, arriver à pardonner. La victime se retrouve à cause de cela se sentir jugée comme étatnt une mauvaise personne ! C’est absoluent faux.

Or, c’est tout à fait normal que cela prenne du temps et que ce soit difficile de pardonner. Quand on a été blessé de façon grave, cette injustice soulève en nous une colère tout à fait normale car elle est le résultat de notre amour de ce qui est juste, bon et fraternel. Un amour de la vie. L’injonction à pardonner engendre une culpabilité de vivre ce quelque chose de très profond en nous, et c’est comme un poison qui contribue à encore infecter notre plaie. Ce qu’il faut à la victime ayant du mal à pardonenr : c’est au contraire une compassion, une compréhension de son état, et des soins afin de favoriser un chemin de guérison pour dépasser son mal.

Sortir de la logique de la dette

Avant ce verset de Matthieu 6:14, nous avons la prière du « Notre Père » où la question du pardon est maladroitement traduite, je pense. Ce qui est en question, c’est en réalité de sortir de la logique de la dette dans nos relations à autrui et dans nos relation à Dieu. C’est littéralement ce qui est dit dans le « Pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » (Matthieu 6:12).

En effet, nous comprenons souvent la « justice » comme devant équilibrer les comptes : récompenser celui qui fait le bien et faire souffrir celui qui a fait le mal afin qu’il souffre en échange et qu ele compte soit ainsi soldé. Or, si l’on abandonne cette logique de la dette, cela change complètement notre perspective. Quand on a été blessé, la question n’est alors plus de régler ce genre de comptes, cela n’avance en rien les problèmes réels. Ce qu’il faudrait c’est faire en sorte que la blessure infligée à la victime soit soignée et faire aussi en sorte que le bourreau devienne moins problématique dans l’avenir. C’est cette double évolution qui compte. Ce n’est ainsi pas la question d’équilibrer la souffrance entre celel de la victime et celel du bourreau, la question n’est pas non plus celle du pardon mais la question est celel d’apporter des soins à toutes les personnes qui vont mal.

Le pardon comme processus de cicatrisation

Tant que l’on en reste dans cette logique de la dette, on se retrouve souvent dans une situation empirée : en plus de la blessure subie et peut-être pas encore cicatrisée, on porte la peine de se sentir en attente d’indemnisation de la part d’une personne qui n’a peut-être aucune envie de faire le moindre geste (ce qui est souvent le cas). La victime continue ainsi à être dans une agression continuée de ce fait, ce qui entretient encore sa colère et son sentiment d’injustice, ce qui ne l’aide assurément pas. Si l’on ajoute à cela l’injonction à pardonner : la victime est même transformée en coupable par cette injonction ! On ajoute encore la culpabilité à sa souffrance. Ce n’est pas la volonté de Dieu que nous souffrions ainsi, mais c’est alors un fait. La seule issue est d’être libéré de cette logique de la dette. Notre question n’est pas d’équilibrer les comptes, abandonner cette idée est un grand soulagement, Dieu peut nous aider dans ce chemin.

Je dirais donc que le message à retenir est qu’il est bon d’arriver au pardon. C’est comme une cicatrisation : au mieux, cela vient en son temps, à condition que la blessure ne soit pas trop grave et qu’elle soit suffisamment soignée.

L’injonction au pardon est donc cruelle et nocive. Elle est parfois, en plus, mortelle, car j’ai rencontré bien des fois dans mon bureau une femme qui restait avec son mari violent à cause de cette injonction au pardon qu’elle avait intégrée. À ce moment-là, que signifie le pardon ? Ce n’est certainement pas de passer l’éponge sur l’acte de violence subi, sur l’humiliation, les violences, ou le viol de la part de son conjoint… Car ainsi, cette femme va vers la mort ; si on ne fait rien, cette violence a bien des chances d’empirer encore et encore, ne permet pas au conjoint violent d’être soigné non plus. Le pardon n’ets pas non plus se réconcilier avec cet homme malade, la pardon serait de lui souhaiter de devenir enfin une personen qui ne maltraite pas autrui. Mais sa victime est souvent mal placée pour aider le bourreau à évoluer en ce sens. Peut-être qu’il faut plutôt un médecin psychiatre pour l’aider à évoluer.

Une nouvelle perspective sur Matthieu 6:14

Donc, dans ce verset : “Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi.” (Matthieu 6:14) est, à mon avis, à comprendre ainsi : ce n’est absolument pas une mauvaise volonté de Dieu qui ne voudrait plus nous pardonenr, ce n’est encore moins pas une vengeance de Dieu, une punition (bien sur !!!), mais c’est un état de fait : tant que nous restons dans la logique de la dette, nous sommes dans la logique de la dette, cela bloque notre cerveau et notre cœur au pardon, et Dieu a bien du mal à nous en libérer ainsi que des conséquences nocives pour nous de cet état d’esprit. Et cela malgré toute son infinie bonne volonté à notre égard.

C’est pourquoi, dans la prière du « Notre Père », je demande à Dieu de me pardonner, et je demande à Dieu de m’aider à pardonner : je lui demande l’uns comme l’autre de ces deux choses importantes, parce que je sais bien que nous avons vraiment du mal avec ces deux gestes.

Ayons confiance en Dieu. Son amour est le plus fort.

Bien fraternellement

pasteur Marc Pernot

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