Est-il permis et possible de prier par écrit ?

Par : pasteur Marc Pernot

une jeune femme joyeuse à un col en montagne - http://www.flickr.com/photos/12215612@N06/43079287150

Question d’un visiteur :

Bonjour,
Je sais que je vous ai déjà posé deux questions, aussi j’espère que vous me pardonnerez ce troisième dérangement.
Mon problème est le suivant :
Après m’être débattue avec ma foi et ma religion durant de longues semaines (suite à des interrogations houleuses sur quelques doctrines de L’Eglise catholique), j’ai en quelque sorte signé mon divorce avec l’Eglise catholique romaine. Certains de ses dogmes (sur lesquels le Vatican s’est encore chargé d’appuyer douloureusement il y a quelques semaines) me paraissent intolérables et insupportables, je ne veux plus être associée à cette institution,et, en continuant à pratiquer, je risquerai de me trouver face à des personnes qui…les soutiendront (et je risquerai d’avoir à l’égard de ces personnes des paroles abusives, inutiles et blessantes, ce que je veux à tout prix éviter. On ne répond pas à l’intolérance intolérable par la violence. Je m’en voudrais trop si cela arrivait. ) Paradoxalement, j’ai pourtant décidé de renouer avec Dieu, juste avec Dieu. Parce que, comme diraient ma grand mère et ma maman,catholiques toutes les deux mais plutôt progressistes et merveilleusement ouvertes (d’ailleurs, même si je ne me considère plus comme catholique, je crois que je continuerai à aller de temps en temps à la messe, parce que je vois que cela leur fait très plaisir. Croyez-vous que j’aie le droit ? ), « il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ».
Je me suis donc promis de commencer à prier tous les jours. Et c’est là que je me suis heurtée à un mur. Je ne PARVIENS PAS à prier. J’ai beau faire comme on me l’a appris au catéchisme, merci, s’il vous plaît, pardon,amen, au bout de trente secondes (cinquante dans le meilleur des cas), je ne sais plus quoi dire. Je reste les bras ballants, sans inspiration, avec l’impression désagréable d’avoir raté quelque chose, comme si ma prière était sans sincérité et profondeur, comme si je venais de parler pendant trente secondes à ma table de chevet ou à la mésange perchée sur mon appui de fenêtre, et non à Dieu.
J’ai essayé avec des prières toute faite, mais bien souvent, le texte devant mes yeux ne résonne pas tout à fait bien devant moi, et ils sont surtout bien trop courts. Je ne dépassais toujours pas les cinquante secondes.
Le résultat de cette incapacité à prier ? J’oublie. Pendant trois, quatre, cinq, six jours d’affilé, je ne prie plus, et c’est à peine si une pensée légère pour Dieu viens parfois m’effleurer. Je me fais alors l’effet d’être une sacrée ingrate : si Dieu a la bonté de m’accorder un peu de bienveillance, à moi, la simple adolescente belge mesurant moins d’1m60,aussi imparfaite que mon ego est surdimensionné, alors la moindre des choses serait que je parvienne à l’aimer et à le prier plus de trente secondes par jour !
Donc, j’ai cherché une solution. Et là est enfin ma question.
Depuis la toute petite enfance, je suis fascinée par les mots.Je lis énormément, des livres de partout et de tous les genres, cela m’est devenu vital.Et j’ai toujours adoré écrire. C’est une « activité » qui me fait énormément de bien, qui m’aide à traverser la vie, me permet de me libérer de ce qui me pèse,d’exorciser mes démons (au sens figuré, bien entendu), de soigner les blessures au travers de mes personnages et de leurs histoires. Déjà à l’âge de 7 ans, lorsqu’on me demandait quel était mon rêve le plus fou et le plus irréaliste, je murmurais « Devenir écrivain ».C’est comme si… Comme si les mots trouvaient plus facilement le chemin de mon cœur à ma main droite que de mon cœur à ma bouche.
Je me suis donc demandée s’il était possible de prier par écrit. J’ai déjà essayé quelques fois au moment de ma « crise de foi »(en fait, plutôt crise de religion), et cela n’avait rien avoir avec la prière orale que je me suis efforcée de pratiquer. C’était… mieux je trouve. Je pense que cela pourrait m’aider à m’y tenir. Je n’ai pas cherché à écrire de belles prières réutilisables, tout en vers ou en figures stylistiques, mes écrits prenaient plutôt la forme de lettres. Est-ce que vous croyez que cette méthode, peu orthodoxe certes, peut être considérée comme une prière valable, et une pratique religieuse enrichissantes ?
Je vous remercie infiniment de votre attention, et vous remercie également pour le travail effectué sur ce site :il est vraiment splendide. Se poser des questions m’a toujours semblé vital, et ce site contribue à nous y aider.
Bien à vous,
Lucie, 16 ans
P. S:Je réalise soudain que je me suis laissée aller à écrire un mail relativement long. J’espère que cela ne vous dérangera pas trop, et je m’en excuse.

Réponse d’un pasteur :

Chère Lucie

Il est vrai que vous avez une fort belle plume. Et en plus, une acuité de perception, une intelligence, une sincérité, une énergie qui m’ont vraiment touché. Il est bien possible que votre murmure d’enfant était prophétique, c’est à dire voyant la réalité avec acuité. Ce n’est pas de l’hybris que de reconnaître que l’on a un certain talent, c’est une juste appréciation de soi-même, et le nier serait manquer de respect vis à vis de soi-même comme nier le talent d’une autre personne serait lui manquer de respect. Par contre, reconnaître que l’on a un certain talent est un appel à en faire quelque chose, c’est une responsabilité, celui de s’interroger, comme vous le faites, sur une vocation. Comme une ouverture, une hypothèse. Quitte à faire preuve ensuite de souplesse par rapport à ce que l’on imaginait, bien sûr. Donc bravo, vous me semblez bien équipée pour cheminer « vers vous-même » (comme Dieu le propose à Abraham en le bénissant de son célèbre « Va vers toi-même » en Genèse 12:1, tu es béni et tu seras bénédiction pour un grand nombre).

Bien sûr que vous pouvez prier par écrit ! Puisque cela vous correspond. La sincérité est essentielle dans cet exercice, il serait bien dommage de couper les ailes de votre prière.

Cela dit, la prière n’est pas une question de quantité. Ou plutôt, c’est là aussi une question de la juste quantité en fonction de ce que nous sommes, de qui nous sommes, et du moment que nous vivons. Parfois, une seconde prière peut changer une vie, comme un contact fulgurant. Parfois ce sera d’une semaine de retraite dont nous aurons besoin pour se travailler avec Dieu… Donc les 30 secondes de prière ne me choquent pas, et je suis profondément convaincu que Dieu sait quoi faire de cette ouverture. Il n’y a pas à culpabiliser de votre prière, jamais. Toute prière est « valable » aux yeux de Dieu et elle l’est d’autant plus qu’elle est sincère et nous correspond, et est confiante en Dieu, qu’il en fera le meilleur usage de toute façon.

Une seconde chose me semble importante, c’est que : ce que Dieu a fait pour vous pour faire de plus en plus la merveille que vous êtes, son amour tendu vers vous, ses soins pour vous… rien de cela ne vous place en dette vis à vis de Dieu. Il le fait par amour et donc avec joie, c’est son plaisir de prendre soin de vous. Ce n’est pas une sorte de chantage à l’amour. De sorte que quand vous l’aimez (il est manifeste que vous l’aimez sincèrement, avec gratitude), ce n’est pas en étant obligée par quoi que ce soit mais parce que cela vient de vous-même. Et c’est cela qui est sympa, cette pensée, ces paroles et ces gestes mutuels offerts avec joie. Même s’il n’y avait pas de retour, ou pas le retour espéré, mais un autre. Aimer c’est laisser l’autre libre alors même que l’on se sent attaché à lui. C’est comme cela que Dieu aime, bien entendu.

La prière est en partie une question de ce que l’on dit devant Dieu. C’est vrai, car c’est dans ce face à face où l’on se dit et se questionne en sincérité et espérance que beaucoup se joue. Dans la « contemplation » de Dieu, aussi, méditant sur cette source ultime et cette visée ultime. Plus difficile et tout aussi utile est le silence devant Dieu. La performance en termes de quantité, en seconde, là aussi importe peu, mais le fait d’avoir cette suspension, cette place à ce à quoi nous n’avons pas pensé nous-même, à l’idée nouvelle surgissant comme de nulle part. A vous de voir, avec votre talent, comment ouvrir cet espace dans votre écriture. Peut-être une série de points à la ligne
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Tracés tout lentement ?

Bravo de prier ainsi, et bravo d’inventer votre propre façon de vivre votre foi, de la travailler, de la questionner en tâtonnant et en observant ce que cela donne, évaluant ce qui fait avancer au mieux. C’est génial, c’est exactement la bonne façon de vivre sa foi, et même de vivre tout court. Cela fait preuve de confiance en Dieu, et permet de mettre le meilleur de vous même au service de la vie.

Dieu vous bénit et vous accompagne, avec joie et bonheur.

Marc

PS. vos mails ne me dérangent pas ! Au contraire. Ils sont très enrichissants.

PPS. Bien entendu que c’est une excellente idée d’accompagner vos proches allant à la messe ! Il m’est arrivé bien souvent d’aller à la messe moi-même, et je compte continuer quand cela m’inspire. Bien souvent, d’ailleurs, le prêtre m’a offert de recevoir et parfois même de participer à l’Eucharistie (alors qu’il me savait protestant). La communion entre chrétiens de bonne volonté est bien bien plus profonde qu’on le pense parfois.

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

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2 réponses

  1. Pascale dit :

    Un petit commentaire pour dire mon enthousiasme à la lecture de ce dialogue. Outre le fait que toute réflexion à propos de la prière me passionne, je suis scotchée par la qualité d’écriture (et je côtoie beaucoup d’ados au quotidien). Peut-être qu’un jour cela débouchera sur des textes qui pourront aider d’autres à prier …

  2. Monique dit :

    Moi aussi suis très touchée, et je me retrouve très fort proche de Lucie (avec beaucoup de points de ressemblance 😉
    Merci.

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