Est-ce que la mystique a une place dans la foi protestante comme dans la foi orthodoxe ?

Un monastère dans les Météores en Grèce -  Image: 'view of Monastery of Varlaam from Great Meteoron Monastery'  http://www.flickr.com/photos/60110128@N04/6321835621 Found on flickrcc.net

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Bonjour

Tout d’abord je vous remercie infiniment pour votre « petit dico de théologie » et pour vos prédications qui j’en suis sur, enrichissent la foi de nombreuses personnes ( dont je fais partie). J’ai récemment eu un aperçu de la théologie orthodoxe, et sa dimension mystique m’a fasciné. En effet (et si j’ai bien compris), selon cette théologie, « Dieu s’est fait homme pour que l’homme se fasse Dieu ». Il s’agirait ici pour l’homme de s’élever constamment vers Dieu, de demeurer dans sa présence car l’homme étant fait à son image, sa nature serait de s’unir à son créateur. Ainsi, on se rendrait compte de la dimension éternelle de notre être, (je remarque un lien avec le théologien Paul Tillich qui disait que Dieu est l’essence de l’être), ce qui reviendrait à « gagner » la vie éternelle.

Je voudrai savoir si la mystique a une place dans la théologie protestante, si celle ci l’accepte/l’encourage, ce qu’elle pense des prières répétées (non pas mécaniquement mais avec « coeur » et « esprit »), de la méditation etc. Pourriez vous m’éclairer aussi, je vous prie, sur la signification de l’expression « résider dans la maison de l’Éternel » (psaume 23).

En vous remerciant par avance de votre réponse,
Très cordialement

Réponse d’un pasteur :

Bonjour Monsieur

Merci pour les encouragements, c’est bien sympa de nous soutenir ainsi dans nos efforts en nous faisant savoir que cela est utile !

Notre façon d’être chrétien valorise d’autant plus la mystique que le dogme et le rite sont désacralisés. En effet, pour nous, le rite est comme une salle de musculation pour la foi, un moyen utile pour nourrir notre foi, notre prière. La doctrine reste un fruit de l’expérience mystique et de la réflexion personnelle, et la doctrine a pour but d’ouvrir dans un cheminement spirituel et existentiel vers le Père, la doctrine est donc importante mais toujours seconde, que ce soit en amont ou en aval, par rapport à l’expérience de Dieu.

Certaines formes de christianisme considèrent que les formules théologiques, les rites, les liturgies, les images sont sacrées… c’est bien leur droit, mais nous préférons ne considérer comme sacré que Dieu et donc la vie qui vient de Dieu, et garder en tête que la religion est sans cesse à réformer, sans cesse à convertir pour une plus grande fidélité à Dieu dans les circonstances particulières de notre vie.

Je ne sais pas si nous exprimerions comme ça « Dieu s’est fait homme pour que l’homme se fasse Dieu », principalement à cause de l’idée que « l’homme se fasse Dieu », cela me semble un petit peu exagéré.

Ce n’est pas « l’homme qui se fait lui-même », mais : en communion avec Dieu, l’homme et Dieu peuvent ensemble travailler à créer l’homme que nous serons demain. Il me semble que c’est cela qui est précisément le point clef de l’incarnation. L’homme renonce à vouloir se faire lui-même pour se faire avec Dieu, en se laissant féconder par l’Esprit-Saint.

Et quant à « se faire Dieu », cette idée me semble totalement étrangère à l’Évangile du Christ où il est plutôt question de se reconnaître enfant de Dieu par adoption (Rom. 8:16), et de saisir que l’on peut devenir, non pas Dieu, mais « devenir enfant de Dieu » (Jean 1:12).
J’aime mieux la façon dont vous exprimez cette expérience de foi à partir de la pensée de Paul Tillich.

Et donc oui, la foi protestante encourage la mystique, il encourage particulièrement la prière personnelle régulière, dans la plus grande sincérité possible, de la façon la plus personnelle possible. C’est pourquoi nous ne sommes en général peu portés sur les prières répétées. Nous sommes nombreux à utiliser des prières apprises par cœur ou lues comme le « Notre Père » ou des Psaumes pour entrer en prière, mais comme une préparation, un entrainement, ou parfois comme un pis-aller quand nous n’avons pas la force de trouver nos propres mots ni de faire un peu silence en nous-mêmes. Le cœur et l’Esprit sont donc plutôt mis à présenter à Dieu sa propre vie et celle du monde qui nous entoure, nos louanges, nos remords et nos projets, nos espoirs… afin de recevoir un éclairage et une force, un élan d’évolution et de vie, une espérance vraie.

Dans un sens cette mystique n’est pas une mystique pour la mystique, une simple contemplation qui pourrait parfois confiner à la transe mystique, mais une prière qui est en lien avec l’incarnation dont je parlais plus haut, quelque chose qui est en lien avec la vie présente pour laisser Dieu y apporter son souffle, qu’il nous fasse évoluer et inspire des paroles et des actes qui transforment le monde.

Donc plutôt que cette magnifique extrapolation « Dieu s’est fait homme pour que l’homme se fasse Dieu » je m’en tiendrais volontiers à ce que dit l’Évangile selon Jean : La Parole de Dieu a été faite chair… pour que l’homme « ait le pouvoir de devenir enfant de Dieu ».

Dans le Psaume 23, la phrase « résider dans la maison de l’Éternel » est particulièrement passionnante car elle comporte un double sens qui nous concerne en tout temps. Ces mots hébreux peuvent se traduire de deux façons parce qu’il y a ambiguïté sur le verbe qui est ici décliné, cela dit tout aussi bien « je demeurerai » et « je reviendrai » dans la maison de l’Éternel, exprimant cette réalité de notre être qui est toujours à la fois :

déjà enfant de Dieu, déjà en communion avec lui, déjà vivant, créateur, bon et saint, déjà éternel avec et par Dieu,
et toujours encore aussi à se convertir, appelé à s’ouvrir à l’action créatrice de Dieu, à son pardon, à sa sanctification…

Bravo pour ces recherches. Et bonne prière, pleine de joie, de profondeur, de sincérité, de bénédiction.

pasteur Marc Pernot, église protestante de Genève

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