
Difficile pour moi de ne pas voir de la misogynie dans le récit d’Adam et Eve
Le récit d’Adam et Ève peut-il être lu autrement que comme une justification de la domination masculine ? Un pasteur reconnaît le biais patriarcal du texte, tout en montrant pourquoi il reste précieux, notamment grâce à un second récit de la Genèse qui affirme la pleine parité entre l’homme et la femme.
Question posée :
Bonjour
J’ai une question. Je comprends qu’on peut toujours interpréter les textes d’une certaine façon.
Mais prenons l’exemple d’Adam et Ève. C’est difficile de ne pas voir de la misogynie, de la domination masculine. Il y a bien le mot dominer dans le texte. La femme a été créée en second pour que l’homme ne soit pas seul. Donc subalterne. Puis l’homme peut la dominer. En plus, elle est tentée en premier. Sexe faible sujet à la tentation.
Tous les préjugés du point de vue masculin misogyne !
Enfin l’analyse freudienne est sans vrai fondement, mais tout de même le serpent, ça paraît une métaphore assez basique du désir… telle que fantasmée par un homme ! L’opération ressemble à une escroquerie. On prend les préjugés de l’homme et ses fantasmes et on incrimine la femme.
Honnêtement, je n’arrive pas à y voir un récit civilisé. Ne gagnerait-on pas à dire que ça a été rapporté des mythes de l’époque ? Mythes de populations particulièrement misogynes.
Connaissant votre culture et votre foi, je ne doute pas que vous trouverez une manière d’interpréter. Mais alors pourquoi laisser un texte qui s’interprète si facilement comme une justification de la domination masculine, jusqu’à détourner beaucoup de femmes de la religion ? Comment ne pas y voir un point de vue misogyne et masculin ? Et qui a empoisonné la conception collective des femmes dans les religions monothéistes.
J’attends avec intérêt votre éclairage.
Réponse d’un pasteur :
Bonsoir Monsieur,
Je ne chercherai pas à sauver ce texte de son travers machiste.
Deux manières classiques de « sauver » le texte de sa misogynie
Pourtant cela peut se faire :
- par exemple en notant que la femme est appelée « aide semblable à lui » : « aide » (ezer) est un mot qui apparaît 21 fois dans la Bible ; à part ce passage de la Genèse, il désigne toujours un service rendu par Dieu. La femme est donc pour l’homme une aide comme si Dieu était face à face avec lui. (Je dois reconnaître que ma femme est bien souvent cela pour moi.) Quant à l’interdiction de croquer la pomme, elle n’en avait entendu parler que par ouï-dire, alors qu’Adam avait entendu Dieu le lui dire ; il me semble donc bien plus coupable.
- Autre solution très classique pour « sauver » ce texte de sa misogynie est d’en faire une lecture allégorique millénaire où l’homme comme la femme sont à la fois Adam et Ève, qui ne sont pas des personnages mais deux dimensions de toute personne, Adam étant notre dimension animale (« adam » étant d’abord un nom commun signifiant « humain » = « tiré de l’humus » (adamah en hébreu)). Et Ève étant notre dimension vivante, animée, sensible, capable de décision (Ève : de la racine « haya », la vie).
Les limites de ces interprétations : un biais patriarcal à reconnaître
Mais malgré tout, je pense que le côté machiste résiste à ces interprétations (par ailleurs exactes et intéressantes), car il n’empêche que la première lecture me semble être clairement misogyne. Ces textes ont été écrits dans une culture patriarcale, et il convient de les lire en ayant conscience de cela afin d’en corriger le biais. Il faut se rappeler que les femmes n’ont eu le droit de vote en France qu’après la Seconde Guerre mondiale ! La Genèse a été écrite quelque chose comme 2500 ans avant…
Pourquoi garder malgré tout un tel texte ?
Pourquoi garder un tel texte ? Parce qu’il est par ailleurs passionnant. Absolument passionnant, du point de vue théologique mais aussi pour les psychanalystes, les philosophes. C’est pourquoi il fait partie des grands mythes qui ont nourri notre culture, notre conscience, notre civilisation. Si nous faisions une « épuration » de tous les textes qui ne sont plus à la hauteur de ce qu’il y a d’heureux dans nos progrès, nous devrions éliminer bien des trésors de notre patrimoine. Resterait-il des œuvres d’Homère aussi ? En ce qui concerne la Bible, il y a des passages choquants, voire très choquants, certes. Mais c’est l’ensemble qui a été le lieu de 2000 à 3000 ans de questionnements, de commentaires et de débats, et cela aussi est un trésor inestimable. Si on enlevait ce récit de la Genèse à cause de sa misogynie, on ne pourrait plus comprendre saint Augustin, ni donc les philosophes et les théologiens qui sont entrés en débat avec lui. Alors peut-être faut-il, comme cela a été longtemps fait, réserver la lecture de la Bible aux savants et ne laisser au petit peuple que des extraits expurgés ? La Réforme a fait le pari d’apprendre à lire à toute personne afin de lui donner accès à l’ensemble des sources, en faisant confiance à son intelligence, que Dieu n’avait qu’à éclairer de son Saint-Esprit. C’était effectivement un pari assez risqué. Et à mon avis, il s’est révélé être génial. Il est par contre important de donner deux ou trois conseils, en particulier celui de lire en premier l’évangile du Christ (annonçant un Dieu d’amour pour chaque personne à part égale, homme comme femme, même pécheur ou pécheresse), et ensuite de lire comme on veut à la lumière de cette clé. Et que si ça ne colle pas, de passer simplement…
Lire ces mythes anciens de façon critique plutôt que les écarter
Donc, oui, on peut dire que ce sont là des mythes anciens, dont il serait bon de se passer ? Il me semble plus puissant de les lire d’une façon critique, comme vous le faites, dénonçant ici la misogynie, ailleurs un comportement inacceptable du personnage d’Abraham, de Jacob, de David, plus loin telle parole de Paul… C’est bien plus puissant que d’écarter ces textes d’un revers de manche, car ils ont façonné notre culture, faisant donc partie pour nous, qu’on le veuille ou non, des mythes fondateurs. Du coup, il est très puissant de travailler sur ces textes bibliques d’une façon intelligente en gardant le meilleur et en notant ce qui n’est pas correct. Sur ce sujet particulier et important de la misogynie, c’est ce qu’ont fait des théologiennes du XXe siècle, et maintenant des théologiennes du XXIe siècle avec « Une Bible des femmes » (Labor et Fides, 2018).
Un second récit de création, en pleine parité homme-femme
Cela dit, dans ce contexte, il est admirable que dans ce livre de la Genèse ait été intégré non pas un unique mais au moins deux récits de création de l’humain. Il y a le texte que vous citez, avec une place de la femme assez prévisible dans ce contexte d’écriture, mais aussi un récit important, qui le précède, et qui met la femme et l’homme en exacte parité : « Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, homme et femme il les créa. »
(Genèse 1:27) et plus loin : « Lorsque Dieu créa l’homme (Adam), il le fit à la ressemblance de Dieu : homme et femme il les créa, il les bénit, et il les appela du nom d’homme (Adam), le jour où ils furent créés. » (Genèse 5:1-2)
Et ce sont ce genre de perles subversives qui ont ensemencé nos consciences, troublant les commentateurs, et préparant l’avenir. Un avenir trop long à venir, certes, mais sur lequel nous avons à travailler à notre tour.
Bravo encore de vous affronter à ces textes, tel Jacob combattant avec l’ange, ou avec Dieu lui-même, et sortant vainqueur.
Dieu vous bénit et vous accompagne,
par : Marc Pernot, pasteur à Genève
À lire aussi : Sur le sens théologique et spirituel de Adam & Ève voir l’article dédié dans notre Petit Dictionnaire de Théologie.
En écho à ce texte :
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Dieu aurait dû mieux entourer Adam et Eve face au serpent ? Peut-on oser se poser la question ?
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Je ne comprends pas comment on peut concilier science et foi quand on parle du péché originel et de la Genèse
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Dans la Genèse, Dieu expulse Adam et Ève pour un simple pomme, puis il protège Caïn meurtrier de son frère ?

Cher pasteur,
Comment interpréter ces versets de Paul sans y voir une accusation de la femme ?
1 Timothée 2 : 13-14 « Car Adam a été formé le premier, Eve ensuite; et ce n’est pas Adam qui a été séduit, c’est la femme qui, séduite, s’est rendue coupable de transgression. »
On dirait que ce verset est très littéraliste de la part de Paul, pourtant je sais à quel point il a pu permettre des évolutions.
Joyeux Noël à vous et merci encore pour tout.
César
Cher César,
Bravo pour votre lecture fine de la Bible, pour les bonnes questions, toujours.
Il me semble que cette lecture que fait 1 Timothée de la Genèse est tout à fait inappropriée.
Cette lecture est non seulement très discutable, mais en plus elle est notoirement misogyne et cela a énormément pesé dans un grand retour du patriarcat oppressif dont Jésus s’était éloigné.
Comment comprendre cela ?
Certains disent qu’à Éphèse il y avait localement un patriarcat avec des grandes-prêtresses et que cette prose vise cette coutume locale. Peut-être, mais cela ne me semble pas convainquant.
Il me semble que cette façon de lire la Bible et cette misogynie crasse ne correspondent pas à ce que l’on voit de Paul dans les lettres qui sont certainement de sa propre main.
En particulier : Paul sait faire une lecture spirituelle de la Torah, par exemple pour ce qui est de la traversée de la mer et du désert qui est relue comme un baptême (1 Corinthiens 10:1-2) et du rocher-source qui suit les Hébreux dans le désert et qui est relu comme le Christ (1 Corinthiens 10:3-4), Sarah et Agar qui sont des figures des deux alliances (Galates 4:22-26), Adam est une figure du Christ (Romains 5:14 et 1 Corinthiens 15:45). Or, comme vous le dites, 1 Timothée 2:13-14 propose une lecture au sens historique et matériel de la Genèse comme argument de discrimination ? C’est ahurissant. Paul savait très très bien que des lectures spirituelles étaient faites de « la chute », toute personne étant à la fois Adam (« terreux », par certains côtés) et Ève (« la vie », par d’autres).
Mais aussi, le fond théologique de cette lettre est moins centré sur la grâce seule, comme l’est par exemple la lettre aux Romains, et cette relégation des femmes dans l’office est loin des passages où Paul donne une première place à une femme comme cheffe d’église, comme apôtre ou comme diacre. Paul qui dit qu’en Christ, « il n’y a plus ni homme ni femme, car tous sont un en Jésus-Christ. » (Galates 3:28).
En conséquence, bien des exégètes posent l’hypothèse que cette 1e lettre à Timothée et aussi la lettre à Tite ont été écrites par des disciples de Paul bien bien après sa mort, vers la fin du 1ᵉʳ siècle. D’ailleurs, le Canon de Marcion (listes de livres bibliques datant du milieu du IIᵉ siècle) ne comprend pas ces « lettres pastorales », et le Papyrus 46 (vers l’an 200) ne les contient pas non plus.
Cela ne veut pas dire que ces lettres ne seraient pas intéressantes, elles le sont, mais la distance avec Jésus-Christ commence déjà à se creuser un peu.