18 décembre 2023

Bible en hébreu entrouverte laissant voir deux pages d'hébreu et le pli entre les deux - Image par Republica de https://pixabay.com/fr/photos/torah-bible-%C3%A0-lint%C3%A9rieur-religion-89074/
Bible

Concernant la Bible des Septante (LXX), êtes-vous en mesure de répondre à ces questions ?

Par : pasteur Marc Pernot

Bible en hébreu entrouverte laissant voir deux pages d'hébreu et le pli entre les deux - Image par Republica de https://pixabay.com/fr/photos/torah-bible-%C3%A0-lint%C3%A9rieur-religion-89074/

La Bible intègre la complexité de notre vie avec de multiple voix. La « vérité » y est une vérité de relation, c’est la fidélité, la sincérité.

Question posée :

Bonjour,

Concernant la Septante (LXX), êtes-vous en mesure de répondre à ces questions ?
(sinon, à qui puis-je m’adresser ?)

  • est-il vrai que 72 Juifs ont traduit la Bible hébraïque (version prémassorétique, VPM par la suite) en grec (version LXX), aux 3ème/2ème siècle av. J-C, sans se consulter, et que toutes ces traductions étaient rigoureusement identiques ?
  • est-il vrai que la LXX était considérée à l’époque, et jusqu’au début du christianisme, comme soeur jumelle de la VPM ?
  • est-il vrai que les massorètes ont retenu une version de l’Ancien Testament (AT) hébreu en fonction de leur combat contre le christianisme naissant (« ce jour – de la traduction de la LXX – fut aussi grave pour Israël que le jour du Veau d’or »), et que c’est cette version (texte massorétique, TM) qui est actuellement la traduction officielle de l’AT en hébreu ?
  • est-il vrai que malgré que le TM soit plus récent que la LXX, nos AT actuels, dans nos bibles chrétiennes, sont traduits à partir du TM ?
  • est-il vrai que l’hébreu a beaucoup moins de vocabulaire que le grec, et que par conséquent la LXX serait plus précise que le TM, que l’on peut interpréter de plusieurs manières (p.ex. « la vierge » en « la jeune fille ») ?
  • est-il vrai que la grande majorité des citations de l’AT dans le Nouveau Testament (NT) proviennent de la LXX ?
  • est-il vrai que même les citations de l’AT dans l’épître aux Hébreux (où l’on s’adresse à des Juifs) proviennent de la LXX, comme indiqué en notes de bas de page dans plusieurs versions modernes de la Bible (NFC, Semeur, etc.) ?
  • est-il vrai que les découvertes de Qumrân montrent que la version des LXX est identique à la VPM ?
  • est-il vrai que la LXX est la Bible de la plupart des premiers chrétiens, et que lorsque les Pères de l’Eglise ont commenté les Écritures, c’est à partir de la LXX qu’ils ont écrit leurs ouvrages ?
  • est-il vrai que du moment que la Bible est inspirée du Saint-Esprit, la LXX (donc le texte prémassorétique dont elle provient) est par conséquent plus exacte que le TM, puisqu’elle est la version choisie par le Saint-Esprit ?
  • est-il vrai que la tradition chrétienne se trouve par conséquent être plus fidèle au judaïsme de l’AT que le judaïsme actuel ?
  • est-il vrai qu’il faille insister sur l’importance de la LXX parce que nos traductions à partir du TM peuvent devenir pour plusieurs une pierre d’achoppement ? (1. en constatant des différences entre des versets de l’AT et les citations qui en sont faites dans le NT, plusieurs peuvent être amenés à abandonner la lecture de la Bible, voire à perdre la foi 2. cela amène de l’eau au moulin de ceux qui cherchent des contradictions dans la Bible 3. cela peut empêcher les Juifs de se convertir : « les chrétiens ont trafiqué nos textes »)

comme vous pouvez le constater, l’enjeu est de taille…

Cordialement,

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

Merci pour cette question savante et fouillée.

L’histoire de la Bible des Septantes LXX

La Bible des Septante (LXX) est effectivement importante pour plusieurs raisons :
  • Même si c’est une traduction (si ce n’est qu’une traduction) de l’original hébreu de la Bible, elle peut refléter un état du texte de la Bible hébraïque qui est plus ancien du texte hébreu que nous avons à travers les manuscrits. Cela peut être intéressant pour certains détails. Mais pas énormément, car nous avons la preuve que le texte hébreu a été très soigneusement préservé : quand il a été retrouvé des manuscrits hébreux dans les grottes de Qumran, ces manuscrits étaient mil ans plus anciens que les plus anciens manuscrits détenus jusqu’alors et le nombre de variantes apportées est infime.
  • Le Nouveau Testament est pour nous la seconde partie de notre Bible, il est en grec car au Ier siècle c’était la langue la plus pratiquée dans le bassin méditerranéen pour ce genre de pensée, et que le christianisme avait une dimension mondiale. Par conséquent, les citations nombreuses de la Bible hébraïque dans le Nouveau Testament sont incorporées en grec, ce sont des citations prises dans les LXX pour la plupart.
Cette jolie histoire des 70 ou 72 sages juifs cloitrés dans des pièces séparées pour traduire la Bible hébraïque et rendant tous des copies identiques à la lettre près me semble être une pieuse légende signifiant que cette traduction grecque serait aussi divine que l’original hébreu. Comme si c’était Dieu lui-même qui avait fait cette traduction. C’est mignon comme légende, sauf que cela n’est pas sans dangers : cela encourage le fondamentalisme, la sacralisation de la lettre de la Bible, ce qui est souvent source de fanatisme. Donc oui, la volonté était par-là de donner un statut équivalent à la traduction des LXX et à l’original hébreu. Mais cette légende est fort peu convaincante car il y a effectivement des biais dans la traduction des LXX qui ne correspondent pas bien à l’original hébreu. C’est donc lui qui fait référence en général, sauf point particulier. C’est pourquoi nos traductions, dans toutes les langues du monde, sont bien entendu basées sur le texte hébreu pour la Bible hébraïque, avec des variantes des LXX parfois signalées en note (dans les éditions les plus complètes que sont la NBS ou la TOB).
Ce n’est pas l’entier de la Bible qui a été traduit vers -300, c’est la Torah (les cinq premiers livres), le reste a été traduit très progressivement au cours des siècles. D’ailleurs, à l’époque de Jésus (Ier siècle), la Bible en tant qu’ensemble n’était pas encore véritablement constituée, il y avait la loi (la Torah) et les prophètes et par ailleurs les psaumes, et d’autres textes ayant plus ou moins d’importance. Il faudra attendre les travaux de sages juifs à Jabné après la destruction du temple de Jérusalem en 70, pour que la liste des livres de la Bible hébraïque soit constituée, en hébreu. La traduction des LXX n’était alors que partielle. Et la liste des livres de la Bible des LXX diffèrera, avec des livres en plus et un découpage des psaumes un peu différent. Ces différences est le reflet de la diversité du judaïsme, en particulier entre le judaïsme d’Israël (hébraïsant) et celui de la diaspora aux quatre coins du monde (de langue grecque).

La tradition des « massorètes », la richesse de l’hébreu

Et il faudra attendre encore plus d’une demi-douzaine de siècles avant les travaux des « massorètes ». Ces derniers vont chercher à fixer une vocalisation du texte hébreu (qui ne comportait alors que les consonnes), ce travail ne fait pas toujours l’unanimité, il correspond à une certaine sensibilité théologique et spirituelle de ces hommes. Mais ce n’est pas tout à fait une « traduction », c’est simplement une « vocalisation », et quelques propositions de changement dans certains mots : les « qere – ketiv » c’est à dire les « il est écrit – il faut lire », qui sont parfois discutables, parfois corrigent effectivement une faute de copie ancienne.
C’est vrai que l’hébreu a des racines de 2 ou 3 lettres seulement, ce qui fait que bien des racines ont plusieurs sens différents possibles. Cela pourrait être une pauvreté, sauf que c’est souvent au contraire une richesse car cela ouvre précisément à une multitude de sens et d’interprétations possibles, un jeu sur la pluralité de sens des versets. Il est certain que cela peut déranger certaines personnes qui cherchent à prétendre que LEUR propre interprétation serait la seul bonne, et serait même le sens que Dieu lui-même donne au texte (ben voyons). C’est ainsi que la traduction des LXX n’est pas plus précise, elle est plus univoque, sabrant cette richesse de sens, cette profondeur de l’hébreu. C’est assez essentiel dans bien des passages, par exemple dans le premier mot « heureux » du Psaume premier, ou dans le « il retourne/il demeure » dans le Psaume 23, le passage en grec ruine la profondeur de sens de ces textes magnifiquement profonds, inspirants. Voir https://jecherchedieu.ch/texte-biblique/une-traversee-de-la-bible-4-9-poemes-et-prieres-psaumes-1-et-23/
Par conséquent, non, je ne pense pas que le texte des LXX soit plus intéressant que le texte hébreu.

Le Nouveau Testament en grec et la Bible hébraïque

Le nouveau testament que nous avons est en grec. Même s’il y avait un original hébreu ou araméen de l’Evangile selon Matthieu, semble-t-il. Etrangement, bien des exégètes contemporains prétendent que non, écrasant le témoignage de moulte spécialistes de l’exégèse très reconnus du IIe au IVe siècle qui disent avoir en main cet original de l’évangile selon Matthieu en hébreu : Papias, Origène, Clément d’Alexandrie… Les exégètes modernes, par contre, inventent des documents dont aucune source ancienne ne parle, une légendaire source Q dont personne n’a entendu parler avant le milieu du XIXe siècle…
Mais il n’en demeure pas moins que, effectivement, le christianisme va se diffuser au cours des premiers siècles dans un monde parlant grec pour ce qui est de la pensée et du commerce.  Le Chrust parlait sans doute grec (par exemple avec Pilate), il n’en demeure pas moins que Jésus, Marie, les apôtres, las soutiens de Jésus, et la foule de ses disciples étaient tous des juifs d’Israël parlant araméen à la maison et lisant la Bible en hébreu à la synagogue. Mais très vite le christianisme déborde de cette communauté hébraïsante, se développe dans les populations de langue grecque, et la rupture avec le monde hébraïque va progressivement se faire après 70, avec l’assimilation des « judéo-chrétiens » dans des églises ouvertes à tous, rassemblant un peu tout le monde avec ce vecteur de la langue grecque.
Les lettres de Paul, Pierre, Jean et autres ont donc été écrites en grec pour ces églises ouvertes, et le texte des évangiles que nous avons est en grec, afin qu’il soit commun à toutes les chrétiens, toutes les églises de l’empire romain. Et les « pères de l’église » (les théologiens chrétiens des premiers siècles) ont tous écrit en grec. Le latin viendra peu après. Les citations de la Bible hébraïques qui sont faites dans ces écrits du Nouveau Testament sont donc faites naturellement à partir de la traduction en grec de la Bible hébraïque, oui. Cela ne veut pas dire que Jésus ait prêché en grec, je ne pense pas que ce soit en général le cas.

Sacraliser le texte de la Bible ?

Chercher à sacraliser le texte de la Bible à la lettre prés, sans erreur ni variantes ne me semble pas être une démarche honnête. Nous savons bien qu’il y a des différences entre le texte hébreu d’origine, la traduction des LXX, des variantes ajoutées par les massorètes. Nous savons bien qu’il y a des variantes significatives dans le texte même des évangiles. Il suffit de regarder n’importe quelle page d’un nouveau testament en grec : les citations des diverses variantes qui existent prennent parfois plus de place que le texte lui-même. Le texte hébreu présente lui-même une pluralité de sens possibles. Cela n’a pas de sens de la cacher, sauf à vouloir mentir à la population, ce qui serait vraiment malhonnête, prenant les gens pour des imbéciles afin de protéger leur propre désir de sacraliser un texte, et aussi leur propre théologie, leurs propres rites… Partout et dans tous les domaines, le refus de transmettre la connaissance est un signe d’une volonté d’établir une tyrannie. Au contraire Jésus essaye sans cesse d’instruire les foules, de faire réfléchir les personnes, en particulier avec ses paraboles, mais aussi avec son ouverture qui choque et perturbe les intégristes de l’époque.
Dieu vous bénit et vous accompagne

.

par : pasteur Marc Pernot

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2 Commentaires

  1. Cédric dit :

    A propos de Q voilà une chose étrange.
    On pose comme hypothèse qu’il existe un recueil de parole du Christ au XIX ème siècle.
    Au XX ème sous le nom d’évangile selon Thomas on découvre un tel recueil.
    Recueil qui contient des paroles des autres évangiles.
    Pourtant on nous dit que Thomas n’est pas Q et on ne l’intègre pas à nos Bibles.

    1. Marc Pernot dit :

      L’Evangile de Thomas est très intéressant, il ressemble plutôt à un des ces recueils de « loggia », paroles de Jésus, qui circulaient. Seulement, cela a été un peu mélangé, repris par des courants gnostiques qui sont un peu autre chose, et pas très Jésus. Tant mieux pour eux qu’ils l’aient repris, mais pour nous aujourd’hui cela complique la lecture.

      Mais de toute façon, même si on trouvait un évangile génial datant de l’an 50, on ne l’ajouterait pas, je suppose aux quatre évangiles de notre Bible, en effet, ce n’est pas seulement la valeur extraordinaire de ces 4 livres, ce sont les 2000 ans de lecture, de débats, de commentaires, de cultes et de prière qui ont infusé dans la conscience de bien des cultures. Un nouveau texte n’est pas près à rattraper ce retard, peut-être mil ans après.

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