
Jean-Baptiste est-il mort avant ou après le début du ministère de Jésus ?
Pourquoi les évangiles ne racontent-ils pas dans le même ordre la mort de Jean-Baptiste et les débuts de Jésus ? Le pasteur Marc Pernot explique que les évangélistes ne visent pas l'exactitude d'un reportage historique, mais la transmission vivante d'une foi. Cette différence de chronologie révèle un message spirituel : le passage progressif d'une religion préparatoire à une foi plus intérieure, « en esprit et en vérité ».

Le plus ancien fragment d’un texte des évangiles est ce papyrus Ryland P52, tiré d’un exemplaire de l’Évangile selon Jean. Il a été trouvé en Égypte et semble dater du début du IIe siècle.
Question posée :
Bonjour,
j’ai une question à propos de la séquence des événements concernant le recrutement des apôtres et l’arrestation de Jean le Baptiste dans les évangiles synoptiques et dans le 4ᵉ Évangile.
Les évangiles de Marc, Matthieu et Luc présentent la même séquence : baptême de Jésus par Jean le Baptiste, arrestation de Jean-Baptiste, puis recrutement des disciples de Jésus.
Mais selon l’évangile de Jean, Jésus recrute déjà des disciples en Jean I, puis en Jean III.22-23 Jésus mène une activité baptismale à son tour, en parallèle de Jean le Baptiste, avant l’arrestation de Jean-Baptiste, postérieure à Jean III.24.
Jean III.22. Après cela, Jésus, accompagné de ses disciples, se rendit en Judée ; il y séjourna avec eux et il baptisait. 23. Jean aussi baptisait à Énon, près de Salim, parce qu’il y avait là beaucoup d’eau, et l’on s’y rendait pour être baptisé. 24. En effet, Jean n’avait pas encore été mis en prison.
Cette arrestation de Jean-Baptiste est un fait historique selon Flavius Josèphe, qui indique que la population attribue la cause d’échecs militaires d’Hérode, quelques années après, à l’arrestation puis surtout à l’exécution de Jean sur ordre d’Hérode.
Comment arbitrer dans ce cas, les deux versions semblent difficilement conciliables ? Les synoptiques ont a priori été écrits plus tôt, plus près des événements.
Merci beaucoup par avance.
Réponse d’un pasteur :
Bravo pour cette intéressante question.
Une autre curiosité : qui baptisait vraiment ?
Il y a aussi une autre chose curieuse : Jean 3.22 dit que Jésus baptisait, ainsi que Jean 4.1, mais Jean 4.2 dit que « Jésus ne baptisait pas lui-même, mais c’étaient ses disciples ». Cela veut dire que quand Jean dit que « Jésus baptisait », cela est à lire comme : le mouvement de Jésus faisait des baptêmes, même si cela ne venait pas de Jésus lui-même.
Une rivalité historique entre les deux mouvements
Il y aurait donc une certaine rivalité entre le mouvement autour de Jean-Baptiste et le mouvement autour de Jésus. C’est historique. Et ce mouvement autour du Baptiste subsiste encore dans le mandéisme, dont il ne reste plus que quelques milliers de mandéens, hélas, car ils étaient surtout implantés en Irak et que la situation là-bas a été si troublée qu’ils ont eu vraiment la vie dure.
Pour ce qui est de la chronologie de la mort de Jean-Baptiste et des débuts de l’activité de Jésus, c’est vrai qu’il y a une différence entre l’évangile selon Jean et les évangiles « synoptiques » (on appelle ainsi les évangiles de Matthieu, Marc et Luc car on peut les lire facilement en parallèle, de nombreux passages leur étant communs).
Les évangiles ne sont pas des reportages historiques
Les évangiles n’ont pas pour but de faire un reportage historique. Ce n’est pas la démarche. Le but n’est pas de faire de l’histoire mais d’annoncer l’Évangile du Christ, d’en vivre. C’est bien plus intéressant. Ces livres sont des témoignages de foi. Bien sûr, chacun des quatre évangélistes reprend des paroles de Jésus et des faits de sa vie, sélectionnant parmi tout ce qu’il a entendu et vu (soit directement, soit par d’autres). Ensuite, ils rédigent leurs témoignages dans le but de nous faire comprendre ce qui les a bouleversés, transformés, enthousiasmés dans ce qu’a apporté le Christ. La « vérité » à chercher dans ces évangiles est de cet ordre : de l’évangile vécu, de la foi vivante en Christ. Pour l’auteur d’un évangile, c’est cela qui compte. La chronologie est secondaire.
Pourquoi la chronologie a pu être adaptée
Pour cette question de la disparition de Jean-Baptiste avant ou après les débuts de Jésus : cela se ressemble quand même beaucoup. Jean-Baptiste est exécuté et Jésus poursuit encore quelque temps son activité publique avant d’être lui-même exécuté ; il a existé comme une rivalité entre le groupe de Jean-Baptiste et celui de Jésus. Cela est historique. Mais, à vrai dire, même si c’est bien triste pour l’homme Jean-Baptiste et pour ses proches, sa mort est un fait relativement anecdotique quant à notre vie et notre foi à nous, 2000 ans après. Pourquoi un des deux témoignages aurait-il ensuite adapté la chronologie dans la rédaction de son évangile ? Je ne pense pas qu’ils se trompent. C’étaient pour eux des événements assez récents ; eux et leurs parents devaient s’en souvenir. Un des deux témoignages a donc délibérément adapté le déroulement, certainement afin de mieux transmettre son message de foi en Christ. Dans tous les cas, le rapport établi entre la disparition de Jean-Baptiste et les débuts publics de Jésus est intéressant : cela veut dire que le message du Baptiste doit être reçu comme une préparation à accueillir le Christ dans notre vie, et que le message de Jésus devait ensuite être le principal, d’un autre ordre, supérieur à celui du Baptiste.
Deux hypothèses sur le sens de cette différence
- Il est possible que Jean ait voulu insister sur la progressivité de ce passage, sur le fait qu’il peut y avoir un temps où nous gardons encore fermement un attachement au message du Baptiste, tandis que nous commençons à nous intéresser à ce que dit le Christ. Ce serait comme le dit le Baptiste en parlant de Jésus, selon l’évangile de Jean : « Il faut qu’il croisse, et que je diminue » (Jean 3.30). Jean est un spécialiste de la mise en valeur de cette finesse qui consiste à montrer une progressivité : le Royaume de Dieu est à la fois déjà présent et encore en train de venir. Il dit aussi que notre vie éternelle a déjà commencé en ce temps et reste vivante au-delà de la mort. C’est ainsi que Jean montre les disciples de Jésus continuer à baptiser d’eau comme le Baptiste, alors que Jésus ne le fait pas. Ils suivent déjà Jésus tout en étant encore du côté du Baptiste sur ce point, alors que Jésus est déjà dans une religion et une foi plus spirituelles, avec un culte « en Esprit et en vérité » (Jean 4.23) et un baptême non pas d’eau mais d’Esprit (Jean 1.33). Jean fait preuve de patience et d’ouverture vis-à-vis de notre foi ; il reconnaît que nous pouvons être dans un temps de changement progressif, un cheminement (Jean 14.6), que Jésus nous entraîne dans ce changement en douceur, dans la progressivité. Comme Jésus l’explique à la femme samaritaine : « Mais l’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont là les adorateurs que le Père recherche » (Jean 4.23).
- D’un autre côté, il est tout aussi possible que les évangiles synoptiques aient voulu être plus clairs en présentant d’abord la disparition du Baptiste avant que Jésus commence sa vie publique. Ces évangélistes ont peut-être voulu être ainsi plus schématiques, en appelant à tourner la page radicalement de Jean-Baptiste à Jésus, passant du rite religieux du Baptiste à la foi du Christ, de la conversion pour le pardon des péchés à l’annonce de l’amour de Dieu même pour les pécheurs non convertis, qu’apporte Jésus.
C’est en tout cas quelque chose de cet ordre qui est à chercher dans ces textes. Et en général, quand il y a deux versions, les deux sont intéressantes à entendre.
Sur la datation des évangiles
Vous avez raison, on dit souvent que l’évangile selon Jean a été écrit plus tard que les autres. Il ne s’agit que d’hypothèses. C’est assez plausible quant à la rédaction finale. Mais de toute façon, l’origine de ce texte remonterait à un témoignage direct de Jean (pas Jean-Baptiste, un autre Jean, qui a été un très proche disciple de Jésus), et il a pu exister une version (orale ou écrite) du témoignage de Jean qui serait aussi ancienne, voire plus ancienne, que celle des trois autres évangiles.
Bonne étude de la Bible, et bon cheminement dans la foi.
Dieu vous bénit et vous accompagne.
Par : pasteur Marc Pernot
En écho à ce texte :
-
Le baptême et la rémission des péchés : héritage des rites anciens ou nouveauté de l’Évangile ?
-
Les évangiles de Matthieu et de Jean ne mentionnent pas l’ascension, pourquoi ? N’est-ce pas une échappatoire ?
-
Que penser de la chronologie de la rédaction des livres du Nouveau Testament ?
