Prédication : Sortir de la chambre haute (Actes des Apôtres 1:12-14), par Kévin Buton-Maquet

Par Kevin Buton-Maquet

Apôtres autour du Sépulcre, par Albertino Piazza, musées d'État de Berlin - wikicommons

Apôtres autour du Sépulcre, par Albertino Piazza, musées d’État de Berlin.

 

Alors, du mont des Oliviers, [les apôtres] s’en retournèrent à Jérusalem ; la distance n’est pas grande : celle d’un chemin de sabbat. Rentrés en ville, ils montèrent à la chambre haute où ils se tenaient habituellement. Il y avait Pierre, Jean, Jacques, André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu, Jacques fils d’Alphée et Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques. Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière <et à la supplication> [1] avec femmes <et enfants> [2], et Marie la mère de Jésus, et avec les frères de Jésus.[3]
Actes des Apôtres 1, 12-14

 

[La Loi] Nous sommes aujourd’hui entre deux temps de clarté, entre la lumière de la Résurrection et la flamme de la Pentecôte. Nous sommes entre deux éblouissements, et c’est pourquoi nous sommes aveuglés. Nous sommes aujourd’hui entre deux brûlures, celle qui ourdait en nos cœurs lorsque l’étranger nous parlait sur le chemin d’Emmaüs (Lc 24, 32), et celle des langues de feu qui lècheront les apôtres à la Pentecôte (Ac 2, 3). Nous sommes entre deux chaleurs, et c’est pourquoi nous sommes glacés.

Car le texte que nous venons d’entendre ne nous laisse-t-il pas une impression de froid ? Il est court, aussi court qu’il se peut faire, ce d’autant plus qu’il est inséré entre deux moments de proclamation forte et claire : celle de Jésus qui promet d’envoyer l’Esprit Saint pour conférer aux apôtres sa puissance et faire d’eux des témoins. Et puis ensuite ce moment où l’Esprit descend bel et bien sur les apôtres, leur donnant la force de parler ouvertement aux foules sans plus craindre de subir le même sort que leur maître. Mais quant à notre texte, il se situe entre la promesse et sa réalisation. Avec lui, nous sommes dans le temps de l’attente et de l’hébétude, dans le temps de l’indécision et du cloisonnement.

L’ambiance, au début des Actes, est bien différente de celle de la fin de l’Evangile de Luc, alors même que l’un est la suite de l’autre. A la toute fin de son Evangile, Luc nous décrit des apôtres qui « s’en retournent à Jérusalem pleins de joie, et qui demeurent sans cesse dans le temple à bénir Dieu » (Lc 24, 52-53). Or, au début des Actes, nous les retrouvons, ces disciples, cloîtrés à l’étage, pour ne pas être visibles de la rue. Remarquez comme le texte suggère l’enfermement : les apôtres étaient sur la colline qui surplombe la ville, mais voici que Jésus s’en est allé pour la seconde fois, alors il faut bien redescendre dans les ruelles étroites ; et redescendre discrètement et prestement, car ils sont après tout des fugitifs de la justice, complices d’un criminel de la pire espèce. Il n’y a que quelques centaines de mètres à faire ― et il n’est pas question de faire un détour par le temple, il s’agit de faire profil bas ― ils montent directement dans la chambre haute et la voici toute entière, cette fière armée de disciples.

Alors, comme après une débâcle, on fait l’appel de ceux qui sont rentrés. On peut les nommer par leur nom, il faut dire que le décompte est vite fait. Pour les apôtres, il n’y en a plus que onze, il en manque un, tout le monde sait de qui il s’agit, mais personne n’ose le nommer. On a honte d’avoir nourri un traître en son sein ; et puis au fond on a honte pour soi-même, car n’ont-ils pas trahi eux aussi ? Sans doute n’ont-ils pas livré Jésus, mais ils l’ont abandonné dans ses derniers moments, ce qui est trahir médiocrement. Ainsi ramenés dans l’espace domestique, ils se trouvent sur le territoire des femmes, celles que dans cette société on relègue en tout à la dernière place. Comme, en cet instant, elles paraissent supérieures aux disciples même les plus officiels, parce qu’elles sont demeurées au pied de la Croix jusqu’à l’heure d’agoniser.

Ce temps d’attente et de désoeuvrement, ce temps d’aridité et de sommeil, je l’ai éprouvé durant le confinement. Nous avons chacun vécu très différemment cette période, en fonction de nos situations de vie respectives, aussi n’ai-je pas prétention à parler au-delà de mon expérience propre. Mais pour ce qui me concerne, je ne fus rien de ce que je voulus être durant ce temps. L’ironie du sort veut qu’il y a quelques mois, je renonçai à reprendre du service dans la réserve du Régiment médical, afin de ne pas confisquer à ma famille le peu de temps libre que je pouvais encore lui consacrer. Lors du déclenchement de la crise, j’aurais été engagé au côté des soignants et j’aurai pu contribuer, peut-être, à sauver des vies. Au lieu de quoi, j’ai dû me contenter de sauver ce qui pouvait encore l’être de mon mariage. Sans doute est-ce là une noble et belle tâche, mais une tâche dont je dois reconnaître que je ne me suis acquitté qu’à grand-peine et sans talent. J’aurais aimé être ce père dont tous les enfants rêvent, mais je me suis découvert irascible, épuisé, éteint. Les êtres que j’aime le plus au monde, je m’en serai détourné si je l’avais pu. J’ai été ramené à la sphère familiale, n’ayant rien à faire de plus que des milliards de femmes ont fait pendant des siècles sans s’en plaindre autant que moi, pour découvrir que malgré tous mes idéaux féministes et mes belles pensées, j’étais incapable de me hisser à la simple hauteur d’un père.

Alors je me sens comme les apôtres, orphelin de je ne sais quoi, traître à je ne sais qui. Je sors lentement du confinement, encore hébété par le long silence des choses, et je vois ma vie au loin comme celle d’un autre. Comme les apôtres, j’ai encore le souvenir douloureux de la présence du maître, mais je sais ce que je suis, et je ne sais que trop bien ce que je vaux, et alors qu’était venu le temps de faire le héros, je n’ai pu que difficilement m’occuper de deux enfants.

 

[L’Evangile] Que faire, lorsqu’il faut reprendre sa vie là où on l’avait laissée, après la grande humiliation qui vient d’avoir pris la mesure de ce qu’on est ? Ici encore, la situation des apôtres dans ce texte nous éclaire : « Tous étaient assidus à la prière et à la supplication ». La prière et la supplication sont les attitudes auxquelles nous devons revenir sans cesse. Lorsque vous ne savez plus quoi faire d’autre, vous pouvez encore veiller et prier. Or, lisant ce texte, je me suis rendu compte à quel point j’avais été, durant toute cette épreuve, comme une lande desséchée. Le réveil aux aurores, l’enchaînement implacable des événements quotidiens, le répit de la sieste des enfants qui permet d’avancer un peu dans son travail, tenir jusqu’au soir, puis leur coucher enfin qui vous laisse en proie à la plus profonde lassitude. La perspective de prier alors que déjà le corps tire de tout son poids vers le sommeil vous est insupportable, si tant est qu’elle affleure même à la conscience évanouissante.

La prière est donc la première pierre. Mais on ne prie pas seul : les disciples prient « d’un même cœur » (ὁμοθυμαδόν), ce qui a même thumos, le cœur comme siège des passions, des émotions, de ce qui vous prend aux tripes. On traduit parfois par « unanime », mais il ne faut pas comprendre cette unanimité des premiers disciples sur un plan trop intellectuel, comme un accord autour d’une même foi. Les divisions que relève, certes un peu malgré lui, Luc dans la suite des Actes nous montrent que les disciples sont loin de tomber d’accord sur tous les articles de la foi. Mais ce qu’ils ont en commun, c’est cette même brûlure du cœur qui leur vient d’avoir connu Jésus de Nazareth. Ils brûlent ensemble d’un absent ― le Christ ― et d’une promesse encore non réalisée ― l’Esprit Saint. Alors, je répète ma question : que faire lorsque vous devez former une communauté, et que tout ce que vous avez à faire valoir, c’est un absent et une promesse solennelle qui vous a été faite ? Eh bien, vous commencez par prier ensemble. Et vous faites bloc, ce qui veut dire que vous travaillez tous à l’œuvre commune, sans faire acception des personnes. Dans le texte, voyez quelle égalité nouvelle la nécessité fait régner entre tous les acteurs du récit : égalité entre les Douze moins un, ceux-là mêmes qui se voyaient peut-être comme les héritiers naturels du maître, et les femmes qui n’en avaient peut-être pas le titre mais bien la dignité. Egalité entre les Douze et les frères de Jésus, avec qui les relations n’ont pas toujours été au beau fixe (Lc 8, 19-21). L’égalité en somme qui survient entre les chrétiens lorsque ceux-ci n’ont plus le loisir de se disputer pour savoir lequel parmi eux est le plus grand (Lc 22, 24).

Que convient-il donc de faire, après l’égalité ? La suite du texte nous l’indique : il nous faut parler entre nous, et agir. « En ces temps-là, Pierre se lève au milieu des frères » (Ac 1, 15), et il leur parle tout haut de ce que personne n’osait dire. Il leur déclare en substance : « C’est vrai, il y avait un traître parmi nous, nous n’avons rien vu et il a tué notre Seigneur. » Une manière de dire : « Ce qui est fait est fait ». Et il leur propose immédiatement un projet très concret, tout simple en vérité : nommer un nouvel apôtre parmi eux, afin qu’il « devienne avec nous témoin de la résurrection » (Ac 1, 22). Il s’agit au fond d’aller de l’avant, de reprendre la marche ensemble, et de le faire en gardant en mémoire celui qui nous faisait tous brûler d’amour il n’y a pas si longtemps.

Voici ce que nous pouvons faire, pour sortir de l’état d’hébétude dont je parlais plus haut : par la foi, et dans le soutien de nos frères et sœurs en Christ, nous pouvons regarder le passé en face, une bonne fois pour toutes, et prendre acte de nos illusions perdues. Et puis nous pouvons le laisser glisser entre nos doigts comme une eau froide. Des choses mortes il n’est plus temps, nous ferons ensemble une communauté de témoins de la résurrection, témoins c’est-à-dire d’une absence, témoins d’une promesse d’un Esprit Saint qui est encore à venir, qui est toujours encore à venir. Comme les apôtres, nous ne savons pas de quoi demain sera fait, ni si les promesses qui nous ont été faites se réaliseront. Allons, qu’importe ! ce n’est pas notre affaire. Sortons seulement de la chambre haute : le monde en notre absence nous a laissé de la matière à être chrétien. Nous aurons dans les prochains mois à répondre de notre foi devant les puissances de l’argent, dont le credo compte pour seul article le business as usual. Sortons de la chambre haute : les êtres en notre absence ont entendu quelque chose de silencieux sous le bourdonnement des centres commerciaux. Nous aurons à leur montrer qu’une autre vie leur est donnée. Sortons de la chambre haute : la Terre en notre absence a pris une respiration par la grille un instant ouverte. Nous aurons dans les prochaines années à mettre dans la brèche nos doigts de chair, pour qu’elle ne ferme pas. Amen.

 


[1]  Notamment Codex Ephraemi rescriptus.
[2] Codex Bezae Cantabrigiensis
[3] Traduction de l’école biblique de Jérusalem, modifiée.

Print Friendly, PDF & Email

Vous aimerez aussi...

2 réponses

  1. Émile Morantin dit :

    Bonjour pasteur,
    A propos des douze,que Jésus n’aie pas choisi au moins une femme parmi les douze peut se comprendre ,douze apôtres comme les 12 tribus d’Israël ,(une femme cheffe d’une tribu ,scandale absolu!!),acceptons donc,mais après le départ ,programmé ou non,de Judas pourquoi ne pas le remplacer par une femme ,possiblement Marie-Madeleine par exemple!
    Jésus avait démontré durant son « périple » final,son attachement aux femmes qui l’entouraient,ou et à qui il venait en aide!
    Avec l’Esprit-saint reçu étrange qu’ils n’aient pas eu cette intuition,la face du monde en eut été changée!
    Mais peut-être ne l’avaient-ils pas reçu au moment de leur délibération!!!
    Ceci n’est juste qu’une réflexion à mon niveau,sans prétention théologique,il est plus facile de réagir 2000 ans après!!!
    Bonne journée!

    • Marc Pernot dit :

      Il y a bien eu Déborah qui était juge en Israël, ce qui fait d’elle la grande cheffe en cheffe. Le cantique de Déborah est un des plus anciens textes de la Bible, semble-t-il.
      Donc il aurait pu y avoir une femme parmi les 12 apôtres, cela aurait été un peu mince, il en aurait fallu 6, avec tant qu’à faire parmi chacun de ces deux groupes des personnes de différents continents, de différents âges et niveau de forme physique. C’est effectivement quelque chose à quoi nous sommes sensibles, 2000 ans après. Et c’est vrai que les sociétés étaient très très patriarcales (et cela ne progresse que trop lentement).

      Ces 12 personnes sont là symboliquement, comme vous le soulignez : 12 personnes représentent symboliquement le peuple de Dieu, au delà des espaces et de toute distinction. Le 12 évoque une totalité, il est multiple de 3 (évoquant Dieu et l’éternité), et de 4 évoquant l’universalité aux 4 coins de l’horizon.

      Par ailleurs, comme vous le soulignez, Marie-Madeleine a un rôle important, elle est faite « apôtre des apôtres » par Jésus, ce qui est bien mieux que de l’avoir parmi les 12. A elle seule est plus que les 12 !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *