Jésus et la Cananéenne : non, Jésus n’était pas xénophobe (Matthieu 15:21-28)

Enregistrement audio de la prédication / Enregistrement du culte entier

(Voir le texte biblique ci-dessous)

prédication (message biblique donné au cours du culte)
à Genève le dimanche 13 février 2022,
par : pasteur Marc Pernot

peinture de Mattia Preti (1660) représentant Jésus et la cananéenne.jpg
Ce récit est difficile, les interprétations qui en sont souvent données me semblent encore plus désagréables et choquantes que le récit lui-même.

 

1) Jésus serait xénophobe, la femme le sauve ?

Il a été souvent été expliqué que Jésus était xénophobe au début de l’histoire, réservant le salut aux juifs, traitant même cette femme de chienne parce qu’étrangère et païenne. Et que c’est l’attitude humble de la femme qui aurait converti Jésus, l’amenant à ouvrir son action aux non juifs.

Cette interprétation ne me semble pas résister à l’analyse des textes. En effet, notre récit se situe au chapitre 15 de la vie de Jésus selon Matthieu, et dans ce qui précède, Jésus a déjà donné déjà plusieurs gestes et paroles qui montrent son ouverture aux païens non juifs, avant sa rencontre avec la Cananéenne, et bien avant que l’apôtre Paul devienne l’apôtre des païens. Au chapitre 8 : Jésus vient très volontiers au secours d’un centurion romain et acclame sa grande foi (8:10-11), comme ici, alors qu’un centurion romain est infiniment plus étranger et païen qu’une Cananéenne, et Jésus ajoute que « la multitude de personnes d’orient et d’occident seront à table avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux ». Ensuite, au chapitre 12, Jésus dit qu’il se place en droite ligne de l’histoire de Jonas (12:39), or Jonas est le type même du prophète envoyé afin de sauver les plus païens des païens, les Ninivites, qu’ils changent et se tounent vers l’Éternel.

Enfin, dans ce récit que nous lisons ce matin, quand Jésus dit « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. », à quelle occasion dit-il cela ? C’est en réponse aux disciples qui en ont assez des cris de la femme et qui demandent à Jésus de la « renvoyer », de la détacher de leur groupe. Jésus leur répond en expliquant pourquoi il ne chasse pas la Cananéenne : c’est qu’il a été envoyé aux brebis perdues de la maison d’Israël. Qu’en conclure ? Cela signifie que Jésus affirme compter cette femme cananéenne parmi ses brebis qu’il a mission d’aider et donc qu’il ne peut la renvoyer. Ces paroles de Jésus sont effectivement comprises ainsi par la femme : comme une invitation et non comme un rejet. Elle se sent alors accueillie par Jésus s’approche et tombe à ses pieds.

Ce n’est pas très étonnant que Jésus compte une Cananéenne comme faisant partie de sa mission. Car c’est à la définition même de la fonction de Messie d’apporter le salut de Dieu à tous les peuples. Jésus le sait depuis sa première année de catéchisme à la synagogue (Ps 22:28, Ésaïe 42). C’est la promesse faite à Abraham (Genèse 12) et c’est la mission d’Israël d’être la lumière pour éclairer toutes les nations (Ésaïe 49:6). La mission du Christ est par définition pour la terre entière, ensuite, il faut bien, même pour le Christ, commencer quelque part : c’est une question de forces, de stratégie, mais pas de visée.

Donc il me semble pas possible de dire que Jésus était au départ xénophobe et nationaliste, limitant son salut aux seuls juifs. Cette interprétation me semble même dangereuse par le fait qu’elle affirme tranquillement que Jésus aurait pu être xénophobe pendant plus de la moitié de son ministère de Christ. Cela nous excuserait de l’être encore un peu…

Il nous faut donc trouver d’autres pistes de lecture pour comprendre ce que nous dit de récit.

 

2) Jésus aide la femme à orienter sa prière

D’après ce que Jésus explique à ses disciples, il est donc en train de travailler au salut de cette femme alors même qu’il la laisse crier sa prière à propos de sa fille. Et cela nous apprend beaucoup sur notre façon d’espérer et de prier.

Au commencement, la femme crie de loin : « Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David ! Ma fille est vilainement démonisée. »

Au milieu du récit, après le silence, puis les paroles de Jésus, sa posture et sa demande ont déjà évolué : elle est venue aux pieds de Jésus et lui demande « Seigneur, viens à mon secours ! »

Quelles évolutions pouvons nous relever dans cette première étape du salut apporté à cette femme ?

Au début elle priait un Jésus lointain, un Jésus roi, à l’image de David, elle attendait un prodige réalisé par la force, de l’extérieur et réglant son problème. C’est confondre Dieu avec un de ces pseudo grands marabouts, c’est confondre foi et superstition. L’aide de Dieu ne marche en général pas comme cela. Je connais bien des personnes qui ont prié encore et encore avec ardeur pour une juste cause, espérant convaincre Dieu à une action extérieure, et sont déçus, comme cette femme devant le silence de Jésus, par le peu d’efficacité de leur prière, se demandant si Dieu les aurait abandonnées ? Certainement pas.

La réponse que Jésus apporte aux disciples nous redit qu’en Christ, Dieu est venu pour les brebis perdues. Il n’est venu que pour cela : pour ses brebis, pour les retrouver, les porter, les sauver, les rassembler, les nourrir (Mt 18:12). Ensuite, ce sera à elles, les brebis déjà plus en forme, de faire du travail pour qu’il y ait de meilleures conditions de vie présentes et futures sur cette planète (voir Jean 9:4 ; Actes 1:6-8).

Le silence et la parole de Jésus aident la femme à orienter le travail de sa prière : c’est elle-même que Dieu vient rencontrer et soigner. La femme s’approche enfin, c’est sur elle-même qu’elle demande de l’aide. Pas d’abord sa situation. Sur cela il sera temps de travailler ensuite, encore avec l’aide de Dieu, il est vrai.

C’est un changement de théologie et donc de prière. La maladie de sa fille n’est pas sans rapport avec cette question. Car le « démon » dans la Bible ce n’est pas une sorte de créature invisible qui viendrait nous tourmenter. Le « démon » c’est l’idole que l’on adore en vain car elle ne correspond à rien de vivant, rien de bienfaisant, au contraire. Adorer un dieu qui serait un magicien tout puissant qui attendrait qu’on l’honore pour nous aider, c’était ainsi peut-être que les Cananéens espéraient en leurs dieux, à grand renfort de sacrifices et de cris. Cela peut effectivement tourmenter vilainement d’avoir la tête et le cœur infestés par ce type d’adoration.

 

3) Nourrir l’enfant ou le petit chien ?

La femme est libérée de cela, Dieu s’intéresse donc à elle et c’est elle que Dieu veut rejoindre, soigner, nourrir.

Elle a bien fait de prier comme elle le faisait, cela a été le premier pas d’un chemin, le silence et la parole d’Évangile de Jésus ont fait le reste. Saint-Augustin a écrit que la prière augmente notre capacité à recevoir. C’est exactement cela.

C’est une première étape. Jésus poursuit. Il y a encore à approfondir dans sa façon d’espérer en Dieu. Que va-t-il, que Dieu peut-il soigner en elle ? Jésus prononce un très étrange aphorisme, que la femme saisit parfaitement, permettant une fin heureuse à cette curieuse histoire.

Jésus dit « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. » Jésus traiterait-il cette femme de chienne ? de sous humaine ? de même pas humaine parce que quoi ? Païenne ? Étrangère ? Femme ? C’est absolument impossible de la part de Jésus.

Ce type de difficulté apparente se retrouve souvent dans les textes bibliques, par exemple quand il est question de juste et de pécheur, ce n’est pas pour classer les individus dans ces deux catégories. C’est pour nous aider à faire le point, chacun étant plus ou moins à la fois juste et pécheur. De même ici, il est impossible que Jésus qualifie tel type d’individus de chiens et d’autres d’enfant de Dieu : enfant et chien sont plutôt ici deux dimensions présentes en tout individu. Toute personne est, pour Jésus, enfant de Dieu. L’enfant c’est notre personnalité profonde, notre conscience, notre soif d’apprendre et de grandir, et ce souffle divin que Dieu a mis en chacun. Et le petit chien est notre dimension animale et sociale, sensible. C’est loin d’être négligeable, évidemment. Et c’est souvent ce qui nous intéresse avec le plus d’urgence : être en forme, heureux, épanoui dans nos capacités, notre vie et nos relations.

Que veut donc dire Jésus quand il répond à la demande d’aide de la femme par son « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. » ? C’est que Dieu a du mal à travailler sur les symptômes de nos difficultés, c’est plutôt le cœur de notre être qu’il met en forme (l’enfant de Dieu que nous sommes). C’est cela qu’il convient de travailler avec Dieu dans la prière. Tout le reste en découlera (comme le dit Jésus en Matthieu 6:31-33 « Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu, et le reste vous sera donné en plus»). La femme a raison quand elle dit que les miettes de bénédiction tombent de la table, nourrissent et régalent le petit chien en nous.

Il est légitime d’espérer des fruits de l’aide de Dieu pour notre vie concrète, heureusement. Seulement le chemin d’exaucement part de plus profond. Par exemple, je connais bien des personnes qui demandent à Dieu de les aider pour trouver un conjoint, pour être délivré d’une addiction, pour faire face à la dépression, ou à leur manque de maîtrise d’eux-mêmes, leur réussite. C’est évidemment légitime d’espérer cela, et de travailler dessus. Dieu, lui, appelle le cœur de notre être à un banquet de fête pour la nourrir, l’entretenir, le vivifier. De formidables miettes retomberont régaler et sustenter le petit chien de notre être.

4) Jésus change effectivement

Néanmoins, je suis d’accord avec les interprètes qui disent que Jésus change à cause de cette femme. Il était venu pour se reposer un peu, lui et ses disciples. Car il est bon de prendre du temps pour reposer et soigner notre petit chien. Survient cette brebis perdue qui crie sa détresse. Cela dérange leurs plans de repos, les disciples n’ont pas tort. Jésus, encore une fois, adapte ses priorités, change ses plans. La vie est comme ça : tantôt il est bon d’interrompre notre service pour soigner et reposer notre être ; et tantôt il est bon d’interrompre notre repos pour servir, selon ce que notre conscience éclairée par l’Esprit nous soufflera.

Amen.

pasteur Marc Pernot

Textes de la Bible

Évangile selon Matthieu 15:21-28

21Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. 22Et voici qu’une Cananéenne issue de ces régions se mit à crier : « Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David ! Ma fille est vilainement démonisée. »

23Mais il ne lui répondit pas un mot. Ses disciples, s’approchant, l’interrogeaient : « Renvoie-la, car elle crie derrière nous. »

24Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. »

25La femme vint se prosterner devant lui : « Seigneur, dit-elle, viens à mon secours ! »

26Il répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. »

27La femme répondit « Oui, Seigneur ! et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. »

28Alors Jésus lui dit : « Ô femme, grande est ta foi ! Qu’il te soit fait comme tu le veux ! » Et sa fille fut guérie dès cette heure-là.

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Marc Pernot

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2 réponses

  1. Christiane dit :

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