Pourquoi la Bible n’est-elle pas plus claire concernant certains sujets-clé ?

Par : pasteur Marc Pernot

Illustration : groupe de jeunes en randonnée, avec un fond de drapeaux de prière - Photo by Tiago Rosado on Unsplash

Question d’un visiteur :

Bonjour,

Pourquoi la Bible n’est-elle pas plus claire concernant certains sujets-clé ?

Exemples:
– divinité de Jésus (et par extension: trinité)
– libre arbitre ou prédestination ?
– division corps/âme/esprit
– les langues du « parler en langues » étaient-elles de vrais langages, ou le charabia actuellement constaté ?
– la coupe contenait-elle du raisin, ou du vin ?
– etc.

Des centaines d’heures de discussion (et des schismes) auraient pu être évités…

Cordialement

Réponse d’un pasteur :

Bonjour Monsieur,

Cette remarque que vous faites est exactement celle que font les disciples de Jésus en l’entendant parler :  » Mais, pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » (Matthieu 13:10), c’est à dire sous forme d’énigmes. Jésus répond que c’est délibéré, que c’est une pédagogie afin de les mener vers la vie. Il fait cela afin de les embrouiller, afin qu’ils ne comprennent plus rien. Pourquoi ? Parce que la vie est riche et donc complexe. Que Dieu l’est encore plus, étant source de ce foisonnement de vie et de sens. Celui qui pense tenir LA vérité sur Dieu s’illusionne lui-même, il s’est forgé une idée de Dieu à partir de trois petites formules et deux petites expériences spirituelles, peut-être aussi quelques versets de la Bible qui vont tous dans le même sens. Il croit tenir Dieu alors que c’est en réalité une idole que lui et son entourage se sont forgées, se confortant entre eux dans leur petit groupe en se disant qu’ils sont bien contents de penser ce qu’ils pensent, qu’ils ne sont pas comme ceux du dehors, qui sont dans l’erreur et donc perdus à jamais : des « eux » qui ne sont pas comme « nous », auxquels il convient, au nom de Dieu , de traiter d’infidèles, d’hérétiques, de non-chrétiens, et autres étiquettes offensantes. Jésus connaissait cette sorte-là de religieux. Ils les plaints comme s’ils étaient aveugles, car il n’y a pas plus aveugle que celui qui n’observe plus, de se pose plus de questions, ne se remet pas en question.
C’est ainsi que les paraboles de Jésus sont troublantes, comportant en général quelque chose qui fait dérailler la logique bien huilée de son auditeur, son moralisme, son dogmatisme.
Par exemple, dans la parabole du « bon samaritain », la question est de savoir quel est le prioritaire entre « aimer, Servir Dieu » et « aimer, servir son prochain comme soi-même » (Luc 10). Jésus présente alors cette parabole, avec deux types de personnages : des bien religieux et un Samaritain mal vu qui viennent ou non au secours d’un homme. Le moraliste se précipite en disant qu’il voit LA vérité : les religieux représentent le mauvais de l’histoire tandis que le samaritain représente la figure du juste. Jésus montre par sa réponse que l’enjeu est plutôt de se mettre à la place du blessé laissé à moitié mort sur le bord de la route par des brigands, et de se laisser soigner et rendu à une vie en abondance. Pas un mot pour dire que les uns sont mauvais, ni l’autre bon. Jésus casse ici le moralisme des bien pensants : il nous invite à nous considérer comme étant en panne sur le bord du chemin, ayant besoin d’aide pour pouvoir tenir debout et être autonome. Alors nous verrons la complexité de notre situation à un moment donné de notre vie, soit pour voir l’urgence de rendre un service utile pour aider une personne dans le besoin, soit pour voir l’urgence de prendre un temps de respiration hors de l’activisme pour prier, réfléchir, contempler la beauté et contempler Dieu. Jésus lui-même vit les deux, parfois il renvoie la foule avide de son aide afin de lui-même se retirer pour prier ou se reposer. D’autres fois il se laisse interrompre dans sa prière par l’arrivée de personnes demandant de l’aide.
Jésus cherche ainsi à casser le moralisme et le dogmatisme des donneurs de leçons et des faiseurs de sectes. C’est vrai que cela nous dérange car nous aimons avoir une recette toute simple de choses à penser et de choses à faire pour se sentir en sécurité. La vie, selon le Christ, n’est pas si simple, elle est bien plus riche, belle, et complexe que cela. Il s’agit de se laisser donner par Dieu des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, Jésus ajoute que nous avons aussi une intelligence personnelle pour gérer cela, et ensuite un cœur pour faire de nous-même un choix, et un corps, des forces pour agir à notre mesure.
Voilà pourquoi Jésus ne fait pas de catéchisme, ni ne développe une dogmatique, ni propose un moralisme. Il cherche à ce que nous nous ouvrions à notre propre genèse dans une collaboration avec Dieu.
Ces questions de la divinité de Jésus, de notre liberté, de ce qui est juste ou non de faire, de penser, la question de l’articulation entre les différentes dimensions de notre être… sont à débattre entre nous, et ensuite à évaluer personnellement, tout en restant prêt à remettre en question ce que nous pensions avant afin de progresser dans la fidélité et de tenir compte des circonstances particulières.
Que serait-il passé si Jésus avait écrit un livre, bien carré, clair et net ? Il aurait alors construit une secte, avec les personnes du dedans qui adhèreraient à son système et les mécréants au dehors. Il aurait travaillé à ce que ses adeptes ne se posent pas de question, puisque les termes même de la juste formule aurait été révélés, il ne faudrait surtout pas réfléchir, surtout pas adapter à la réalité. L’Evangile du Christ n’est pas conçu comme cela, c’est une incarnation de la façon d’être de Dieu. Une incarnation dans l’histoire et dans ce monde : dans notre histoire et dans la réalité complexe de ce monde.
C’est pourquoi la Bible est l’expression de voix et de sensibilités différentes, et que nous avons la chance d’avoir quatre évangiles pour rendre témoignage de l’unique personne de Jésus-Christ. C’est une grâce incroyable car effectivement cela est source de montagnes de commentaires, de discussions et de livres. Et c’est extraordinairement enrichissant et libérant à la fois.
Ensuite pour ces « petites » questions que vous citez, il y a, beaucoup à dire, et donc à discuter, fort heureusement, ce qui n’empêche pas de poser des réponses partielles, partiales, temporaires :
  • divinité de Jésus (et par extension: trinité) ?
    Jésus lui-même fait tout pour qu’on ne le prenne pas pour Dieu, et renvoie sans cesse à Dieu lui-même. Quant à la trinité, les dix premières générations de chrétiens n’avaient même pas entendu parler de ce terme.
  • libre arbitre ou prédestination ?
    Jésus parle de la liberté comme un produit de la vérité, c’est à dire dans ce contexte un produit de la fidélité, celle de Dieu (son amour gratuit et inconditionnel pour nous, qui est donc libérant) et notre fidélité (notre confiance en Dieu) qui lui permet de travailler en nous à notre émancipation, à l’épanouissement de notre personnalité. En ce qui concerne la prédestination, c’est effectivement complexe, il me semble lire par exemple dans les paraboles des perdus et retrouvés de Luc 15 que même la plus perdue des brebis perdue est retrouvée par Dieu et ramenée dans la vie, mais aussi que si les deux fils ne rentre pas en lui-même pour retourner dans la maison du Père, le Père n’y peut rien, si ce n’est d’espérer. Je dirais que nous sommes tous sauvés, ou plutôt que le meilleur de nous-même, notre personnalité profonde est prédestinée à rester en vie, et que notre part souffrante ou méchante est rendue temporaire, et est prédestinée à être débarrassée…
  • division corps/âme/esprit ?
    cette distinction est plus un import de la pensée grecque dans la théologie chrétienne tardive. La personne humaine dans la Bible est une, corps animal animé d’un souffle divin. Il y a par contre schématiquement deux façons d’être, en mettant aux commandes de notre vie l’une ou l’autre de ces priorités : notre dimension animale, égoïste en choisissant de vivre « selon la chair », ou bien de vivre « selon l’Esprit » si c’est ce souffle divin en nous qui domestique l’animal.
  • les langues du « parler en langues » étaient-elles de vrais langages, ou le charabia actuellement constaté ?
    La langue évoquée à la Pentecôte, inspirée par l’Esprit, le souffle divin, est (d’après le récit des Actes des apôtres), une langue que les personnes entendent et comprennent comme étant leur langue maternelle. C’est exactement donc l’inverse du charabia évoqué par l’apôtre Paul (1Corinthiens 14), et c’est pourquoi l’apôtre Paul n’est pas très chaud pour ce genre de transes mystiques. Si ce genre de pratiques aide certaines personnes dans leur foi : c’est génial. Mais il ne me semble pas possible compte tenu de ce que nous voyons dans ces écritures prétendre que ce serait un signe de l’Esprit dans telle personne plus que dans une autre pour qui cette pratique serait étrangère. Le langage de l’Esprit est une façon de s’exprimer qui rejoint l’autre, qui lui parle, qui le nourrit et le rend meilleur.
  • la coupe contenait-elle du raisin, ou du vin ?
    A mon avis, pour des raisons symbolique et rituelles, la coupe contenait du vin. Il en est ainsi pour un repas de Pâque. Mais surtout, le vin est un symbole de la vie éternelle : le travail de la vigne évoquant la collaboration de Dieu et de l’humain pour produire du fruit en ce monde, le jugement étant comparé à la vendange et au pressoir (jugement d’amour quyi garde la moindre goutte de bien en chacun, et éliminant le reste). Cela donne le jus de raisin : le meilleur de ce que nous sommes. L’Esprit est comme la fermentation qui fait du vin : sur la base du jus de raisin mais qui devient alors tout autre chose, de réjouissant.
Mais Chacun peut se fair sa propre interprétation, et c’est ce qui est très enrichissant. Un peu fatigant mais enrichissant et personnel. Cette liberté est parfois ressentie au début comme peu sécurisante, mais notre sécurité est la grâce de Dieu pour nous. Et précisément, c’est un point essentiel, peut-être le point essentiel de placer sa confiance en la seule grâce de Dieu, et de faire ensuite tout simplement au mieux, comme nous le pouvons. En sincérité.
Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

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