Ne plus espérer et consentir à la réalité, ne serait-ce pas plus sage ?

Par : pasteur Marc Pernot

Chapelle entourée de cyprès - Photo by Kristof Van Rentergem on https://unsplash.com/photos/wpJzHTg2UA8

Chapelle Madonna di Vitaleta et ses cyprès, en Toscane, Italie

Question d’un visiteur :

Bonjour Marc
Il y a des jours où la foi semble me quitter. Les textes sur lesquels la foi chrétienne repose sont si archaïques, si lointains ! Depuis qu’ils ont été écrit, plus rien de réellement nouveau n’est survenu en ce monde. Les premiers chrétiens étaient animés par l’espérance qu’un monde nouveau allait surgir, mais rien n’est survenu que le déroulement du temps, son bruit et sa fureur. Non, rien d’autre, je trouve, qu’une déperdition du jaillissement originel et la gestion administrative, plus soucieux de « morale close » pour parler comme Bergson que de recherche de la vérité et de l’humanité authentique. Des croyants déistes moralisants en quête de certitudes par crainte de la mort, du non-sens et de l’absurde.
Oui, il y a des jours ou je n’en peux plus. L’absurde me paraît être, paradoxalement, l’option la plus intellectuellement raisonnable. Ne plus espérer et consentir à la réalité comme ce bon vieux Freud, n’est-ce pas plus sage ? Merci pour votre réponse.

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir,

« Ne plus espérer et consentir à la réalité comme ce bon vieux Freud, n’est-ce pas plus sage ? »
Non, vraiment pas, à mon avis.

Ce serait comme de dire au cyprès : à quoi te sert-il de t’élever en forme de flèche puisque tu n’atteins jamais le soleil ? Alors que cette élévation est sa nature, sa forme même est tournée vers le haut, sa vocation. Pousser horizontalement, ou pire ne plus pousser et rester à un état inerte : ce serait une aliénation, comme de décider de se prendre pour une mousse alors qu’on est un cyprès, ce serait tout autant rater la cible que si la mousse désirait devenir cyprès. Comme lui, l’humain est fait pour s’élancer en direction du ciel, poussant un peu chaque jour d’une certaine façon et pousser également du côté de ses racines. Bien entendu, cette élévation du cyprès est imperceptible à l’œil quand on regarde seulement joue après jour, et son enracinement peut-être encore plus, et pourtant déjà le cyprès s’est élevé et s’est enraciné. Quant à nous, notre élévation et notre enracinement peuvent se vivre parfois comme par paliers, avec des périodes de stagnation, certes, mais qui rendent possible une période de vive croissance. C’est normal.

En même temps il y a de la beauté dans votre déception, il y a une belle ambition pour l’humanité et pour la vie humaine. C’est vrai que nous sommes dignes de cet enthousiasme et de cet élan des premiers chrétiens, nous sommes même les enfants de cet enthousiaste inouï (et même fou) de Jésus de Nazareth. C’est notre vocation, celle d’un cyprès. Mais cette ambition doit être conjuguée, à mon avis avec de l’humilité et avec de la lucidité.

  • Humilité d’une vocation qui consiste au moins à regarder vers le haut et espérer dans le profond. Ne pas y arriver ou n’y arriver qu’un peu est une autre question. Au moins nous répondons à notre vocation en regardant vers le haut et vers le profond. D’être tourné vers le ciel, et d’être reconnaissant de la profondeur qui nous a amené à ce que nous sommes au fond de nous-même. Gratitude d’être digne du meilleur : de Dieu et d’avoir son origine en lui. Même si, évidemment nous ne l’atteignons pas. Car de toute façon, c’est lui qui nous rejoint et qui nous porte quand nous sommes au plus bas.
  • Et lucidité, oui, nous ne sommes pas Dieu. C’est vrai. Nous ne sommes pas Jésus-Christ. C’est vrai. Mais nous ne sommes pas non plus une amibe, ni un virus. C’est déjà formidable. Accepter d’être entre les deux. Et déjà être heureux de ce que nous sommes. Partir de là. Comme chaque génération nous repartons de quasiment zéro à notre origine, de la simple cellule. Mais déjà, nous avons un peu évolué, non ?

Les textes bibliques sont archaïques, datés, contextuels… mais pas tant que ça. Des textes que j’ai écrits il y a 20 ans me semblent plus datés que le Psaume 1er qui compare notre vie à un arbre et à un épi de blé. Et puis ces textes ont pétri la conscience de l’humanité et en particulier notre culture, de notre culture, rien que pour ça, ces textes sont comme notre ancienne arrière grand mère qui mérite du respect même si elle radote un peu, et refuse de se mettre à l’internet car elle n’y voit pas d »intérêt. Ensuite, si, vraiment, il y a des textes immenses de beauté, de profondeur et d’élévation qui ont été écrits depuis 2000 ans.

Pour ce qui est des institutions, c’est vrai qu’elles sont décevantes, il n’y a là rien que du très normal, le propre de l’institution est de toujours plus secréter de l’institution jusqu’à ce qu’elle soit tellement lourde et qu’elle se prenne tellement au sérieux qu’elle n’arrive plus à bouger, et dépérisse. Sauf si un prophète ou une prophétesse, ou un petit groupe de deux ou troi personnes se lève et donne une impulsion vitale de réforme.

Mais je ne partage donc pas votre désespoir sur la perte de feu sacré. Peut-être est-ce parce que je rencontre pas mal de personnes qui ont ce feu sacré dans leur vie propre. Et cela n’est pas toujours en faisant de la grande publicité. Je trouve sincèrement que bien des personnes font ce qu’elles peuvent, mettent vraiment leur tripes dans leur façon de vivre, avec leur cœur, avec ce qu’elles ont de foi, de tête, avec leurs efforts, avec aussi leurs souffrances, leurs fragilités et leurs défauts, certes, avec leur fatigue. Et que tout cela est extraordinairement touchant.

Donc, si, vraiment, cela vaut le coup d’au moins « lever les yeux vers les montagnes » et de « chercher d’où viendra le secours » (Psaume 121). Cela est extrêmement fécond. Mais même si cela ne l’était pas, cela resterait essentiel d’avoir cette attitude, ne serait-ce que pour la beauté du geste.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

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2 réponses

  1. Pascale dit :

    Il y a bien des domaines dans lesquels le monde (ou une partie du monde) a évolué dans le sens d’une vie plus juste et plus belle ; certaines de ces évolutions sont peut-être dues à la diffusion de l’Évangile ou du moins à l’espérance d’un monde meilleur, et n’auraient peut-être pas vu le jour s’il n’y avait pas eu au moins quelques personnes qui avaient refusé de consentir à la réalité : une meilleure conscience des droits de l’homme, l’abolition de l’esclavage, la lutte contre le racisme, plus d’égalité homme femme, la gestion du handicap dans la société, la médecine et l’accès aux soins, la scolarisation de masse et l’accès à la culture, pouvoir écouter si facilement de la musique, la possibilité de se soucier de ce qui se passe à l’autre bout du monde, la protection sociale, une certaine solidarité entre états, … Et Dieu n’y est peut-être pas pour rien dans tout cela !

    • Marc Pernot dit :

      Grand merci pour ce regard plein de bienveillance et d’espérance pour notre humanité, pour Dieu. Qui fait ce qu’il peut 🙂

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