Un échange inspirant sur le récit des pèlerins d’Emmaüs, où la résurrection se dévoile non comme un fait matériel, mais comme un éveil intérieur. Cette lecture de l’Évangile de Luc invite à reconnaître la présence du divin dans les gestes du quotidien et l’ouverture du cœur.
Question d’un internaute : Pourquoi les disciples ne reconnaissent-ils pas Jésus ?
Bonjour pasteur Pernot,
Au moment de Pâques, j’ai relu les passages relatifs aux apparitions du ressuscité. Ceci m’intrigue : pourquoi parfois, pas toujours, les disciples ne reconnaissent pas Jésus tout de suite ? Ainsi Marie de Magdala au tombeau, les pèlerins d’Emmaüs, les pêcheurs au lac de Tibériade en Jean 21. Serait-ce de la part des évangélistes une manière d’avertir qu’il faut entendre le récit de façon spirituelle ? Que Jésus ne se laisserait pas reconnaître par son physique, son visage, mais par une parole (Marie !), un geste (la fraction du pain), un signe (une pêche abondante). Mais d’autres fois, il n’y a pas de doute, Jésus montre des cicatrices, mange du poisson… Que penser de ces différences ?
Une lecture personnelle de l’épisode d’Emmaüs (Luc 24)
Dans l’épisode d’Emmaüs, qui me tient à cœur, il me semble qu’une lecture dans un sens spirituel est fortement suggérée par Luc au chapitre 24. On dirait un culte : deux disciples assemblés en son nom et Jésus est au milieu d’eux, prédication en chemin, partage du pain le soir à l’étape. Le sacrement accompli, la présence s’efface (intéressant pour la doctrine de la Cène).
J’ai été amené à gamberger sur ces deux pèlerins qui me touchent. Il en est résulté ce qui va suivre. J’aime imaginer de cette autre façon l’histoire racontée par Luc. Je pense que cette version est compatible avec l’Écriture. Je ne prétends pas qu’elle est vraie, ou importante. Voici :
Cléophas (ou Clopas) et son épouse Marie habitent au petit bourg d’Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem. Ils ont entendu la parole de Jésus quand il est venu en Judée, ou bien ils ont accueilli une paire de ses disciples voyageant sans argent ni bagages et ont reçu la paix (Luc 10). Maintenant le jeune couple suit la Voie. Comme chaque année, ils montent à Jérusalem pour la Pâque et se joignent à la foule qui envahit la ville sainte. Ils voient Jésus, ils assistent consternés à sa passion. Marie se tient près de la croix avec les autres femmes (Jean 19,25). Le surlendemain, Cléophas et Marie se résolvent à regagner leur foyer à la campagne.
Ici commence le récit de Luc, qui ne donne pas l’identité du second disciple car le témoignage est reçu du mari (sur la valeur accordée au témoignage des femmes en ce temps-là, voir juste avant en Luc 24,11). La mort dans l’âme, ils ruminent en route leur déception. Et puis la Vie surgit. Un inconnu, une présence qu’ils ne reconnaissent pas encore, les accompagne et leur parle. Et leur cœur se met à brûler au-dedans d’eux. Arrivés à destination, ils invitent l’inconnu chez eux. Ils doivent insister pour qu’il reste souper à la maison, il ne s’impose pas (très intéressant). Il n’est nullement question d’auberge dans le texte, tant pis pour Rembrandt. À la fraction du pain, ils reconnaissent enfin celui qui les a visités. Tout bouleversés, ils retournent immédiatement à Jérusalem, en pleine nuit, par un chemin sans doute peu sûr, pour annoncer la nouvelle aux onze apôtres.
Bien fraternellement.
La réponse du Pasteur Marc Pernot : La résurrection comme éveil
Cher Monsieur,
Il me semble excellent et fidèle de se laisser rejoindre et inspirer par ces textes des Évangiles. Ces textes nous sont donnés pour que nous en fassions ce que nous voulons : cette lecture théologique que vous proposez est donc tout à fait légitime. Votre geste est même inspirant et c’est pour moi une joie de le partager ici.
Le fait que le second disciple sur la route d’Emmaüs ne soit pas nommé me semble être un procédé littéraire classique, particulièrement dans les évangiles : ce personnage invite le lecteur à s’identifier à ce personnage, son nom est notre nom à nous. C’est comme dans cette vidéo où un professeur révèle à ses élèves quel est son élève préféré (en leur disant de passer un à un regarder le portrait de son élève préféré caché au fond d’une boîte où il avait placé un miroir).
C’est ainsi qu’il me semble que le mystérieux « disciple bien-aimé » de l’Évangile selon Jean est le lecteur de cet évangile, nous invitant à suivre le Christ et nous sachant être le disciple préféré du Christ, nous aussi.
Interprétation de la résurrection : Expérience spirituelle ou physique ?
Bien des théologiens catholiques comme protestants pensent que ces récits de résurrection du Christ sont des expériences spirituelles des disciples de Jésus. Comme vous le dites ; des disciples de Jésus ayant vécu avec lui avec intensité quelques années auraient-ils pu oublier son visage ? L’ayant retrouvé vivant, l’auraient-ils laissé s’évaporer comme cela ? Un Jésus en chair et en os passerait-il à travers les murs et les portes fermées à double tour ? Mais chacun peut se faire sa propre opinion, sa propre lecture de la Bible, comme vous le montrez très bien.
Il me semble que le Christ est « ressuscitant ». Dans ces récits, nous ne voyons pas Jésus ressusciter, par contre ils nous décrivent tous comment ses disciples ressuscitent, eux. En effet, les mots pour dire la résurrection sont littéralement : Egeirō (ἐγείρω) : s’éveiller ou être éveillé ou anistēmi (ἀνίστημι) : se mettre debout comme nous le matin, mais ici existentiellement et spirituellement.
Quand Jésus montre à Thomas ses plaies « dans ses mains » (Jean 20:27) et l’invite à avancer ses mains vers lui, c’est un détail intéressant car les lecteurs de l’Évangile savaient très bien à l’époque que l’on ne crucifiait pas les gens en plantant un clou dans la main (la peau entre les phalanges n’aurait pas pu retenir le poids du corps), mais les clous étaient plantés dans l’avant-bras près du poignet. Avancer sa main et avancer son doigt vers la main du Christ est donc à prendre au sens non pas matériel mais spirituel et moral : c’est maintenant au disciple de faire un geste pour s’approcher de la façon d’agir du Christ, de prendre sa suite dans son action de création et de salut pour le monde. Comme lecteur, nous pouvons mettre nos pieds dans ses pas, notre main à la pâte de son œuvre comme nous y invite Jésus : comme j’ai été envoyé, je vous envoie… C’est aussi ce que dit, autrement, le récit de l’ascension dans le livre des Actes.
Quant au tableau de Rembrandt, c’est aussi un de mes préférés, et j’use et abuse de son tableau montrant l’étonnement des disciples d’Emmaüs pour inviter les personnes aux groupes de théologie où nous cherchons à oser un nouveau regard sur Dieu, sur le Christ, sur la foi, sur la Bible, sur le monde et sur les autres.
Belles lectures, intelligentes et inspirées
Dieu vous bénit et vous accompagne.
PS. vous pourriez voir cette prédication : Des yeux ouverts, un cœur brûlant (Luc 24:13-35 ; Genèse 28:10-19)









A propos du « préféré » voici un conte perse que je trouve très inspiré/ant
« Un jour, un Kalife fit venir un homme très simple, dont on lui avait dit qu’il était un sage. Pour éprouver cette sagesse, le Kalife lui posa cette question : « On me dit que tu as de nombreux enfants ; veux-tu m’indiquer de tes enfants lequel est le préféré ? »
Et l’homme de répondre : Celui de mes enfants que je préfère, c’est le plus petit, jusqu’à ce qu’il grandisse, celui qui est loin, jusqu’à ce qu’il revienne, celui qui est malade, jusqu’à ce qu’il guérisse, celui qui est prisonnier, jusqu’à ce qu’il soit libéré celui qui est éprouvé, jusqu’à ce qu’il soit consolé. »
Bien à vous et merci pour la richesse des partages
Excellent. Merci beaucoup.
Cela illustre bien la parabole de la brebis perdue de Jésus. Car effectivement il y a bien des façons d’être perdu. C’est la force d’évocation de ces paraboles.
Un petit commentaire à propos de la vidéo. Je n’aime pas cette idée selon laquelle chacun est le préféré. Le mot préféré implique nécessairement une concurrence. D’ailleurs il me semble que certains des élèves sont un peu déçus, peut-être de ne pas être le seul préféré. Dans l’évangile selon Jean, le disciple non nommé est tout simplement celui que Jésus aime. Et je pense que dans son cœur à cœur avec Dieu, celui qui prie est l’enfant unique et non pas l’enfant préféré. Il est important ce moment où les autres ne sont pas là, voire n’existent pas. C’est pour moi le sens de la porte fermée ; lorsque l’on prie pour les autres, la porte est déjà entrouverte. Même dans le Notre Père je trouve que la porte est entrouverte. D’ailleurs on peut remarquer qu’à Gethsémani, Jésus lui-même prie Mon Père ; à ce moment là, il est vraiment le fils unique.
Merci beaucoup.
Je suis d’accord avec vous : « le bien aimé », « enfant unique », est bien mieux que « le préféré ». Unique, c’est aussi ce que veut dire « saint », ou plutôt « sanctifié » par Dieu : reconnu comme unique en notre genre, dans une relation particulière, et donc unique, avec Dieu.
Cleophas n’était pas très jeune, puisque marié a la sœur de la mère de Jésus
Une tradition du IIe siècle suggère d’identifier Cléopas dont il est question en Luc 24:18 avec Clopas dont il est question en Jean 19:25 (et qui serait effectivement un oncle par alliance de Jésus). Peut-être. On ne connaît ni l’âge de la sœur de Marie, ni l’âge de son mari Clopas, mais c’est vrai qu’on peut penser qu’ils ont comme Marie à ce moment là pas loin de la cinquantaine.