Jésus présentait une intolérance à la frustration, du coup, il dessèche un pauvre figuier ?

quelques pauvres feuilles de figuier sans fruits - Image par Quim Muns de Pixabay

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Bonjour,

Je souhaitais vous solliciter à propos du figuier maudit par Jésus dans l’Évangile de Marc. J’avais lu il y a quelques années un ouvrage de psychiatrie sur le narcissisme, où l’auteur prenait cet exemple pour montrer que Jésus présentait une intolérance à la frustration, interprétation malveillante qui m’avait choquée et poussée à quelques recherches.

J’avais lu que le figuier symbolisait la terre d’Israël et que son dessèchement renvoyait à celui des institutions religieuses juives de l’époque, qui, malgré leur faste, ne portaient plus de fruit. Soit.

J’avais lu aussi que nous devrions toujours porter des fruits, ce qui me dérange tout autant – tout le monde peut j’imagine traverser des périodes hivernales sans devoir être maudit et condamné à ne plus rien produire de beau.

Je trouve beaucoup plus belle la parabole de l’Évangile de Luc, où cette fois nous sommes invités à ne pas couper le figuier stérile mais à le nourrir et le bichonner en attendant qu’il reprenne son développement.

Cette question m’est revenue ces jours-ci par la lecture de Soif d’Amélie Nothomb. Elle fait dire à Jésus qu’il a honte de ce qu’il a fait à ce pauvre figuier et qu’il aimerait lui demander pardon, ajoutant « J’ai prétexté une parabole, pas la plus convaincante ». Je me rends compte qu’aucune explication ne m’a à ce jour vraiment convaincue et que ce passage me gêne toujours… J’ignore si vous avez déjà abordé ce sujet mais je serais heureuse de vous entendre.

Bien cordialement

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

Je suis bien d’accord avec vous sur la lecture de ce psychiatre en ce qui concerne la réaction de Jésus devant le figuier qui n’avait pas de fruits (Marc 11:11-22, voir ci-dessous). Il est bien possible que cela reflète une attitude malveillante vis à vis de la foi chrétienne ou des évangiles. Tout dépend du ton employé. Si le ton avait été aimable et bienveillant, cet aspect possible de cette page d’évangile serait finalement touchante. Nous avons tous à supporter des frustrations et des déceptions. Jésus aussi, où alors il ne serait pas humain, mais un robot, ou une mouche qui peut mille fois butter sur une vitre sans cesser d’essayer encore de la traverser. Il y a d’autres passages où Jésus s’énerve, par exemple quand il dit « jusqu’à quand serai-je avec vous? jusqu’à quand vous supporterai-je? » (Mt 17:17; Mr 9:19; Lu 9:41), ou quand il touche à la fin de sa possibilité de former ses disciples et qu’il se rend compte qu’ils n’ont décidément pas compris quand chose, il dit à Philippe « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne m’as pas connu ! » (Jean 14:9). Jésus serait bien notre frère dans le meilleur, comme dans les faiblesses de l’humain. Ce que je trouve plutôt encourageant pour nous tout. Nos faiblesses sont normales, le reconnaissant, nous pouvons plus facilement travailler dessus, avec la confiance que Dieu nous aidera à avancer là dessus aussi.

Cela dit, je trouve la lecture de ce psychiatre bien naïve, lisant cette histoire de l’évangile au raz des pâquerettes, sans aucune recherche. Or, cela me semble difficile de lire ce récit au premier degré. Est-ce qu’il pense sincèrement que Jésus est assez débile pour se mettre en colère contre un végétal qui ne porte pas de fruit alors que ce n’est même pas la saison ? Et que si c’était le cas (on ne peut pas tout savoir), que l’évangéliste n’hésite pas à rapporter ce détail afin de bien révéler que Jésus est à ce point ignorant et colérique ? Cela n’a pas de sens à mon avis car l’intention de tout évangéliste est bien entendu de montrer en quoi Jésus est le Christ. C’est une première invraisemblance manifeste. Une seconde invraisemblance manifeste me semble résider dans le fait que Jésus mettrait sa puissance d’action au service d’une exécution capitale d’un pauvre figuier innocent ? Ce ne serait pas cohérent avec l’Evangile, comme Jésus le dit « Tout royaume divisé contre lui-même est dévasté ». Comme vous le dite, la bonne nouvelle de l’évangile, ce que Jésus incarne, c’est plutôt la parabole que raconte Jésus avec un serviteur qui insiste année après année à tout faire pour qu’un figuier stérile porte enfin quelques fruits (Luc 13).

Or, il y a un principe courant d’interprétation des textes dans cette culture : quand un passage est incohérent au sens matériel historique, c’est qu’il est à lire au sens figuré (théologique, spirituel, moral). La population entendait cela tout les samedis dans le prêche à la synagogue. Cela vaut aussi pour les textes des évangiles : ils contiennent des passages qui rapportent un épisode historique signifiant ou incontournable de la vie de Jésus, ils contiennent par ailleurs des passages qui témoignent de vérités théologiques et/ou spirituelles sous forme de récits à lire au sens figurés. C’était, cela aussi, une habitude biblique, n’aimant pas trop exprimer de grandes vérités de façons abstraites, comme le faisaient les grecs, mais plutôt en les mettant en récit, en image, en figures, en paraboles. Par exemple quand Jésus nous dit « vous êtes la lumière du monde », apparemment, nous ne sommes pas source d’un puissant champ de photons, ces paroles sont à prendre au sens philosophique, spirituel et moral. Cela n’aurait pas de sens de dire que Jésus s’est trompé car aucun chrétien projette de la lumière comme le ferait un phare.

La lecture de ce psychiatre se place apparemment dans une lecture de ce passage comme relatant un épisode historique de la vie de Jésus, homme dont l’estomac gargouille, qui voit un figuier, s’en approche et n’y trouve aucune ressource en glucides, le maudit alors d’une parole ce qui aurait pour conséquence de le faire se sécher en 24 heures jusqu’à la racine. Ce psychiatre penserait-il vraiment qu’en criant contre un arbre, cela pourrait le faire matériellement se dessécher ainsi ? Même quand on est Jésus ? Il croit aussi que ce sont les marmottes qui emballent le chocolat Milka dans du papier allu (https://www.youtube.com/watch?v=_Qg3Rk-B09o) ?

Personnellement, je ne pense pas que ce passage de l’évangile reflète un épisode s’étant passé matériellement ainsi. Je pense même que cette lecture, comme vous le dites, est choquante avec ce Jésus source de mort d’un pauvre végétal innocent.

Qu’il y ait une intention symbolique apparaît clairement, à cause des incohérences déjà citées, mais aussi parce qu’il est entrelardé de ce récit de purification du temple. Cela appelle à lire ces deux récits comme un seul. Le Temple était le haut lieu de la religiosité, mais que Jésus dénonce comme ayant perdu tout esprit de prière, là aussi il s’emporte pour en chasser le mercantilisme. Cela a tout à voir avec le figuier. En effet, à l’époque de Jésus le figuier évoque la lecture de la Bible, le mot feuille est en hébreu le même mot que l’holocauste, le sacrifice dont la fumée est comme une prière qui monte vers Dieu. Le figuier et ses belles feuilles évoque donc naturellement, pour les gens de l’époque, une figure de l’homme extrêmement religieux par une abondance de sacrifices religieux et de lecture de la Bible. Mais sans fruits. Ou en tout cas en ayant en sa saison. Or, pour Jésus, la saison de porter du fruit pour la personne juste c’est quand mon prochain est affamé. C’est ce qu’on voit par exemple dans la parabole du bon samaritain (Luc 10) C’est un changement de perspective, de logique, passant de l’égocentrisme à l’amour. C’est bien entendu impossible à vivre totalement dans la vie courante, mais néanmoins, avec son conjoint, avec des personnes âgées, avec son conjoint, cela nous vient assez naturellement.

Le dessèchement du figuier signifie qu’il y a une façon égocentrique de développer une religiosité, une érudition florissantes, et même sans doute une générosité codifiée comme dans ces sectes où la dîme est exigée des fidèles. Mais toute cette belle religiosité, si elle ne produit pas de fruits nourrissants est en réalité desséchante à court terme, épuisant notre être dans le paraître. Qu c’est alors une religiosité maladive et même nocive. La religion n’a de sens que dans la mesure où elle est nourrissante pour ce qui, en nous et autour de nous, a faim.

L’enseignement que donne le figuier desséché, nous dit Jésus en conclusion, c’est cela : c’est d’avoir foi en Dieu. Or, il y a une façon de pratiquer la religion et la solidarité qui est plutôt une foi dans ses propres efforts pour se justifier et se rassurer soi-même. Alors nous sommes en danger, et même nos racines, c’est-à-dire notre relation à Dieu peuvent alors se dessécher. L’essentiel, c’est la foi en Dieu. C’est essentiel non seulement pour notre relation à Dieu et notre capacité à nourrir ceux qui nous sont confiés: que nous ayons cette surnaturelle capacité à produire des fruits d’amour au juste moment. Tout cela est aussi miraculeux que de cueillir des cerises en hiver (en tout cas sous nos latitudes). C’est le miracle de la foi.

C’est ainsi que ce récit du figuier attire notre attention sur cette maladie très classique de la religion, où elle devient source de mort alors que la religion devrait avoir pour seul but le développement de la vie.

Mais il y a mil façons, sans doute de méditer sur ce passages. Tout est permis, à condition que le sens reste un « évangile », c’est à dire une bonne nouvelle pour chacun.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

 

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

Marc 11:11-22

Jésus entra à Jérusalem, dans le temple. Quand il eut tout regardé, vu l’heure tardive, il s’en alla à Béthanie avec les douze. 12Le lendemain, comme ils sortaient de Béthanie, Jésus eut faim. 13Apercevant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il y trouverait quelque chose, mais s’en étant approché, il n’y trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues. 14Il prit alors la parole et lui dit : Que jamais personne ne mange plus de ton fruit ! Et ses disciples l’entendirent.

15Ils arrivèrent à Jérusalem, et Jésus entra dans le temple. Il se mit à chasser ceux qui vendaient et ceux qui achetaient dans le temple ; il renversa les tables des changeurs et les sièges des vendeurs de pigeons. 16Il ne laissait personne transporter un objet à travers le temple. 17Il les enseignait et disait : N’est-il pas écrit : Ma Maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations. Mais vous en avez fait une caverne de voleurs. 18Les principaux sacrificateurs et les scribes l’entendirent et cherchèrent les moyens de le faire périr ; ils le craignaient, parce que toute la foule était frappée par sa doctrine. 19Quand le soir fut venu, Jésus et ses disciples sortirent de la ville.

20Le matin, en passant, les disciples virent le figuier séché jusqu’aux racines. 21Pierre, se rappelant ce qui s’était passé, dit à Jésus : Rabbi, regarde, le figuier que tu as maudit a séché. 22Jésus prit la parole et leur dit : Ayez foi en Dieu.

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