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Développement

J’ai en horreur la souffrance, pourtant : une vie sans souffrance est une vie aseptisée, malade ?

Par : pasteur Marc Pernot

une jeune femme joyeuse à un col en montagne - by Paolo Lottini https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/ http://www.flickr.com/photos/12215612@N06/43079287150

Merveilleux courage et merveilleuse beauté de cette façon d’être

Question posée :

Cher pasteur,
Je rencontre quelques difficultés dans ma vie de croyante. Je n’arrive pas à savoir où je situe exactement mon idéal – et s’il est bon d’en avoir un. Je suis en quête permanente de bien-être physique et mental. Si je devais me définir un idéal – mais cela mérite-t-il ce nom ? -, je le nommerai ainsi : l’absence de souffrance. Je cherche à être en bonne santé, je suis obsédée par la recherche du confort, d’une vie saine, hygiéniste, bien normée, bien calibrée, sans éclat, sans passion, sans larme, sans désir inassouvi, sans souffrance, sans irrationnel, sans rien de sublime, sans rien d’héroïque. C’est une liste de « sans » mais il n’y a pas d’« avec ». Il n’y a pas d’avec l’autre ni d’avec Dieu.

Si je cherche d’une manière aussi frénétique le bien-être et la bonne santé, c’est précisément parce que je ne suis pas en bonne santé. J’ai des problèmes somatiques et de plus, je souffre de schizophrénie – heureusement, je suis traitée et je me porte mieux aujourd’hui. Chaque fois que je m’agenouille pour prier, je ne peux m’empêcher d’avoir l’impression de rechuter dans la maladie. Je prends ma prière pour un aveu de faiblesse, pour une sorte de bassesse plutôt que pour quelque chose qui m’élève et qui m’édifie. J’ai l’impression en priant que j’ouvre un espace au délire, à l’irrationnel, à la souffrance aussi, à ma fragilité et à ma faiblesse. Or, tout ce qui ressemble à de la souffrance me paraît malsain et me fait horreur.

Mais j’ai un peu changé d’avis à ce sujet depuis quelques temps… J’ai eu une discussion sur cela avec deux amis pas plus tard qu’hier. Face à mes amis qui défendaient le bien-être et l’absence de souffrance, j’ai affirmé la chose suivante : « Une vie sans souffrance est une vie de malade. C’est une vie aseptisée, avec un air d’hôpital. Ce sont les malades qui ne veulent absolument pas souffrir. Ce sont les malades qui ne pleurent jamais. » Je n’ai pas dit exactement cela, mais je vous le retranscris tel que j’aurais aimé le dire, tel que je l’ai pensé. Mes amis m’ont répliqué : « C’est au contraire la souffrance qui est malsaine », idée que je comprends tout à fait mais que je trouve finalement assez triste, non pas que je veuille tomber dans le dolorisme, mais quelque chose me paraît sonner creux dans de telles aspirations au bien-être et à l’absence totale de douleur.

Ainsi, quelque chose me paraît sonner faux dans la vie que je suis en train de me construire. D’un côté, je recherche cette bonne santé, de l’autre, j’aimerais de nouveau pouvoir pleurer, frissonner, trembler, m’extasier, m’émerveiller, même si cela doit me coûter de la souffrance ; or, il me semble que notre société nous dit de fuir tout ce qui a un rapport avec la maladie, la souffrance, la mort, l’irrationnel, la peur… Je me rends compte que les sensations les plus belles que j’ai eues, à commencer par l’amour, ont toujours été mêlées d’une certaine souffrance. Et que ne plus désirer souffrir, c’est désirer ne plus rien éprouver.  Mais malheureusement, chaque fois que je sens la tristesse ou la peur poindre en moi, je l’associe tout de suite à ma pathologie au lieu de l’accueillir comme quelque chose d’humain, un signe que je suis vivante et que je vis avec authenticité. Voilà pourquoi il me semble que c’est justement parce que je suis en mauvaise santé physique et mentale que je suis devenue si intolérante à la douleur, là où d’autres peuvent l’intégrer à leur vie sans la rejeter avec horreur – rejet qui accentue d’ailleurs la douleur, terrible cercle vicieux.

Bien sûr, un tel rapport à la souffrance ne me permet pas de m’épanouir dans ma vie de croyante. Cela rend ma vie craintive, étriquée, recroquevillée sur elle-même, égoïste, soucieuse de son petit confort matériel et personnel ; là où d’autres peuvent faire preuve d’une grande générosité et d’une grande largesse parce qu’ils ont beaucoup de ressources en eux, je suis obligée de compter, de calculer, de mesurer mon énergie, de toujours m’écouter moi-même, pour ne pas risquer de replonger, et je trouve cela très handicapant, très misérable aussi. Comment faire pour ne plus penser d’une manière aussi étroite ? comment voir plus grand ?

Je suis désolée pour ce long message, d’autant plus que ce n’est pas le premier que je vous envoie – mais vos réponses sont tellement enrichissantes que cela m’aide beaucoup de vous écrire –, et je vous remercie d’avance pour votre réponse,

Laetitia

Réponse d’un pasteur :

Chère Laetitia

Tout le monde recherche l’absence de souffrance, en réalité. Mais peu de personnes ont la lucidité de s’en rendre compte, de l’analyser aussi finement.

La profonde souffrance que vous avez traversée est un choc traumatique important, il est tout à fait normal que vous soyez hyper sensible.

Tout à fait d’accord avec vous sur le fait qu’une certaine souffrance fait partie de la grandeur de la personne humaine. Ne serait-ce que le fait de devoir avancer, évoluer ne serait-ce qu’un peu demande un énergie, une mort à quelque chose de ce que nous étions et pensions hier. Mais aussi quand on a un petit peu de compassion, on ressent aussi un souffrance empathique. Or tout cela est bon, procure une sorte de fond de bonheur. Evidement, il faut s’entendre sur cette louange de la souffrance, car il y a vraiment deux sortes de souffrances, une qui est la vie, et une qui nous blesse, c’est la souffrance malsaine dont parlent vos amis. J’ai l’impression qu’elles sont bien distinctes. Bien sûr que vous avez raison en parlant de la bonne souffrance qui est celle de la vie vivante et aimante, mais vos amis n’ont pas cette lucidité que vous avez de part votre expérience et votre intelligence. Et cela m’amène à me contredire un peu. Même la mauvaise souffrance qui blesse profondément, la souffrance malsaine, quand elle est vécue d’une belle façon peut néanmoins être source d’approfondissement, d’élévation de notre être, d’élargissement de notre compassion. Cela ne justifie pas l’existence de cette souffrance malsaine, que nous pouvons continuer à rejeter à pleine force, mais quand elle a malheureusement dû être traversée, la convertir, la recycler comme on recycle les ordures.

Donc ce que vous dites me semble bien, me semble parfait; Seulement il faut distinguer parmi les souffrances entre souffrance de vie et souffrance vous mettant en danger. C’est une question de quantité et de qualité de souffrance, une question d’intensité et de couleur. Par exemple telle personne sera mise sans dessus dessous quand une personne la trahit. Telle autre personne n’en sera pas plus affecté que si un enfant lui avait tiré la langue en passant dans la rue. Physiquement, je connais quelqu’un auquel il faudrait faire une ansthésie générale pour un léger détartrage des dents, personnellement, je suis prêt à endure une carie traitée sans anesthésie pour éviter la piqure que je n’aime pas…

La question n’est donc absolument pas de comparer avec les autres. je pense que de cela vous pourriez vous libérer. Chacun est comme il est et on ne peut pas dire que vous n’ayez pas mené des combats, de rudes combats, et un cheminement qui inspire l’admiration. Donc, oui, bien sûr, que vous devez compter, mesurer votre énergie, faire attention. C’est une faiblesse bien entendu mais une beauté et une grandeur. Je dirais que là où un de ces super héros qui vous font envie soulèverons un camion, vous,k vous offrirez deux grammes, mais il seront les deux grammes d’une perle précieuse. Chacun son style, il faut des camionneurs et il faut des chercheurs de belles perles.

Bien sûr qu’il est bon de voir plus grand. Donc bravo. Et bien visez une perle de deux grammes et demi, une fois, si vous voulez. Mais pas besoin de rêver à une perle de 38 tonnes. Cela n’existe pas. Et de toute façon, en réalité, la perle que vous avez trouvée c’est d’être vous même, et c’est le camionneur. C’est un peu arrogant de parler à la place de Dieu, mais je suis persuadé que c’est ce qu’il vous ferait sentir. Ensuite, tout ce que l’on peut faire de beau est en plus, c’est du bonus, c’est pour la beauté du geste. C’est parce que nous aurions été porté à faire par compassion ou par espérance pour une personne, ou pour le monde.

Donc je dirais, continuez comme cela à faire bellement ce que vous sentez pouvoir faire, en continuant à faire attention à vous de cette belle et profonde façon.

Dieu vous bénit et vous accompagne

par : Marc Pernot, pasteur à Genève

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2 Commentaires

  1. Cabane dit :

    La souffrance, je la connais bien. Après avoir passé de longs mois, années à l’hôpital, opéré du crâne et d’ailleurs (Je n’avais que 11 ans quand tout a démarré), parmi des tas de patients chez qui le taux de mortalité était élevé (accidents de la route), j’en suis sorti marqué, certes, mais pas fou, ni aveugle, ni mort. La chose a son importance, croyez-le !
    De plus, la souffrance a fait croître en moi une maturité qui était bien précieuse par rapport à la vie qui s’annonçait pour moi.
    Je peux donc affirmer que, certes, la souffrance n’est jamais « drôle », mais qu’il en sort toujours un bien; nous ne le voyons pas tout de suite, mais ça marche…
    C’est peut-être la grâce de Dieu…

    1. Marc Pernot dit :

      Grand merci.
      C’est un encouragement pour beaucoup.
      Seulement, parfois, la souffrance est trop forte et elle brise, épuise. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’il n’y a plus de bonheur possible.

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