Des chirurgiens en pleine opération ou transplantation d'organe - Image par scotth23 de https://pixabay.com/fr/photos/op%C3%A9ration-donateurs-transplantation-1049588/
Ethique

Don du corps à la science et foi chrétienne : entre dignité et service du prochain

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La question du don de son corps à la science interroge notre rapport à la sacralité et à l’altruisme. À travers une réflexion théologique, cet échange explore la distinction entre l’intégrité de la personne vivante et la finitude de la matière, offrant une vision chrétienne où le don de soi devient un ultime geste de service envers la vie.


Question posée :

Bonjour Marc,
Et merci pour la tenue de ce blog, les réponses aux questions sont vraiment très enrichissantes spirituellement. Je me pose une question qui n’est peut-être pas très courante. Est-ce que le don de corps à la science est compatible (si je puis dire) avec la foi chrétienne ?

En effet, il me semble que faire don de son corps est une façon, par-delà la mort, de prendre soin de nos sœurs et frères humains encore bien vivants sur cette terre. Mais cette première analyse de ma part se heurte au caractère parfois sacré que certaines confessions semblent donner au traitement de notre dépouille après notre mort. Merci pour votre éclairage sur ce sujet.

Réponse d’un pasteur sur le sens du corps et de la mort

Bonsoir, Merci pour cette question intéressante, assez sensible car cela touche à la compréhension de ce qui fait la valeur de la vie humaine.

En effet, nous ne sommes pas une âme versée dans un corps, mais nous sommes un corps vivant, pensant, sensible et spirituel. Le corps n’est pas une partie négligeable de ce que nous sommes, c’est vrai. En même temps ce n’est pas non plus entièrement nous puisque si nous perdions un bras, par exemple, nous restons tout à fait une personne humaine qui est nous et qui ne vaut pas moins pour autant (c’est seulement un peu gênant pour certaines tâches).

On peut prolonger cette expérience en disant avec l’Évangile (Jean 11:25) que notre personne profonde vit au-delà de la survie de notre corps. En ce qui concerne alors notre corps, dès lors qu’il cesse d’être animé, ce n’est plus nous, c’est de la matière.

Honorer le vivant sans sacraliser le corps mort

La fine question est ainsi à la fois :

  • D’honorer le corps quand il est vivant, le corps est alors sacré comme la personne, comme sa vie, son intégrité, sa dignité humaine. D’apporter à ce corps tous les soins possibles afin d’honorer la dignité de chaque personne humaine, sans condition de performance.
  • Et de ne pas sacraliser le corps mort, ce n’est plus la personne que nous avons aimée. Ce n’est plus nous. En même temps c’est un souvenir de nous pour ceux qui nous ont aimés quand ce corps était nous, animé par notre âme.

Ce n’est donc pas si facile à vivre. En particulier pour les proches qui aimaient et aiment encore la personne qui était ce corps, et qui ne l’est plus en ce corps. Même si l’on comprend évidemment complètement leur attachement à la personne, si on pense que cette personne est là dans cette boîte en bois enterrée dans un coin de cimetière, ce serait effectivement un frein à tisser une nouvelle relation avec la personne dont nous faisons le deuil : cette personne peut effectivement encore être présente dans notre vie et nous apporter encore beaucoup par la mémoire affectueuse. Dans le cœur, pas dans une tombe.

La théologie de la résurrection de la chair

La résurrection de la chair : c’est tout à fait autre chose. L’apôtre Paul explique (1 Corinthiens 15) que ce n’est pas la « chair » matérielle qui ressuscite, ce n’est pas la viande, ce n’est pas de la chimie des protéines, mais ce qui ressuscite est une autre chair, une chair « glorieuse », une chair « spirituelle ». Cela signifie, je pense, que dans la vie qui continue nous restons un individu personnel, car c’est l’individu qui aime et que nous aimons. Donc la personne morte n’a plus rien à faire de ce corps matériel. En tout cas.

L’utilité du don : une éthique du service

Que faire du corps qui a cessé de vivre ?

  • Il peut être parfois extrêmement utile : il peut améliorer la vie et même parfois sauver la vie d’une ou de plusieurs personnes ! Car c’est quand même bien pratique d’avoir des yeux, des reins, un foie, un cœur… C’est pourquoi j’ai personnellement porté en permanence sur moi une carte m’autorisant à prendre toutes les pièces détachées utiles.
  • Le corps peut être utile aussi : et c’est ce que vous suggérez : en faisant don de son corps à la science ; à notre mort, il peut être utile pour les facultés de médecine pour la formation en anatomie des futurs médecins et chirurgiens, il peut servir à la recherche. J’ai personnellement plutôt une carte de donateur en ce sens, car je pense que mes pièces détachées sont un petit peu périmées…
  • Sinon, depuis le XIXᵉ siècle déjà, les églises protestantes n’ont absolument rien contre la crémation du corps mort. Cela n’a absolument rien à voir avec la question de la vie future de la personne décédée. Dieu la garde et la gardera de toute façon.

L’accompagnement des proches et le processus de deuil

La question des proches n’est pas négligeable aussi dans ces questions. Car il n’y a pas seulement la personne qui vit et meurt qui est concernée. La personne humaine est aussi un animal social, elle n’est pas comme une île déserte au milieu de l’océan. D’autres personnes pensent à nous quand nous mourrons, des personnes sont même attachées à nous, parce qu’elles nous ont connus en chair et en os. Elles sont attachées à notre être et c’est possible que cela prenne un certain temps pour penser à nous indépendamment de notre corps. Ce temps du deuil est plus ou moins long selon les personnes.

Le service funèbre protestant est vraiment centré sur les proches en deuil et les protestants ne prient pas pour les morts. Parfois, ce qui est prévu pour le corps a déjà été fait avant (don de corps à la science, inhumation ou crémation) et le service funèbre est fait sans le corps : je trouve que c’est assez favorable pour que les proches se recentrent sur ce qui est essentiel maintenant : le spirituel et la mémoire bienveillante. Mais certaines personnes ont besoin d’un peu plus de temps. Cela demande du respect pour la personne morte et pour les personnes qui restent.

Quel impact pour l’entourage ?

  • Bien sûr, s’il y a eu le don de corps à la science, il n’y a pas de corps au service funèbre, pas de restes matériels dans une tombe quelque part. Cela peut être un choc pour certaines personnes très proches. Mais ce choc est à gérer dans la louange pour ce don qu’a fait la personne que l’on aime. Ce don est encore un peu de l’âme de la personne par sa sagesse de savoir qu’elle ne sera alors de toute façon plus dans ce corps.
  • Pour ce qui est du don d’organes, je suis bien conscient que cela peut frapper l’imagination de savoir qu’une partie du corps de la personne que l’on aime se promène quelque part. Mais en rester à cette belle pensée que la personne que l’on aime a fait ce don délibérément, et que cette mémoire nous aide à faire ce que nous pouvons autour de nous pour aider les autres. L’âme de la personne qui a fait le don n’est pas inscrite dans les organes qui sont donnés, ils sont maintenant animés par une autre âme.

Donc : bravo de penser au don d’organes. Bravo de penser au don du corps à la science. Cela va dans le sens de la vie, du service. Et bravo d’approfondir cette question du caractère sacré de la personne humaine, de penser aux personnes qui vous aiment et qui ont aussi leur sensibilité, que cela aussi est à travailler, à approfondir, à discuter avec eux. Dieu vous bénit et vous accompagne.

pasteur Marc Pernot

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9 Commentaires

  1. Patrick dit :

    Outre les bienfaits pour la Science de donner ses organes (à condition que cesse le gaspillage qui semble toucher ce domaine), éthiquement & spirituellement il n’y a pas d’inconvénient à cela: car que dire de ceux qui meurent dans les flammes ou dissous dans les eaux? Dieu « garde la Mémoire de toutes ses créatures » et donc, en quelque état que soit leur corps, même totalement dissous, le Créateur le recréera: dont pour la grande Comparution lors du Retour du Christ-Jésus en Gloire le Temps venu…- Ne soyons donc pas trop pointilleux sur ce genre de détails: la Réalité spirituelle est bien au-dessus et peut « pallier à tout », et n’oublions pas que l’Essentiel: c’est l’âme, l’âme éternelle qui, après la désincarnation, continue d’ailleurs son Chemin: car la Vie ne cesse jamais mais change juste de forme…

  2. Pascale dit :

    Je vois ici trois situations bien différentes : donner un rein de son vivant, consentir au prélèvement d’un organe post mortem et permettre que la totalité de son corps soit utilisé pour la science. Donner un rein est un acte médical fort, et c’est la seule situation dans laquelle je parlerais véritablement d’un don. Bravo à ceux qui ont ce courage ! Prélever un organe après le décès ne me paraît pas être très traumatisant pour les proches, vu que cela ne peut se faire que dans le cas d’un décès brutal et très rapidement après celui-ci. Par contre, l’utilisation de son corps pour la science est une toute autre histoire. Personnellement j’estime que c’est quelque chose qu’on ne peut pas faire tout seul dans son coin. Par exemple, selon moi, lorsqu’on est en couple notre corps ne nous appartient plus entièrement et une telle décision doit se prendre à deux. Cela peut être une vraie souffrance pour celui qui reste.

  3. Lili dit :

    Pour la Suisse, je ne sais, mais en France, tout le monde est présumé donneur. C’est considéré comme relevant de la solidarité nationale.
    Si vous ne voulez pas qu’on vous prélève d’organes à votre décès, c’est votre droit le plus strict et il sera respecté. Il faut alors l’indiquer à un proche ou, et c’est plus sûr, vous inscrire sur le « registre national des refus ». C’est faisable en ligne et très bien fait. Vous n’êtes pas obligé de tout refuser non plus. Vous pouvez sélectionner les organes que vous ne voulez pas qu’on vous retire. Et vous pouvez revenir sur votre décision à tout moment.
    Par contre, on ne peut pas s’opposer à un prélèvement en cas d’enquête judicaire réclamant une autopsie. Ce n’est pas forcément une perspective à laquelle on pense.

    Je ne suis pas inscrite sur ce registre mais néanmoins qu’on me prenne « mon » coeur, je dois dire que cela me chiffonne et il ne faudrait pas grand chose pour que j’aille le cocher. C’est complètement irrationnel puisque je ne crois pas une seconde qu’on en ait besoin une fois mort et même que cela ne nous regarde plus du tout. Alors, autant que « la pièce détachée » serve à quelqu’un. C’est vrai. Mais la symbolique est forte, il y a un truc qui coince.

    En tout cas, lorsque je lis ces témoignages sur la greffe de poumon ou de rein, je suis émerveillée. Quel bonheur pour ces personnes et leur entourage. C’est juste génial. Bravo à tout ce travail d’équipe !

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