De l’importance de ne pas choisir n’importe quelle version de la Bible ?

Par : pasteur Marc Pernot

groupe d'étude biblique - Image: 'mens Bible study: 30 years, 2018 May 22' by G Witteveen  https://creativecommons.org/licenses/by-nc/2.0/ http://www.flickr.com/photos/44853622@N06/42373335311Lors d’un rassemblement de jeunes catholiques et protestants, il m’avait été demandé de donner une méditation sur un texte de l’Evangile. Les organisateurs avaient choisi la traduction de la « Bible en français courant » pour le livret de cérémonie. J’ai donc dû me pencher sur un texte de cette traduction, et comme d’habitude dans le texte en langue originale, ici, en grec. Ce court texte de l’Évangile donne des exemples typiques de biais interprétatifs introduits par les auteurs de cette version de la Bible en Français courant.

Matthieu 9:9-13

Version « en français courant »

Traduction de la Nouvelle Bible Segond

Jésus vit, en passant, un homme appelé Matthieu assis au bureau des impôts. Il lui dit : « Suis-moi ! » Matthieu se leva et le suivit.

10Jésus prenait un repas dans la maison de Matthieu ; beaucoup de collecteurs d’impôts et autres gens de mauvaise réputation vinrent prendre place à table avec lui et ses disciples. 11Les Pharisiens virent cela et dirent à ses disciples : « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les collecteurs d’impôts et les gens de mauvaise réputation ? »

12Jésus les entendit et déclara : « Les personnes en bonne santé n’ont pas besoin de médecin, ce sont les malades qui en ont besoin. 13Allez apprendre ce que signifient ces mots prononcés par Dieu : “Je désire la bonté et non des sacrifices d’animaux.” Car je ne suis pas venu appeler ceux qui s’estiment justes, mais ceux qui se savent pécheurs. »

Jésus vit un homme appelé Matthieu assis au bureau des taxes. Il lui dit : Suis-moi. Celui-ci se leva et le suivit.

10 Comme il était à table, dans la maison, beaucoup de collecteurs des taxes et de pécheurs étaient venus prendre place avec Jésus et ses disciples. 11Voyant cela, les pharisiens disaient à ses disciples : Pourquoi votre maître mange-t-il avec les collecteurs des taxes et les pécheurs ?

12 Jésus, qui avait entendu, dit : Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. 13Allez apprendre ce que signifie : Je veux la compassion et non le sacrifice ; car je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs.

 

Matthieu 9 :11, selon la version « en français courant »« Pourquoi votre maître mange-t-il avec les collecteurs d’impôts et les gens de mauvaise réputation ? » Le texte grec porte « amartolos » qui signifie tout simplement « pécheur », mot que la version « en français courant » utilise bien deux versets plus loin où Jésus apporte la réponse à la question des pharisiens en ce qui concerne les pécheurs. La « traduction » »en français courant » supprime ainsi ce lien, ce qui est un appauvrissement conséquent, et qui n’apporte aucune simplification au texte bien au contraire. Pourquoi alors remplacer « pécheurs » par « gens de mauvaise réputation » alors qu’il n’est pas question de réputation dans le texte ? À quoi bon ce roman inventé par l’auteur de la version « en français courant » ? Peut-être qu’il trouvait lui-même trop choquant de voir manger à la table du Christ lui-même des pécheurs notoires ? Peut-être que dans l’église de cet auteur, les pécheurs, les divorcés, les non baptisés, les homos, les mal-croyants, les mal pratiquants ne sont pas acceptés à la Communion ? Il est bien entendu très délicat de faire un procès d’intention à l’auteur de ce texte osant ainsi s’écarter du texte, mais en tout cas, nous ne sommes plus dans une traduction honnête de la Bible.

Matthieu 9 :13, selon la version « en français courant » : « Je désire la bonté et non des sacrifices d’animaux. » Le texte grec ne parle pas de sacrifices d’animaux, mais de sacrifice tout court au singulier. Pourquoi l’auteur de ce texte de la version « en français courant » a-t-il inventé « d’animaux » ? Le mot grec « thusia » n’est absolument pas limité aux sacrifices d’animaux. Ajouter « d’animaux » contextualise la phrase de Jésus comme une critique de la religion juive du Temple, en plus d’induire une connotation antisémite, cela empêche une appropriation par le lecteur contemporain qui n’avait aucune intention de sacrifier des tourterelles ou des bœufs au cours de son culte. C’est très pénalisant. À quoi bon ce roman inventé par l’auteur de la version « en français courant » ? Peut-être qu’il est attaché à une lecture de la croix comme un sacrifice expiatoire et non comme une manifestation de la miséricorde de Dieu ? C’est bien son droit de penser que l’économie du salut en Christ est de l’ordre de la satisfaction vicaire (Dieu aurait eu besoin que « Christ paye la note » pour pouvoir nous pardonner) mais il est malhonnête d’injecter dans ce verset un biais qui n’y est pas à l’origine. Peut-être que l’auteur de cette glose de la version « en français courant » trouve légitime le sacrifice de soi comme demandé par Dieu ? C’est bien son droit et pourrait être justifié par d’autres passages, évidemment, mais ce n’est pas ici et ces passages entreraient dans une tension dialectique intéressante avec ce verset, tension que l’on retrouve par exemple dans 1 Corinthiens 13:3. En tout cas, transformer « je ne désire pas de sacrifice » en « je ne désire pas de sacrifices d’animaux » ne peut plus être à mon avis appelé une traduction, car une idée nouvelle est délibérément injectée.

Matthieu 9 :13,version « en français courant » : « Car je ne suis pas venu appeler ceux qui s’estiment justes, mais ceux qui se savent pécheurs. ». Le texte grec n’a absolument pas les expressions « qui s’estiment », ni « qui se savent » dans ce passage. Ces ajouts ne peuvent là pas être justifiés par une quelconque amélioration de la lisibilité pour un lecteur peu instruit. Au contraire, le texte est alourdi de notions et de mots plus complexes qu’à l’origine. Alors pourquoi ce roman ajouté par l’auteur de ce texte de la version « en français courant » ? Peut-être a-t-il été gêné par le fait qu’il est question ici « de justes » alors que personne n’est juste ? Il n’existe évidemment aucun juste, mais précisément, cela veut dire que la Parole du Christ est pour tous. Et que cette parole est une typologie comme bien souvent dans le texte biblique, dressant une figure du juste et une figure du pécheur, tout le monde, même un petit enfant sachant bien que tous, même sa maman chérie, appartient à la fois aux deux types. Ensuite, il est passionnant que Jésus n’appelle pas celui qui est juste, cette idée se retrouve dans la parabole des 99 brebis non perdues, laissées sur la montagne ou dans le désert (Luc 15), cela se retrouve toute les fois où Jésus envoie libre de poursuivre sa route la personne qu’il a guérie, libérée par un « Vas ! » par lequel Jésus l’invite à poursuivre librement son propre chemin. Cela exprime la libération, l’inverse d’une mise sous tutelle, même de celle du Christ ! Mais peut-être est-ce cela qui a gêné l’auteur de cette glose de la version « en français courant »  ? Mais si l’auteur n’est pas satisfait par ce que dit Jésus selon ce texte, c’est bien son droit, mais quant à changer ce qu’il dit, ce n’est pas honnête.

La version « en français courant » met dans la bouche de Jésus qu’il ne veut pas s’adresser à un homme qui s’estimerait juste ? Mais c’est exactement l’inverse qui est dit par ce texte de l’Evangile. En effet, s’estimer juste est précisément la racine du péché lui-même, car on se prend alors pour Dieu qui est le seul juste.  Jésus est donc venu précisément pour apporter les soins de sa miséricorde à celui qui s’estime juste ou même seulement celui qui se prétend juste.

L’auteur de ce texte de la version « en français courant » met dans la bouche de Jésus qu’il vient pour appeler « ceux qui se savent pécheurs » et non simplement « les pécheurs » comme il y a dans le texte de l’Evangile. Qu’est-ce qui a pu motiver l’auteur de cet ajout ? Peut-être qu’il appartient à une église où il est indispensable d’être passé par le repentance publique avant d’être reconnu comme digne d’être membre de l’église ? C’est bien son droit d’avoir ce règlement pour son église, mais pas d’injecter ce sens étranger à ce texte de la Bible. Par exemple, Jésus sur la croix regarde les soldats romains qui viennent de le crucifier, ils se moquent de lui et sont en train de se partager ses quelques affaires. Ils ne se savant apparemment pas pécheurs le moins du monde, au contraire, ils croient bien faire. Et pourtant, Jésus à haute voix prie Dieu de leur pardonner car précisément, ils ne savent pas ce qu’ils font.

Finalement, selon l’auteur de ce texte de la version « en français courant » , le ministère Christ est limité par la conscience juste ou non de l’homme, seul celui qui a une juste perception de son état étant digne de recevoir l’appel et la prédication du Christ. Il n’est évidemment pas question une seconde de ce type de critère.

En conclusion

Quel dommage que cette version de la Bible ait été retenue pour une belle initiative tournée vers les jeunes « zebible ». Même si l’on pense que les jeunes ne sont pas capables de suivre une langue un petit peu soutenue (ce dont je ne suis vraiment pas certain), ils me semble en tout cas qu’ils sont dignes d’une interprétation non biaisée.

Quelle édition de la Bible choisir ?

  • Pour les tout petits je trouve que la traduction « Parole de Vie » est bien appropriée, en particulier la belle édition avec les dessins d’Annie Vallotton.
  • Pour les enfants dès 8 ans une traduction pour adulte convient, il suffit de leur expliquer les mots spécifiques à la culture biblique.
  • Pour les études bibliques : la « NBS » (Nouvelle Bible Segond)n me semble la meilleure, en particulier l’édition d’étude qui comporte de bonnes notes tenant compte des dernières découvertes linguistiques et archéologiques. L’édition de la Pléiade est solide également, et à l’avantage de proposer également les livres qui ne font pas partie de la Bible : les écrits inter-testamentaires et les apocryphes chrétiens.
  • En contexte œcuménique nous utilisons la « TOB » (Traduction Œcuménique de la Bible), ou la« Jérusalem » même si les tentatives d’interprétation apportées dans les notes sont là encore une façon de chercher à influencer le lecteur dans une certaine théologie. La traduction liturgique est agréable à lire et à entendre lors d’une célébration.
  • Pour compléter : la traduction de Chouraqui et la Bible des écrivains (Bayard) renouvellent notre lecture et offrent de magnifiques trouvailles.

En ligne :

 

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9 réponses

  1. Anonyme dit :

    Je ne veux surtout pas vous inonder avec mes commentaires.
    Je me doute que vous en recevez à foison…
    À titre exceptionnel donc, je tiens à vous remercier pour la critique que vous avez rédigée au sujet de la traduction de la Bible en français courant.
    Je partage entièrement les remarques que vous présentez.
    Surtout…
    Surtout, j’apprécie que vous ayez souligné ce que peuvent sous-entendre les choix faits par le traducteur.
    Le texte original est « tordu » parce qu’il est probable que ce qui est enseigné par l’Église fréquentée par ce traducteur est « orienté », ou plutôt « désorienté » (ce qui vient de l’Orient apporte la Lumière) ; il est permis de s’interroger sur l’enseignement dispensé par l’Église en question : n’induit-il pas une compréhension des textes, de la Vie, de la relation à DIEU, de la relation aux autres qui relève de l’enfermement, de l' »enténèbrement » ?
    Joachim du Bellay disait déjà que traduire, c’est trahir.
    Par votre article, vous nous avez montré les raisons possibles, probables, qui ont conduit le traducteur de la Bible en français courant à trahir le texte original.
    Je ne sais pas quel regard son Église porte sur les pécheurs (que nous sommes tous).
    En tout cas, il semble permis de s’interroger : sa traduction ne rate-t-elle pas la cible (un des sens du péché) ?

    • Marc Pernot dit :

      Grand grand merci pour cet encouragement !
      C’est vrai que la Bible en français courant me semble la pire de toutes. Cela dit, il n’y a pas de traduction parfaite. Mais il y a des traducteurs qui essayent.
      A mon avis, le tort de cette édition de la Bible est de présenter cela comme une « traduction » alors que comme témoignage c’est tout à fait respectable. C’est une paraphrase témoignant d’une façon possible de s’approprier le texte biblique, et en ce sens cet effort est alors fidèle car c’est ce qu’appelle le texte biblique : une réponse personnelle. La faute serait alors de présenter une interprétation comme étant le texte. De même, nous assumons que la prédication sur un texte biblique n’a pas le même statut que le texte biblique lui-même. Nous ne mélangeons en général pas les deux.
      Amicalement, et avec gratitude

  2. Thomas dit :

    Bonjour je comprend que certains mots peuvent être différents finalement mais au final toutes les phrases de tout les exemplaires ont le même sens/signification.

    Finalement quand on regarde votre comparaison on comprend que c’est la même chose qui est dite.

  3. andiran nathan dit :

    Oui, le but des traductions n’étant pas les mêmes, il est normal qu’il y ait des différences. Mais je suis d’accord, il n’y a pas de traductions parfaites. Pour une approche dynamique et moderne (métaphrase) j’aime bien la lecture de « Parole vivante ». Je la trouve bien supérieure à la Bible en français courant., Après, j’aime bien utiliser plusieurs traductions et une interlinéaire pour voir plus large. Certaines traductions pêchent par leur littéralité intransigeante (cf « Darby »…) et d’autres par leur audace (New English Bible…) . Peut-être alors faut-il trouver un juste milieu ? Mais on peut tout de même rendre justice à ces entreprises car leur but est de tenter de transmettre un texte remontant à 20000 ans ! Et certaines notions qui ne sont plus familières de nos jours demandent de trouver des équivalences qui ne sont pas toujours simples. PS/ 1 Corinthien 13:3 est une réminiscence d’un verset du prophète Osée. Et effectivement il était question de sacrifices d’animaux.

  4. Roman dit :

    Bonjour Marc,
    Je suis protestant, mais malgré tout j’ai découvert la nouvelle Bible liturgique 2019 des éditions Mame il y a pas très longtemps et j »aime lire cette Bible !
    Je trouve qu’il y a beaucoup d’améliorations par rapport à la version précédente.
    Mais s’éloigne t’elle vraiment « beaucoup » des textes originaux ?
    Est ce vraiment sérieux d’utiliser cette Bible pour une lecture personnelle et quotidienne ? (C’est important pour moi d’avoir une bible un minimum sérieuse).
    Car jai remarqué que vous utilisez jamais son texte donc je me dis qu’il doit y avoir une raison..
    Pour ma lecture journalière j’hésite entre cette bible liturgique et la NEG.. un conseil ?
    Bien évidemment si j’ai besoin d’approfondir un texte j’ai toujours ma Bible d’étude NBS pas très loin !
    Merci Marc
    Dieu vous bénit

    • Marc Pernot dit :

      Cher Roman
      Si vous aimez lire la Bible dans la traduction liturgique, c’est parfait. En tout cas pour la lecture quotidienne. Elle est même plutôt faite pour cela, être agréable à lire, d’une façon assez fluide. Tout en ayant en tête effectivement qu’il y a une certaine distance avec le texte brut, donc s’il vous prend de porter votre attention sur des détails du texte mieux vaut alors se reporter sur la TOB ou la NBS, comme vous le faites. Et leurs notes qui donne souvent une traduction du texte littéral quand ils ont jugé bon de s’en éloigner. La seule chose qui me dérange dans ces trois traductions est d’avoir choisi « Le Seigneur » pour traduire le « nom de Dieu », ce qui me semble être un contresens avec l’image d’un Dieu très surplombant et autoritaire, alors que YHWH est l’inverse, avec un Dieu de tendresse maternelle, d’accompagnement, de pardon. C’est pourquoi votre idée de NEG me semble bonne, bien qu’elle date un petit peu par rapport aux récentes et bien améliorées TOB, NBS. Plutôt que la NEG, dans cette génération là, je préfère « la Colombe », mais il n’y a pas d’énormes différences.
      Bravo de lire et d’étudier la Bible, les deux. Ce sont effectivement deux gestes différents et complémentaires.
      Dieu vous bénit et vous accompagne

  5. Masa-cRoi (masako tirman) dit :

    Bonsoir, je voudrais savoir comment s’appelle la Bible avec des témoignages ?

    • Marc Pernot dit :

      Bravo de vous intéresser à la Bible. Elle est entièrement un livre de témoignages de fidèles des générations anciennes.
      Dieu bénisse votre lecture et que cela vous inspire à votre tour.

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