extrait cadré sur le regard de Jésus dans un tableau de Rembrandt
Bible

Le Jésus du 4e Évangile est-il historique ? Dialogue sur la vérité des textes.

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Cette réflexion explore la tension entre le Jésus historique et le portrait théologique dressé par le quatrième Évangile. À travers un dialogue entre un chercheur libre et un pasteur, le texte analyse la nature des Évangiles comme témoignages personnels plutôt que comme comptes rendus littéraux, tout en interrogeant la profondeur intellectuelle de la figure de Jésus.


Question posée :

Plus je lis le 4ᵉ Évangile (actuellement un extrait chaque jour, d’où ma perplexité et mon… irritation !), plus je me demande s’il ne s’agirait pas d’une christologie à plusieurs voix, avec très peu de substrat originel. Une sorte de « délire » théologique certes très inspiré, voire sublime, mais sans socle sémantique avéré. Non, le jeune rabbi ‘Ieschoua n’a pas pu s’exprimer comme ça !!! (Pour la petite histoire, je précise qu’après ma maîtrise de théologie dans ma jeunesse, je suis aujourd’hui un athée désintoxiqué donc heureux. Ce qui ne m’empêche pas de m’interroger.)
Merci de votre éclairage.

Une approche libre de la recherche théologique

Réponse d’un pasteur :

Bravo pour cette question très intéressante. C’est excellent, d’être un théologien désintoxiqué et toujours en recherche. Cela favorise à la fois la profondeur et l’authenticité. À quoi étiez-vous intoxiqué ? Peut-être au dogme de telle ou telle église ? À une lecture traditionnelle de la Bible et à des théories théologiques et morales qui valent ce qu’elles valent mais qui deviennent un poison si on est enfermé dedans ? Et que vous avez maintenant vraiment une véritable recherche, libre, avec un regard neuf.

La théologie est une branche de la philosophie, elle ne consiste pas à tourner en rond à l’intérieur d’un système, mais elle part de tout ce que pensaient les générations précédentes, regardé de façon bienveillante et critique, avec ensuite un goût du questionnement, un travail d’observation du monde, avec des arguments et des débats afin de pouvoir avancer en faisant ses propres choix et découvertes.

Donc, grand, bravo pour votre lecture désintoxiquée, et pour votre recherche qui se poursuit ardemment.

Théologien, agnostique ou athée

Ensuite, mieux vaut être trop agnostique que pas assez (car ne pas être du tout agnostique reviendrait à prendre sa propre idée pour Dieu, ce qui n’est pas génial). Athée ? Complètement athée ? Cela reviendrait, à mon avis, à une autre sorte de dogmatisme, ne plus se poser de questions de façon ouverte. Il me semble au moins intéressant d’être en recherche de ce qui fait vivre et de ce qui nous élève, et dans un sens c’est alors déjà de la théologie. Mais peut-être que par « athée » vous entendez le fait de ne pas fréquenter les groupes, les cultes et les rites d’une institution religieuse ? L’essentiel est de l’ordre d’un travail intérieur, vous le conservez manifestement.

Que sont réellement les évangiles ?

C’est clair que les évangiles sont des prédications, et non des reportages sur Jésus. Chacun de ces textes a un auteur. Je persiste à penser que c’est principalement une personne et non une école, tellement la touche de chaque auteur est personnelle, avec parfois des sources communes. Chaque auteur donne son témoignage en pensant à un certain public. C’est donc très personnel, même si le sujet est le même : Jésus de Nazareth, mais le sujet est plutôt pour chacun de témoigner de ce qui l’a profondément touché en lui. Ce sont le témoignage d’une expérience personnelle.

C’est pourquoi le titre de ces évangiles n’est pas « Les authentiques paroles et gestes de Jésus », mais ces livres s’appellent à l’origine tout simplement « Selon Matthieu » (κατὰ Ματθαῖον), « Selon Marc » (κατὰ Μᾶρκον), « Selon Luc » (κατὰ Λουκᾶν), et « Selon Jean » (κατὰ Ἰωάννην). Ce n’est que vers l’an 200 que ces textes sont appelés Évangile selon Matthieu (Εὐαγγέλιον κατὰ Ματθαῖον), Évangile selon Marc, Évangile selon Luc et Évangile selon Jean, disant que l’Évangile est unique et est à recevoir à travers ces quatre regards.

Ces quatre textes sont des témoignages, pas au sens d’un journal intime rédigé pour soi-même, mais ce sont des prédications rédigées dans le but de faire vivre à ses lecteurs quelque chose de ce que l’auteur a vécu d’essentiel avec Jésus : c’est cette expérience que chacun veut partager, pas une doctrine morte.

D’ailleurs, Jean le dit lui-même : « Ces choses‭ ont été écrites‭‭ afin que‭ vous ayez foi que‭ Jésus‭ est‭‭ le Christ‭, le Fils‭ de Dieu‭, et‭ qu‭’en ayant foi vous ayez‭‭ la vie‭ en‭ son‭ nom‭.‭ » (Jean 20:31) Voilà comment Jean dit lui-même comment il travaille pour rendre compte du Jésus qui la touché.

L’importance du contexte et du témoignage subjectif

Peut-être retrouverons-nous dans dix ans ou dans mille ans une omoplate de chameau ou quelques tessons de poterie, pourtant en araméen ou en hébreu, telle parabole de Jésus, connue ou inconnue, telle anecdote notée sur le vif par un disciple de Jésus pour l’envoyer à sa belle-mère, tel enseignement. Ça serait extrêmement touchant pour nous qui sommes attachés à cette personne de Jésus, et passionnant pour mieux connaître sa pensée historique. Mais même si nous retrouvions de tels artefacts, je ne pense pas que cela rendrait caduques ces quatre témoignages.

Car chacun cherche à faire vivre une expérience à ses lecteurs, et c’est probablement plus essentiel, plus vivant que les seules paroles exactes de Jésus, hors contexte. En effet, nous savons qu’énormément de choses entre humains passent par le « non verbal », par l’intonation, par le regard, par le contexte, l’ambiance, les circonstances d’un geste, le contexte d’énonciation de telle parole : cela fait que même si nous avions exactement la parole précise d’origine, nous ne saisirions probablement pas bien l’effet que cette parole a produit sur la personne à qui Jésus l’a adressée, ni l’effet sur les disciples autour, et sur la foule des curieux ou des opposants de Jésus.

D’ailleurs, si nous avions le mot à mot des principales paroles et des gestes de Jésus, sur plusieurs années de ministère, cela ferait 12 volumes. Si Jésus avait écrit son petit livre rouge à lui, le risque serait de sacraliser ces phrases, encore une fois hors contexte. Alors que le fait d’avoir quatre témoignages avec leurs différences laissant sentir un certain degré de subjectivité (comme tout témoignage) : c’est inspirant et libérant. Rien que par cette forme, l’ensemble des 4 évangiles dit au lecteur : « Et toi : qu’est-ce que cela te dit ? »

Mais de toute façon, nous n’avons pas le choix. Nous pouvons donc prendre ce que nous avons, c’est avec gratitude car c’est loin d’être négligeable. La preuve : ça fait de l’effet depuis presque 2000 ans dans bien des cultures différentes. Ces témoignages ont encore été enrichis de 2000 ans d’interprétations et de débats mondiaux, d’œuvres d’art, d’associations caritatives sans nombre… ce qui en fait un patrimoine incroyablement riche. Seulement, vous avez raison, il est utile de ne pas être dupe et de saisir ce que sont en réalité ces textes : des témoignages dans lesquels Jésus apparaît, mais aussi son auteur.

Qu’est-ce qui est historiquement plausible dans l’Évangile de Jean ?

Puisque l’Évangile selon Jean est donc… de Jean (et pas de Jésus) : Jean était certainement un théologien, un penseur instruit auprès de maîtres juifs et de philosophes stoïciens. Il fréquente, semble-t-il, des cadres du temple de Jérusalem. Il maîtrise vraiment l’écriture pour rédiger un texte aussi construit, avec du style. Cela vaut à Jean d’avoir été appelé « l’aigle de Patmos » tellement son texte est perché.

Qu’est-ce qui reste de Jésus dans cette prose poétique et intellectuelle ? Pourquoi les autres évangélistes sont-ils si différents ? Chacun a gardé ce qui l’a touché personnellement. Jean est un intello poète, il a gardé de Jésus ce qui l’a touché, et ce qui lui semble pouvoir toucher les personnes de son cercle. Matthieu s’adresse à des Juifs pratiquant la Loi juive, il gardera de Jésus ce qui l’intéresse pour cela.

Le profil intellectuel de Jésus

Mais puisque Jean, tel qu’il est, a été touché par les paroles de Jésus, certaines paroles, on peut supposer que les paroles de Jésus avaient un sacré niveau ! Probablement pas toujours ni avec tout le monde, il s’adaptait. Mais il me semble que si Jésus était un jeune enthousiaste autodidacte, fou de Dieu, ayant passé le plus clair de ses journées de sa vie à faire de la charpente, Jean n’aurait probablement pas écrit son témoignage comme cela.

D’ailleurs, Jésus n’était pas si jeune que cela : d’après Luc 3:23, il était dans sa trentaine, qui était à l’époque l’âge mûr (on mourrait en moyenne bien plus jeune qu’aujourd’hui). Jésus parle l’araméen et l’hébreu (selon la classe sociale qu’il rencontre, il allait partout), il a étudié l’interprétation biblique hébraïque, la tradition orale (le futur Talmud), il parle nécessairement grec puisqu’il dialogue aussi avec un centurion et avec Pilate. Cela suppose qu’il a fait des études : on apprenait le grec dans les épopées d’Homère et les philosophes.

Les « ipsissima verba » : la voix authentique de Jésus

Donc, je ne pense pas que Jésus était simplement un jeune rabbi. Mais difficile de dire ce qui vient de lui et ce qui vient de Jean dans ce texte incroyable qu’est le « selon Jean ». Mais il y a quand même certainement des citations quasi littérales de paroles de Jésus, et la mémoire de gestes frappants. Comment en serait-il autrement puisque Jean a été bouleversé par cet homme ? Il n’aurait pu faire autrement que de reprendre au moins quelques traits, les plus saillants.

Parmi ces éléments certainement authentiques, je mettrais en tout cas l’épisode de la libération de la femme adultère (Jean 8), car c’est tellement subversif et controversé dans ce contexte que l’auteur de ce geste ou de ce récit méritait une sérieuse condamnation à mort. Du coup, ce chapitre manque dans certains anciens manuscrits : trop gênant, trop subversif, trop libre. Cela correspond bien au fait que Jésus s’est régulièrement fait ennuyer pour la liberté de sa foi et de sa façon d’être. Donc je classerais ce texte parmi les « ipsissima verba » (paroles ou gestes de Jésus lui-même et non pas seulement rédigés par l’évangéliste).

Bonne lecture.

Et encore merci.

pasteur Marc Pernot

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10 Commentaires

  1. Jacques dit :

    C’est vrai aussi pour les synoptiques : Marc et Luc n’ont pas côtoyé Jésus.

    1. Michelle dit :

      Ils ne faisaient pas parti des 12 apôtres ? pourquoi l’évangile de Luc et de Marc ?comment peut on parler de quelqu’un que l’on n’a pas cotoyé ?

      1. Marc Pernot dit :

        Des témoins très anciens disent que Marc était un disciple de Pierre, lui-même apôtre très proche de Jésus. Certains disent que le jeune homme qui s’enfuit tout nu en s’échappant lors de l’arrestation de Jésus est Marc qui était alors jeune un des disciples proches de Jésus sur la fin de son ministère.
        Quant à Luc, il l’explique au début de son évangile : il s’est bien renseigné auprès des témoins directs. Il serait un médecin disciple de Paul. A cette époque il existait encore quantité de témoins directs de Jésus.

  2. Marguerite dit :

    Oui, cher Marc, même si c’est difficile il ne faut pas hésiter à parler en vérité et à proposer aux personnes d’aller se faire leur propre opinion à partir d’information concernant Jean le disciple et Jean Le presbytre ou l’ancien. Ce type d’information doit être connu… Même si ensuite nous sommes libres d’aimer ou non les opinions de ces personnes dans l’Évangile…

  3. Lili dit :

    Merci de cet éclairage, les évangiles sont des prédications !! Moi qui me demande souvent à quel genre littéraire on pourrait les rattacher – une épopée ? Ils en ont quelques caractéristiques intéressantes – des bioi ? Comme il y en a beaucoup dans l’Antiquité, c’est aussi possible de les assimiler, on voit souvent cette analyse – des mythes ? dans son sens noble, cela m’irait aussi. Des apologies ? Dans le sens de l’Apologie de Socrate de Platon… sans être spécialiste de rien, encore moins des genres littéraires antiques, le genre de l’apologie ne semble pas incohérent. Mais l’idée de les rapprocher d’une prédication est intéressante, surtout en ce que cela éclaire en regard le sens de ce que c’est qu’une prédication : l’annonce d’un événement qui est toujours en cours. Ne me contredisez pas, s’il vous plaît, j’ai mis deux ans à écrire cette phrase 🙂 .
    Un article, assez riche sur cet aspect littéraire,
    https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/2002-v58-n2-ltp378/000359ar/
    fait écho à votre propos sur ce produit de la rencontre de la littérature juive et grecque, c’est assez fascinant, je trouve, même si ‘essentiel, peut-être, reste : qu’en fait-on ?

    1. Marc Pernot dit :

      Grand merci,
      Votre réflexion sur la prédication est intéressante. Je ne risque pas de vous contredire sur votre très profonde et subtile définition de la prédication, car tout dépend du prédicateur et il est effectivement intéressant de se demander (au fil de la prédication ou après) : au fond, qu’est-ce que cette personne qui prêche cherche à faire en parlant comme elle le fait ? J’espère que la personne s’est posé la question avant de prêcher, et si possible dans la prière.

      Pour l’essentiel qui reste : « Qu’en fait-on ? » c’est effectivement la part du lecteur ou de l’auditeur, et c’est plus que tout à fait déterminant. Et cela rend vraiment humble le prédicateur, et devrait le rendre plus prudent, peut-être. Car à en discuter avec des personnes après coup : ce qu’elles « en ont fait » est assez surprenant, créatif, voire improbable… Ce qui leur appartient complètement, bien sûr.

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