L’expérience de la souffrance et du doute, illustrée par le cri de Jésus sur la croix, entre souvent en conflit avec une vision simplifiée de la foi. En mettant en dialogue ce récit biblique avec la pensée de Friedrich Nietzsche, cette vidéo explore comment nos zones de chaos et nos tensions intérieures peuvent devenir le lieu d’une création féconde, semblable à une corde de guitare qui ne chante que parce qu’elle est tendue.
🎥 Regardez la vidéo :
Les Évangiles racontent la dernière journée de Jésus, celle où il va mourir sur la croix. Pour moi, le plus poignant dans ce récit, c’est un gémissement et un cri.
L’angoisse à Gethsémané : le gémissement d’un homme
D’abord un gémissement. Après le dernier repas qu’il prend avec ses disciples, la nuit tombe et donc dans cette culture, on est déjà le vendredi. Jésus va dans le jardin de Gethsémané pour prier Dieu. Il est pris d’angoisse devant la menace de mort qui pèse sur lui. Car Jésus aime la vie, il aime être avec ses amis et voilà que la mort s’avance. Doit-il faire face à cette menace de mort ou doit-il s’enfuir et se réfugier quelque part, se cacher dans une grotte ?
Il pleure d’angoisse. Il prie. Et sa prière devient gémissement :
« Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe. Toutefois que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne, qui soit faite. » (Luc 22:42)
Le cri sur la croix ou la confiance déçue
Il va être arrêté, il va être condamné à mort par deux tribunaux et cloué sur la croix ce même vendredi. Et c’est là, de la croix, que Jésus pousse ce cri de prière encore :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Marc 15:34)
Ce cri est un cri de douleur physique certes, mais aussi un cri de douleur spirituelle. Son gémissement était un cri d’angoisse d’un homme qui a confiance en Dieu. Son cri sur la croix, c’est le cri d’une confiance déçue. Celle d’un homme à qui arrive une souffrance abominable mais aussi totalement injuste. Et cela ne colle pas avec sa théologie, avec sa confiance en Dieu.
La prière comme espace de vérité
Jésus continue de prier Dieu même à ce moment-là. Comme il priait Dieu dans la louange, comme il priait quand il cherchait à discerner sa vocation, le sens de sa vie, là il prie encore pour dire sa déception à Dieu. C’est ça la foi. C’est comme entre deux vrais amis : on se dit bien sûr la joie d’être ensemble, mais aussi on peut dire à l’autre quand il nous a déçus, car on sait que l’amitié dépasse tout cela. Eh bien la foi c’est cela aussi. On peut dire à Dieu ce qu’on pense parce qu’on sait qu’il nous aime.
L’humain, un être en tension entre ciel et terre
Nous, hommes, femmes, enfants, comme Jésus, nous sommes un être en tension. Tension entre le ciel et la terre. Tension entre cet idéal infini qu’est Dieu et puis ce monde où nous sommes vulnérables et limités, joyeux et souffrants. Ce monde qui est à la fois plein de merveilles mais où s’agite encore le chaos, dans la nature, en nous-mêmes et entre nous malheureusement.
L’humain est ainsi un être en tension. C’est une situation complexe et magnifique. Il est comme une corde de guitare : elle est chantante parce qu’elle est en tension entre ses deux attaches. Le gémissement et le cri de Jésus sont l’expression de cette tension entre le chaos qu’il est en train de vivre en ce moment et ce lien intime qu’il a avec Dieu qu’il aime et qui est la source de la vie.
Friedrich Nietzsche et l’étoile dansante
Cette tension entre le monde et Dieu me fait penser à cette phrase du philosophe Nietzsche dans le prologue de Zarathoustra (5) :
« Je vous le dis : il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile dansante ! Je vous le dis : vous avez encore du chaos en vous. »
C’est vrai. Nietzsche s’y connaît en Bible et en théologie. Il est fils et doublement petit-fils de pasteur. Il a fait lui-même des études de théologie. Et son œuvre, « Ainsi parlait Zarathoustra », est certes féroce contre les dogmes traditionnels, mais en même temps cette œuvre est spirituelle et elle reprend magnifiquement le style biblique.
Ce qu’écrit là Nietzsche me semble essentiel. Il est bon de reconnaître et de se réconcilier avec cette tension intérieure qui est à l’intérieur de nous. C’est une tension qui peut être effectivement féconde et chantante comme une corde de guitare.
Du chaos originel à la lumière
Dans cet extrait, Nietzsche reprend les premiers mots de la Bible (Genèse 1:1) où tout commence par le chaos avec l’Esprit de Dieu qui se rend présent à la surface de ce chaos, faisant jaillir la lumière et la vie.
« Il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile dansante. » Or nous avons encore du chaos en nous, c’est vrai, ce n’est pas facile, avec les pleurs, les gémissements et les cris, mais nous ne sommes pas abandonnés. L’Esprit de Dieu se rend présent à la surface de notre chaos. L’Esprit de Dieu nous donne là d’enfanter une étoile dansante.
- ➙ méditation suivante : 7/8 –




