La fécondité du « parler en langue » et de sa traduction (1 Corinthiens 14) – Professeur Jacques Berchtold
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À travers l’évocation de la Réforme et de l’œuvre de Clément Marot, cette intervention explore comment la traduction des Écritures en langues vernaculaires a libéré la parole divine. Frédéric Boyer analyse le passage du latin sacré aux langues profanes, tout en éclairant le concept paulinien de glossolalie : une tension entre l’expression extatique individuelle et la nécessité d’une interprétation communautaire pour faire vivre le sens.
Traduction en français de la Bible, Louis Segond, pasteur et théologien protestant et suisse. Publiée 1880, cette traduction tirée de l’hébreu, de l’araméen et du grec, a fait l’objet d’une révision posthume en 1910.
1ère Lettre de saint Paul aux Corinthiens.
12.4 Il y a diversité de dons, mais le même Esprit; […] 6 Diversité d’opérations, mais le même Dieu qui opère tout en tous. […]. 8 À l’un est donnée par l’Esprit […] la diversité des langues; à un autre, l’interprétation des langues.
13.1 Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit.
14.2En effet, celui qui parle en langue [„γλοσσαις λαλειν“ („glossus lalein“)] ne parle pas aux hommes, mais à Dieu, car personne ne le comprend, et c’est en esprit qu’il dit des mystères. […] 4 Celui qui parle en langue s’édifie lui-même; celui qui prophétise édifie l’Église. 5 Je désire que vous parliez tous en langues, mais encore plus que vous prophétisiez. Celui qui prophétise est plus grand que celui qui parle en langues, à moins que ce dernier n’interprète.
10 Quelque nombreuses que puissent être dans le monde les diverses langues, il n’en est aucune qui ne soit une langue intelligible; 11 si donc je ne connais pas le sens de la langue, je serai un barbare pour celui qui parle, et celui qui parle sera un barbare pour moi.
14.27En est-il qui parlent en langue, que deux ou trois au plus parlent, chacun à son tour, et que quelqu’un interprète; 28 s’il n’y a point d’interprète, qu’on se taise dans l’Église, et qu’on parle à soi-même et à Dieu. […] 39 Ainsi donc, frères, aspirez au don de prophétie, et n’empêchez pas de parler en langues.
Actes des Apôtres, ch. 2, v. 1-13
1 Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble dans le même lieu. […] 3 Des langues, semblables à des langues de feu, leur apparurent, séparées les unes des autres, et se posèrent sur chacun d’eux. 4 Et ils furent tous remplis du Saint Esprit et se mirent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer. » […] 2.6 Au bruit qui eut lieu, la multitude accourut, et elle fut confondue parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue. […] 8 Et comment les entendons-nous dans notre propre langue à chacun, dans notre langue maternelle? 9 Parthes, Mèdes, Élamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont, l’Asie, 10 la Phrygie, la Pamphylie, l’Égypte, le territoire de la Libye voisine de Cyrène, et ceux qui sont venus de Rome, Juifs et prosélytes, 11 Crétois et Arabes, comment les entendons-nous parler dans nos langues, des merveilles de Dieu?
Clément Marot (1497-1544),
A son ami lion (1526)
Je ne t’écris de l’amour vaine et folle:
Tu vois assez s’elle sert ou affolle ;
Je ne t’écris ni d’armes, ni de guerre :
Tu vois qui peut bien ou mal y acquerre ;
Je ne t’écris de fortune puissante :
Tu vois assez s’elle est ferme ou glissante ;
Je ne t’écris d’abus trop abusant :
Tu en sais prou et si n’en vas usant ;
Je ne t’écris de Dieu ni sa puissance :
C’est à lui seul t’en donner connaissance ;
Je ne t’écris des dames de Paris :
Tu en sais plus que leurs propres maris ;
Je ne t’écris qui est rude ou affable,
Mais je te veux dire une belle fable,
C’est à savoir du lion et du rat.
Cettui lion, plus fort qu’un vieux verrat,
Vit une fois que le rat ne savait
Sortir d’un lieu, pour autant qu’il avait
Mangé le lard et la chair toute crue ;
Mais ce lion (qui jamais ne fut grue)
Trouva moyen et manière et matière,
D’ongles et dents, de rompre la ratière,
Dont maître rat échappe vitement,
Puis met à terre un genou gentement,
Et en ôtant son bonnet de la tête,
A mercié mille fois la grand’bête,
Jurant le Dieu des souris et des rats
Qu’il lui rendrait. Maintenant tu verras
Le bon du compte. Il advint d’aventure
Que le lion, pour chercher sa pâture,
Saillit dehors sa caverne et son siège,
Dont (par malheur) se trouva pris au piège,
Et fut lié contre un ferme poteau.
Adonc le rat, sans serpe ni couteau,
Y arriva joyeux et esbaudi,
Et du lion (pour vrai) ne s’est gaudi,
Mais dépita chats, chattes, et chatons
Et prisa fort rats, rates et ratons,
Dont il avait trouvé temps favorable
Pour secourir le lion secourable,
Auquel a dit : » Tais-toi, lion lié,
Par moi seras maintenant délié :
Tu le vaux bien, car le coeur joli as ;
Bien y parut quand tu me délias.
Secouru m’as fort lionneusement ;
Or secouru seras rateusement. »
Lors le lion ses deux grands yeux vertit,
Et vers le rat les tourna un petit
En lui disant : « Ô pauvre verminière
Tu n’as sur toi instrument ni manière,
Tu n’as couteau, serpe ni serpillon,
Qui sût couper corde ni cordillon,
Pour me jeter de cette étroite voie.
Va te cacher, que le chat ne te voie.
– Sire lion, dit le fils de souris,
De ton propos, certes, je me souris :
J’ai des couteaux assez, ne te soucie,
De bel os blanc, plus tranchants qu’une scie;
Leur gaine, c’est ma gencive et ma bouche;
Bien couperont la corde qui te touche.
De si très près, car j’y mettrai bon ordre. »
Lors sire rat va commencer à mordre
Ce gros lien : vrai est qu’il y songea
Assez longtemps ; mais il le vous rongea
Souvent, et tant, qu’à la parfin tout rompt,
Et le lion de s’en aller fut prompt,
Disant en soi : « Nul plaisir, en effet,
Ne se perd point quelque part où soit fait. »
Voilà le conte en termes rimassés
Il est bien long, mais il est vieil assez,
Témoin Ésope, et plus d’un million.
Or viens me voir pour faire le lion,
Et je mettrai peine, sens et étude
D’être le rat, exempt d’ingratitude,
J’entends, si Dieu te donne autant d’affaire
Qu’au grand lion, ce qu’il ne veuille faire.
Résumé de la vidéo (non relu par son auteur)
Je suis extrêmement touché que nous ayons commencé par un psaume de Clément Marot. C’est l’un des cœurs du propos que je vais tenir : se féliciter de l’accessibilité, encore aujourd’hui, de ces textes que nous pouvons intérioriser et faire nôtres, alors même qu’ils ont été écrits dans la nuit des temps.
Le 31 octobre 1517 : Une révolution de la parole
Il a été dit qu’il y a célébration d’un jour de la Réforme. Ne sous-estimons pas l’importance de ce 31 octobre 1517, date à laquelle Martin Luther clouait ses 95 thèses sur les portes de l’église de Wittenberg. Suite à sa lecture approfondie des Écritures, il y dénonçait des pratiques incompatibles avec la doctrine, comme les indulgences, les pèlerinages ou les jeûnes.
Mais ce qui va nous retenir ce matin, c’est l’interdiction de s’en prendre à cette caste qui séquestrait les Écritures. À l’époque, sans la compétence du latin, il fallait déléguer le catéchisme et les explications aux prêtres. Il y avait une sorte d’élite que les universités se chargeaient jalousement de conserver dans leur entre-soi.
L’épisode fondateur de la Réforme est un moment de libération des textes. On voulait empêcher la parole de Dieu de rugir. Pour être vivante, la parole doit trouver la langue réellement parlée par les gens. C’est une révolution dont on mesure à peine l’importance : le fait de déculpabiliser le passage des Écritures saintes dans les langues profanes et vernaculaires.
Le retour aux sources : Érasme et le texte grec
En complément de ce passage vers les langues du peuple, il y a eu la promotion de l’accès aux sources originales, en amont du latin de Saint Jérôme. En 1516, un an avant l’acte de Luther, paraissait à Bâle le Nouveau Testament en grec établi par Érasme. C’était une volonté d’aller au plus près du miracle de l’émission première du texte pour mieux l’adapter à notre temps, sans fétichiser la Vulgate du IVe siècle.
Ce Nouveau Testament grec a été extrêmement attaqué, notamment par la Sorbonne à Paris. C’est là que Clément Marot est concerné. En symétrie, Luther va mener à bien la traduction du Nouveau Testament en langue allemande en 1522, à partir des sources grecques et des manuscrits disponibles. C’est une remise en question courageuse du privilège exclusif du latin.
La distinction entre glossolalie et interprétation
Pour approfondir cette question de la langue, je vous propose de lire des extraits de la première lettre de Saint Paul aux Corinthiens (chapitres 12, 13 et 14). Paul y énumère les dons de l’Esprit, et notamment la diversité des langues et l’interprétation des langues.
« Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis un airain qui résonne ou une cymbale qui retentit. »
Paul souligne une distinction fondamentale entre celui qui a la compétence d’une langue et celui qui sait l’interpréter. Le terme important ici est la glossolalie (du grec glossa, la langue, et lalein, parler). Celui qui parle en langue s’édifie lui-même, il dit des mystères en esprit, mais personne ne le comprend. Paul affirme que celui qui prophétise est plus grand, car il édifie l’Église, à moins que le premier n’interprète.
L’importance de l’Hermeneia
L’idéal paulinien est de coupler la glossolalie à l’hermeneia (l’interprétation, l’exégèse). Sans le sens, nous sommes des barbares les uns pour les autres. Luther préférait traduire par « étranger » : je suis étranger à la compétence linguistique de l’autre. Paul demande donc que celui qui parle en langue prie pour avoir le don d’interpréter, afin que la communication au sein de la communauté soit possible.
Il faut distinguer ce qui relève de la prière privée, du rapport solitaire avec Dieu, et la communion de la communauté à l’église, où la langue doit être partagée. C’est sur ces textes que les réformateurs se sont basés pour revendiquer le droit de réhabiliter les langues parlées de tous les jours.
La Pentecôte : La fin de la malédiction de Babel
Si l’on remonte dans le temps, dix ans avant la lettre aux Corinthiens, les Actes des Apôtres racontent l’épisode de la Pentecôte. Des langues de feu se posent sur les apôtres qui se mettent à parler en d’autres langues. La multitude est confondue car chacun les entend parler dans sa propre langue maternelle.
C’est un texte immense. La langue de l’Esprit Saint est extatique. On quitte l’étude froide et rationnelle de l’Écriture pour une expérience où le souffle divin traverse tous les véhicules linguistiques. C’est un progrès immense de déculpabilisation par rapport au mythe de Babel. La dispersion des langues n’est plus une punition ou un péché, mais devient une jubilation devant la diversité.
Le Christ et la parole vive
Il est crucial de rappeler que le Christ n’a jamais écrit une ligne. Il a privilégié l’enseignement oral, la parole vive. Seule la parole prononcée permet au souffle divin de participer pleinement à la performance du locuteur. Toutes les langues sont donc des véhicules susceptibles de transmettre ce souffle.
Cette révolution ne s’est pas faite sans violences. La Sorbonne a été particulièrement dogmatique pour défendre les prérogatives d’une caste spécialisée détenant seule l’autorisation de lire les textes. Mais le travail des traducteurs comme Lefèvre d’Étaples, Budé, Rabelais ou Marot a ouvert une voie nouvelle.
Conclusion : Une parole pour aujourd’hui
L’intériorisation des psaumes, grâce à ces traductions successives, fait qu’ils ne sont pas des objets d’étude pour érudits amateurs de poussière. Si vous êtes dans la souffrance, dans l’épreuve ou dans la joie, vous trouverez difficilement des paroles de prière plus adéquates que celles du psalmiste, adaptées en français par Clément Marot pour notre usage d’aujourd’hui.
La traduction n’est pas une trahison, mais la condition même de la fécondité de la Parole, afin qu’elle puisse rugir à nouveau dans le cœur de chaque homme, dans sa propre langue.
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