« Faites ceci en mémoire de moi » : faire quoi ? (Luc 22:14-20)

Enregistrement audio de la prédication / Enregistrement audio du culte

(Voir le texte biblique ci-dessous)

prédication (message biblique donné au cours du culte)
à Genève pour le Jeudi Saint 2022,
par : pasteur Marc Pernot

Mosaïque représentant la Cène (Sant'Apollinare in Classe, Ravenne, Italie)

Mosaïque représentant la Cène (Sant’Apollinare in Classe, Ravenne, Italie)

Le jeudi saint est une occasion de faire mémoire du dernier repas de Jésus avec ses disciples, moment émouvant où il rassemble des paroles et des gestes qui cherchent à mettre en relief l’essentiel de son témoignage spirituel. Il espère que cela nous inspirera pour vivre. Il vaut la peine de se pencher dessus.

Particulièrement sur cette parole où Jésus nous interpelle solennellement : « faites ceci en mémoire de moi ». Il s’agit de plus que son témoignage spirituel mais d’une mission qu’il nous donne.

Laquelle ?

« En mémoire » : l’anamnèse

Faire quelque chose en mémoire de Jésus : ce n’est pas seulement s’en souvenir, mais c’est prendre la suite, c’est mettre nos pieds dans ses pas, c’est reprendre les manches de la charrue avec laquelle il laboure et qu’il a dû lâcher. C’est donc particulièrement engageant, et, je dirais, honorant pour nous auquel cet appel est adressé.

La mémoire est l’amorce de la démarche qui nous est proposée dans cet Évangile. C’est également la mémoire qui conduira les femmes à rencontrer en tout premier le Christ ressuscité. En effet, quand il est écrit que les femmes se mettent en route dans l’aube profonde du matin de Pâques vers le tombeau où Jésus avait été mis, c’est le mot mémorial (μνῆμα) qui est utilisé pour parler de ce tombeau. Dans le récit de son dernier repas, Jésus nous dit « faites ceci en mémoire de moi », le mot mémoire est celui d’anamnèse (ἀνάμνησις) : c’est l’action de faire remonter (ἀνά) une mémoire (μνῆμα) du Christ : c’est ainsi un travail volontaire auquel Jésus nous invite en premier. Ce n’est pas simplement se souvenir d’un événement passé, c’est le faire remonter dans le présent de notre existence, et alors d’agir en fonction de ce que ce travail nous inspirera.

Ce n’est donc pas une soumission aveugle, ce n’est pas une obéissance. Au contraire. Dans ce travail de mémoire il y a un vrai travail de notre conscience, de notre intelligence, de notre cœur et de notre prière afin que la personne du Christ nous inspire, nous. Que cela nous mette en mouvement.

Cela rappelle ce que Jésus dit dans ces derniers entretiens selon Jean « Comme le Père m’a aimé, je vous ai aimé… aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés »(Jean 15:9-12). C’est cela que propose l’anamnèse dont Jésus parle à la Cène. Jésus lui-même s’est constitué ainsi, avoue-t-il : dans la mémoire de l’amour dont Dieu l’a aimé, il a fait non seulement une action de grâce, il l’a intégré dans sa façon d’être et cet amour s’est incarné en lui. C’est ce qu’il nous propose également.

 

« En mémoire de moi : faites ceci »

Que demande donc Jésus quand il dit « faites ceci en mémoire de moi » ? Quel est le « ceci » que nous devrions faire, et qui est tellement important, essentiel, que Jésus le met en relief de cette façon extraordinaire ?

Contrairement à ce que l’on pense parfois, Jésus ne dit pas : prenez et mangez, faites ceci en mémoire de moi. Ce n’est pas ce qui est écrit. Sa phrase est claire, le « faire ceci » renvoie au dernier verbe actif précédant dans le récit. Jésus dit « Voici mon corps qui est donné pour vous, faites ceci en mémoire de moi » veut dire que Jésus nous invite à donner notre corps pour les autres, comme lui, le Christ, donne la vie de son corps pour nous.

Évidemment, ce message est plus engageant que de manger de temps en temps un bout de pain en souvenir ému de notre pauvre Jésus. Jésus nous invite à donner nous-même notre vie en mémoire de lui.

De même, il est plus facile de dire « Voici le corps du Christ » en tendant un morceau de pain que de dire aux autres « Voici de mon temps, de mes moyens, de mes préoccupations que je vous consacre, en mémoire du Christ qui a donné sa vie pour nous tous ». Il est plus facile de dire « Jésus vous aime » que d’essayer, bon an mal an d’aimer un petit peu quelques personnes que nous aurions à cœur d’aider.

Heureusement qu’en général il ne s’agit pas non plus de « donner sa vie », mais de donner de notre vie. Le but n’est pas d’en mourir, le but est que celui qui aide comme celui qui est aidé voient l’un comme l’autre leur vie être augmentée à cette occasion. C’est en général le cas. Le but, l’action de Jésus est de « nous donner la vie et que nous ayons la vie en abondance » (Jean 10:10). Or, avoir « la vie en abondance » c’est d’avoir une vie qui déborde de vie, qui donne, qui augmente la vie autour de nous. Le but de Jésus n’est pas de perdre notre vie, mais de la faire rayonner en participant au salut que le Christ est venu apporter dans le monde. Son but est de nous donner un élan pour que nous donnions la vie, donnions ce qui nous anime, un amour, une foi, une espérance, un soucis de l’autre, une volonté de service, une soif de paix et de justice.

L’égocentrisme consiste à vivre en tournant sa vie vers l’unique soi-même. Notre vie alors s’étrique, s’étouffe. Vivre c’est se déployer. Vivre c’est que notre vie déborde en faisant vivre. C’est ce que Jésus nous appelle à « faire en mémoire de lui ».

C’est précisément un scandale que Jésus ait eu à mourir pour accomplir son service, et c’est avec une grande réticence de sa part qu’il s’y résout dans le jardin de Gethsémanée, juste après ce repas, car la vie est la bénédiction ultime que Dieu nous donne.

 

Comment en serions nous capable ?

Ce que nous sommes appelés à « faire en mémoire de lui » est donc de donner la vie autour de nous. Ce n’est pas un rite que Jésus présente comme devant être le sommet et le but ultime de notre existence de disciple du Christ. Cela aurait été très étonnant, car si Jésus est effectivement un juif pratiquant, il est en pratique très souple dans ce domaine, et il remet l’acte religieux à sa place comme un simple moyen au service du développement de la personne humaine. C’est ce qu’il affirme par rapport au shabbat, si important dans le judaïsme, disant que « Le Shabbat est fait pour l’humain, et pas l’humain pour le Shabbat » (Marc 2:27). L’acte religieux est un exercice au service du développement de l’humain. Cela éclaire ce que Jésus nous propose lors de son dernier repas avec ses disciples. L’essentiel est que notre vie soit débordante de vie, c’est ce que nous espérons pouvoir faire en mémoire de lui, en s’inspirant de lui. Les gestes que Jésus offre avec le pain et la coupe nous aident à entrer dans cette démarche, ils tracent comme un chemin spirituel :

Jésus évoque d’abord « un ardent désir de manger cette Pâque avec nous ». C’est une préparation personnelle, intime, à un passage à un palier supérieur de l’être. Nous n’avancerons dans cette démarche que si nous désirons effectivement nous inspirer de ce que Jésus incarnait comme foi et comme valeurs. Ce désir se travaille dans la lecture personnelle et la méditation de ses gestes et de ses paroles.

Ensuite, Jésus « rend grâce à Dieu », c’est une façon de remettre les choses en place : alors que nous sommes dans une démarche volontaire d’exercice spirituel, il est bon de se rappeler que ce n’est pas nos seules forces qui nous rendrons meilleurs, que le sens de cet exercice est de nous ouvrir à l’action de Dieu en nous.

Ensuite, Jésus tend une coupe et dit « Prenez ceci ». Cela nous invite à un geste personnel d’appropriation, ce n’est pas une charge sur nos épaules comme le serait une morale, une loi, une doctrine. C’est à prendre comme une nourriture, comme une bonne énergie vitalisant notre propre être de l’intérieur.

À ce « prenez », Jésus ajoute « et partagez le entre vous ». Vivre en Christ n’est pas seulement devenir soi-même plus vivant, c’est être plus vivant ET être membre d’un corps plus vivant : le corps d’une humanité plus humaine, au sens où le Christ est l’Humain véritable.

 

Prendre le pain et la coupe ?

L’essentiel est là. Pourquoi alors faire ce geste de partager un bout de pain et quelques millilitres de jus de la vigne lors de certains de nos cultes ?

C’est une pédagogie intéressante, car elle implique notre corps et pas seulement notre intelligence. Or c’est cela qui est espéré : aller au-delà du souvenir du Jésus historique et de son message, afin qu’il s’incarne dans notre façon d’être en mémoire de lui.

Cela dit, il y a bien des façons de « travailler » cette assimilation de ce que Jésus a lui-même incarné. Il est vrai que le geste de la Communion peut participer à ce travail car les rites sont des outils puissants. Mais si une personne n’y est pas trop sensible, ce n’est pas non plus un problème. Chacun a sa manière de fonctionner, plus ou moins cérébrale, plus ou moins tactile. En définitive, l’essentiel est évidemment notre cheminement. Que petit pas par petit pas nous incorporions le Christ dans ce que nous serons en ce monde, nous-même, avec aussi les autres membres de ce corps que nous formons ensemble.

Débordant, à notre façon, de vie.

pasteur Marc Pernot

Textes de la Bible

Luc 22:14-20

14L’heure venue, Jésus se mit à table, et les apôtres avec lui. 15Il leur dit : J’ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous, avant de souffrir, 16car, je vous le dis, je ne la mangerai plus jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le Royaume de Dieu.

17Ayant prit une coupe et ayant rendu grâce, il dit : Prenez ceci et partagez entre vous ; 18car, je vous le dis, à partir de maintenant je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce que le Royaume de Dieu soit venu.

19Puis, ayant prit du pain et ayant rendu grâce, il le rompit et le leur donna en disant : Ceci est mon corps donné pour vous, faites ceci en mémoire de moi.

20Il fit de même avec la coupe, après le souper, en disant : Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang qui est répandu pour vous.

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Marc Pernot

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