C’est l’histoire d’une fillette suisse de quatre ans

par : pasteur Marc Pernot
couverture du livre de Lytta Basset "la source que je cherche" chez Albin Michel.
Le livre de Lytta Basset « La Source que je cherche » est un livre qui compte pour moi. D’un point de vue théologique, il me semble juste de donner comme image de Dieu une source. Ce qui n’empêche pas de le considérer également comme une finalité utile à notre cheminement. Mais il y a autre chose dans ce livre que nous apporte Lytta Basset, c’est le Dieu sensible. C’est ce que je voudrais vous offrir aujourd’hui :

 

C’est l’histoire d’une fillette suisse de quatre ans. Souffrant de la profonde mésentente de ses parents, se sentant très isolée, elle se trouve en vacances avec eux dans une vieille pension de famille. Elle est assise dans l’escalier extérieur par une grosse chaleur d’après-midi estival. Très sensible à la nature, elle regarde les hirondelles voler autour d’un clocher. Elle n’a jamais entendu parler de Dieu ni de la prière. Tout à coup, une plénitude, un bonheur absolu l’envahissent tout entière. Elle a la révélation qu’elle n’est pas seule. C’est le sentiment d’une Présence, sur laquelle elle est incapable de mettre des mots. « Absolu », « plénitude » — manière rétrospective de parler d’une expérience indicible. Elle court le raconter à ses parents qui font la sieste. Ils ne comprennent strictement rien et la renvoient jouer dehors. Tristesse et solitude encore. Mais l’événement ne la quittera jamais. Au Noël suivant, elle entend pour la première fois, de la bouche de son père, le récit de l’évangéliste Luc : c’est alors qu’elle fait le lien avec ce qui lui est arrivé en été.

La femme adulte, aujourd’hui, ne doute pas de la relation entre l’enfance blessée et la perception de Dieu : de la blessure jaillit la réponse de l’Amour, affirme-t-elle. Le souvenir est encore vivant de sa réaction première : un besoin irrépressible de communiquer. Et ce qui, dans sa vie, est resté inaltéré, c’est la présence du Dieu Un, la révélation que tout est harmonie malgré les divisions et les ambivalences du quotidien.

Ce témoignage me fait d’autant plus de bien qu’il m’a fallu longtemps pour cesser de « faire des complexes » lors de sessions spirituelles ou de séjours dans des monastères : il me semblait toujours que les autres « y étaient» — accédaient facilement à ce Divin dont je me sentais si éloignée. Comment faisaient-ils ? Sentiment d’exclusion, voire de malédiction. Je n’en suis plus là. Je ne crois plus que le chemin vers la Source s’ouvre comme une récompense devant les mystiques ou ceux qui ont une longue pratique de la méditation ou de la prière.

C’est à la portée de quiconque, selon Jésus qui a découvert la spiritualité des enfants et s’en est profondément réjoui au cours de sa prière : « Tu as caché cela aux sages et aux intelligents et Tu l’as révélé aux tout-petits. »

Cependant, pourquoi faudrait-il un clivage entre deux catégories d’humains? N’avons-nous pas tous une part « sage et intelligente » qui nous fait rechercher la Source et l’aimer également « de toute notre pensée » — sans mettre hors jeu notre capacité de penser ? Aspirer à Elle dans l’état d’esprit d’un petit enfant sans pour autant renoncer à la réflexion et à la cohérence intellectuelle ? Mais comment nous reconnecter, quel que soit notre âge, à notre spiritualité d’enfant ? Je repère des liens entre l’expérience de la fillette ou des petits enfants en général, celle de Jésus et la mienne dans la mesure où elle m’habite encore.

La fillette ressentait la Présence dans tous ses membres, toute sa personne : à un âge où, de l’ avis de tous les spécialistes, prédominent les perceptions sensorielles — vol des hirondelles, chaleur estivale —, la spiritualité passe également par les sens !

Lytta Basset « La Source que je cherche », Albin Michel 2017, pages 31-33.

 

 

 

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2 réponses

  1. Jessaie dit :

    Comme j’étais psychologue pour enfants et adolescents et que je suis croyant, votre compte-rendu m’a fort intéressé. Malheureusement, je n’ai aucun souvenir aussi ancien, en ce qui me concerne. Le témoignage de Lytta Basset me sert donc d’expérience de référence. Et c’est extraordinaire en effet ce passage par une expérience sensorielle. Certes, comme on disait en « psychologie des profondeurs », il s’agit probablement d’un « souvenir écran », à savoir que l’expérience initiale a été retraitée mentalement de nombreuses fois, et remise en place dans un « récit intime » devenu enfin logique et clair, une fois la maturité acquise et le chemin parcouru. Il n’empêche, cela me plaît beaucoup et il me paraît extraordinaire de pouvoir faire ce lien si jeune entre l’expérience sensorielle et le Dieu qu’on essaie de concevoir et d’accueillir en soi au fur et à mesure qu’on avance en âge.

    Tout récemment, un ami, de formation scientifique, a raconté à la fin d’une réunion biblique, combien l’avait interpellé la question de sa petite fille de 3 ans et demi : « C’est qui Dieu ? », et combien il a ressenti la difficulté de répondre quelque chose sur le champ. J’ai cru comprendre qu’il lui a dit qu’on ne peut pas Le voir, mais qu’Il est quand même là et qu’Il nous aime, etc…

    En fait, la question n’avait pas jailli comme ça, sans lien avec une stimulation. Il s’agissait sans doute, d’après le grand-père, d’un livre pour enfant où Dieu était évoqué. Dans ce cas précis, c’est donc à partir d’une notion préconçue que la question a germé. Mais l’intérêt n’en est pas moins grand. Quelle notion préconçue de Dieu peut-on donc avoir quand on est avec un enfant, et surtout avoir envie de lui transmettre ?

    Lui dire que Dieu est Amour, qu’il est le Tout, qu’il a créé l’Univers et tout ce qu’il contient, etc…, etc…? Vraiment, ce n’est pas évident. Difficile de ne pas se dire, en catimini, qu’on n’en sait finalement pas beaucoup plus qu’un enfant de quatre ans ! Ou plutôt, on en sait beaucoup trop mais on se sent absolument incapable de le lui résumer. Et puis, comment expliquer qu’il y a deux camps irréconciliables, ceux qui croient que Dieu existe et ceux pour qui cette notion n’a même aucun sens.

    C’est là que je me sens avancer, cheminer un peu : car je pense qu’en réalité, le vrai dilemne n’est pas entre ceux qui croient qu’Il y a quelque chose et ceux qui n’y croient pas, etc… , ce conflit me semble dépassé, même si c’était une question qu’on se posait ouvertement il a déjà un bon siècle. Le théologien Wilfred Monod (1867-1943), confronté à ce problème, avait même cru bon en son temps d’écrire une lettre ouverte aux athées !

    Cette question ne me semble en effet plus aujourd’hui intéresser grand monde en Occident. . On sait bien d’ailleurs aujourd’hui que, concernant l’existence de l’Homme, et de la vie sur terre, il sera de toutes les façons à jamais impossible de prouver si oui ou non la Terre est la seule planète où la vie a pu éclore. Un astrophysicien, et non des moindres (Jean-Pierre Bibring) soutient même qu’il pourrait même y avoir une explication scientifique à la survenue unique et tout à fait exceptionnelle dans l’Univers de la vie sur terre. A quoi bien sûr il sera répondu que, même si on ne peut pas le vérifier, la probabilité que la vie existe ailleurs est immense en vertu de de la taille de l’univers et des chances que la vie ait pu apparaître ailleurs, etc…, etc… Oui, mais…, on ne pourra jamais le prouver, puisque les distances sont trop grandes ! Et de toutes façons, il semble que, même face à ce calcul de probabilités en apparence défavorable, notre astrophysicien ne cède pas, et que, sans invoquer d’ailleurs le moins du monde une intervention divine, il défend imperturbablement qu’il est fort possible que l’apparition de la vie ait eu tellement peu de chance d’apparaître que la seule explication tient dans ce qu’elle est quand même apparue grâce à des conditions tout-à fait uniques et exceptionnelles. Point barre…

    On n’en saura donc pas plus, et il sera donc sans doute désormais peu fructueux d’opposer « croyants » et « athées ». Du coup, je me dis que la question de la petite-fille de mon ami résonne complètement autrement. Ne veut-elle pas plutôt dire : puisque certains parlent de « Dieu », qu’ils soient donc un peu plus explicites et qu’ils me disent simplement: « C’est qui Dieu ? ». Et là, j’avoue que cela devient passionnant. Car, si je répondais spontanément : « mais Dieu c’est comme l’air que tu respires ; sans lui tu ne pourrais pas vivre », je me répondrais de suite à moi-même : « oui, mais c’est vrai qu’il me faut quand même des poumons pour pouvoir respirer ! ». Du coup, l’adulte que je suis se dit : Dieu n’est-il est pas ce qui me permet d’être moi-même, et réciproquement, est-ce que ce n’est pas moi qui par mon existence corporelle, physique et mentale, donne à Dieu une existence « personnelle », qui est en quelque sorte un prolongement de ma propre personne ? Dieu et l’Homme existeraient donc ensemble dans une sorte d’interdépendance ou de Relation primordiale, éminente, certes, mais évolutive. Et forcément évolutive, puisque l’homme naît, se développe puis meurt…

    J’en arrive au point que je trouve central. Il existe au sein des dits « croyants » un vrai, et sans doute durable partage entre ceux qui croient en un Dieu qu’on appellera un « Dieu personnel » (celui que je viens d’évoquer), et ceux qui croient en un « Dieu Principe » de toutes choses ou de certaines choses en particulier, etc… Il semble évident que cette deuxième approche serait plutôt l’approche des religions d’Asie (l’Hindouisme, même s’il est aussi polythéiste, mais surtout le Bouddhisme, etc…)

    Du coup, avec « mon Dieu dit personnel », je me sens finalement très vite remis à ma place, très très modeste, puisqu’un Dieu personnel serait forcément, comme moi, en perpétuelle évolution, et qu’il serait forcément aussi né un jour comme moi, etc…Bon, là, avec la fête de Noël, les Chrétiens en ont peut-être fait un peu beaucoup, mais c’est quand même cela le noyau de ce type d’approche, non ?

    Pourtant, c’est étrange, mais, ce n’est pas le récit de Noël qui me parle le mieux de cette approche, ce serait plutôt le récit qui dans la Bible hébraïque, relate l’accueil qu’Abraham fait aux trois « hommes » ou anges (représentant explicitement Dieu) en les invitant à s’arrêter, se reposer et se restaurer chez lui avant de poursuivre leur route. Et eux, de promettre à Abraham une postérité qui lui paraissait impossible, en raison de son âge, etc…Evidemment, ce récit est mythique, mais pas à la manière de mythes grecs (il suffit de penser au douze travaux d’Héraclès), mais plutôt dans le registre d’une parole d’une mère ou d’un père à son enfant, une parole si ancienne, et dont le souvenir résonne encore à peine, et qui peut illuminer toute la vie qui a suivie…J’en revient donc en quelque sorte à la fillette de 3 ans et demi et quatre ans…

    Un Dieu personnel, n’est-ce pas finalement ce que le judaïsme et la Bible hébraïque nous ont apporté. Et c’est tout simplement immense, peut-être aussi impressionnant que la sensation de la beauté du monde qui nous entoure, que le vol des hirondelles dans le ciel, que le parfum des fleurs au bord du chemin…

    Je demande évidemment pardon d’avoir été aussi long, mais on sait que le destin d’une source est souvent de devenir fleuve puis de se jeter dans la mer, qu’on appelle aussi océan, mot qui est devenu une image pour parler de ce qui est « immense »…On peut aussi « me découper en morceaux ». Je ne crains rien…Merci d’avance pour votre indulgence.

    • Marc Pernot dit :

      Une « expérience » de Dieu n’est chose si rare que l’on pense. Cela arrive à tout âge, et les personnes s’en souviennent d’une façon très précise. Je connais au moins une autre personne, Mireille, qui a eu une expérience à l’âge de 5 ans. Comme pour Lytta Basset, c’est raconté avec mes mots d’enfants.

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