Entre injonctions religieuses et soif de sens, le temps du Carême interroge souvent notre rapport à la règle et à la culpabilité. Cette réflexion propose d’aborder ces semaines non comme une contrainte imposée, mais comme une opportunité de cultiver sa propre relation au divin, en toute autonomie et loin des automatismes traditionnels.
Question d’une visiteuse :
Bonjour Marc,
J’espère que vous allez bien. Vos posts sur Instagram m’aident beaucoup à rester « connectée » aux nouvelles publications sur le site de Je Cherche Dieu, c’est vraiment très pratique, merci.
Nous revoilà donc au temps du Carême. Pénitence, pénitence..! Je n’en peux plus, de ce discours. « Revenez à moi de tout votre cœur, avec des jeûnes, avec des pleurs et des lamentations! » (Joël 2:12, cité à la messe du Mercredi des Cendres). Quel programme ! Ça donne vachement envie dis donc…
Pourriez-vous me donner quelques conseils pour vivre ce temps de Carême de façon plus saine (à défaut d’être plus sainte) et surtout… plus apaisée ?
Merci,
Avec amitié,
Réponse du Pasteur Marc Pernot
Chère xxx,
J’aime beaucoup votre style ! Il est sympa, sincère, vivant, direct.
Merci de m’encourager ainsi à mettre un petit résumé sur Instagram, il n’y a pas beaucoup de place sur ce réseau, alors, je n’étais pas sûr que ça vaille la peine.
Je ne dirais pas « nous voilà revenus au temps de carême », parce que je ne me sens pas concerné personnellement par ce genre de rites, et donc je dirais plutôt « les voilà revenus au temps de carême », et j’en suis ravi pour ceux à qui cela fait du bien, mais pour moi, merci beaucoup, ça va comme ça.
S’affranchir des injonctions religieuses
Vous faites bien de relever ce genre d’injonctions. Surtout soutenues par un verset de la Bible pour l’appuyer, leur donner de l’autorité, alors que d’autres versets de prophètes auraient pu être cités disant que Dieu a horreur de nos sacrifices et de nos rites (Ésaïe 1:11-17 ; Amos 5:21-24 ; Michée 6:6-8). Il me semble que Jésus était lui-même insupporté par les injonctions des chefs religieux de son époque. Jésus cherche à nous aider à nous affranchir de cela en nous disant : « Ne vous faites pas appeler directeurs ; car un seul est votre directeur, le Christ. » (Matthieu 23:10)
Cela veut dire que nous pouvons tranquillement ignorer les injonctions entendues parfois dans une église : les « il faut/faut pas » : faire carême, il faut faire ceci mais ne pas faire cela, il faut penser ceci mais pas cela, il faut voter ceci et pas cela, ne pas oublier de manger cinq légumes par jour, prier comme cela à tel moment… C’est très bien que la personne qui parle prenne des résolutions, mais cela n’engage que lui ou elle. Cela peut nous inspirer ou non. En tout cas cela ne nous engage absolument pas.
Car nous, notre directeur, c’est le Christ qui éclaire notre intelligence personnelle par l’Esprit saint.
La dimension prophétique de chaque individu
D’une manière générale, je préfère personnellement ne pas utiliser l’impératif dans une prédication, ni de « il faut »/ »il ne faut pas ». Je multiplie les « il me semble » et les « à mon avis » pour tenter de faire comprendre que l’on peut être d’un autre avis. Nous n’avons pas d’autre chef que Dieu, que le Christ, que l’Esprit saint. C’est un point essentiel, car la mission du Christ est précisément de faire en sorte que chaque personne, de tout sexe et condition sociale, de tout niveau d’instruction, soit elle-même prophète ou prophétesse. C’est ce que célèbre en particulier la Pentecôte : le don de l’Esprit non pas à l’Église, mais sur chaque personne (voir Actes 2:3).
Le jeûne : un acte intime et secret
C’est d’ailleurs pour cela que Jésus insiste beaucoup sur le fait que si nous décidons personnellement de jeûner ou de prier ou de faire l’aumône, que ce soit personnellement et secrètement afin que ce soit un acte intime entre Dieu et nous, pas un acte collectif et public. Voir en particulier ce qu’il dit du jeûne :
“Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un air triste, comme les hypocrites, qui se rendent le visage tout défait, pour montrer aux hommes qu’ils jeûnent. Je vous le dis en vérité, ils reçoivent leur récompense. Mais quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, afin de ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père qui est là dans le lieu secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.” (Matthieu 6:16-18)
Ces mots « te le rendra » peuvent prêter à confusion : ces exercices spirituels juifs traditionnels (la prière, l’aumône et le jeûne : cités ici par Jésus à titre d’exemples), nos exercices spirituels n’achètent pas des bénédictions à Dieu, c’est plus profond que cela : quand les exercices que nous nous donnons sont sincères, authentiques, ils sont une ouverture de notre être intérieur à l’action de Dieu en nous, et cela change tout : nous ne sommes plus seuls à essayer de nous perfectionner, nous travaillons alors lui et nous, en équipe dans notre être et dans notre vie, ce qui a une belle efficacité concrète.
Prendre soin de tout son être
Personnellement, je ne jeûne pas. Jamais. Car je ne pense absolument pas qu’il faille sacrifier ni même brimer notre corps pour élever notre âme. Il me semble une meilleure idée de travailler en parallèle toutes les bonnes dimensions de notre être : le corps est une bénédiction, notre âme est une bénédiction, notre intelligence est une bénédiction, nos belles relations sont des bénédictions. Elles forment un tout. Chacune de ces dimensions demande à être soignée et nourrie. Sans sacrifier l’une pour une autre, sans déshabiller Paul pour vêtir Pierre.
Je trouve donc d’autres exercices pour nourrir ma foi. L’étude, la prière, le culte ou la messe, et des séjours de plusieurs jours dans des monastères trappistes. À chacun son truc. Mais si certaines personnes trouvent avantage pour leur foi de jeûner : c’est excellent. Si certains veulent « faire carême » pour se « préparer » aux fêtes de Pâques : pourquoi pas. C’est une tradition humaine ancienne, elle remonte au IVᵉ siècle. Cela veut dire aussi que Jésus n’avait pas idée de cette pratique, ni les apôtres, ni même les dix premières générations de chrétiens. C’était au début proposé (ou imposé) comme moyen de pénitence ou de préparation au baptême. En tout cas, cette courte histoire nous invite à nous sentir totalement libres, bien sûr vis-à-vis de cette tradition.
La foi comme exercice de liberté
En tout cas, il n’est pas question d’imaginer une seconde que le fait de jeûner augmenterait l’amour de Dieu pour nous, ni que cela nous gagnerait des bons points, des crédits à ses yeux. L’amour ne s’achète pas. C’est un exercice spirituel, l’idée que cela peut nous suggérer est de travailler notre propre foi. C’est pourquoi ça ne « marche » qu’à condition que ce soit choisi personnellement, et vécu dans l’intimité avec Dieu. Pour notre corps comme pour notre intelligence ou notre foi : cela aide d’investir un peu de temps pour nous maintenir et même pour progresser. Mais tel exercice qui convient à certaines personnes ne conviendra peut-être pas à d’autres. Telles personnes courent les marathons, d’autres aiment faire du vélo ou des exercices à la maison avec un élastique… Qui a raison et qui a tort ? À raison la personne qui choisit et arrive à pratiquer régulièrement ce qui lui correspond, à tort la personne qui entend imposer aux autres ce qui lui convient à elle-même…
Mais alors à quoi sert l’Église ? À nous encourager à nous tourner vers Dieu, librement, à notre façon, en confiance puisque Dieu nous aime et nous aimera. À exercer notre foi, notre prière, à aimer. La participation à une assemblée en église nous permet de communiquer aux autres et de recevoir des autres quelque chose de cet amour de Dieu et de notre soif d’être vivifiés par lui.
Une théologie de l’amour inconditionnel
Manifestement, le prophète Joël a une théologie où Dieu n’a pas cet amour inconditionnel dont témoigne le Christ pour toute personne, même pécheresse. C’est pourquoi Joël encourage à jeûner, à pleurer devant Dieu pour l’apitoyer, comme s’il était un terrible despote qu’il faut impressionner avec des flatteries et des cadeaux, sachant qu’il va favoriser ou punir selon son humeur arbitraire. Je ne pense pas que ce soit ce que le Christ nous présente comme idée de Dieu. Il voit plutôt Dieu comme un Père et une Mère qui nous aiment tendrement.
À vous donc de trouver et de pratiquer les exercices qui vous seront profitables, et de laisser passer ces injonctions comme les gouttes d’eau sur les plumes d’un canard.
Car Dieu vous bénit et vous accompagne.





