Le professeur a parlé du droit de blasphème, des élèves se sont alors indignés…

Deux sternes arctiques dans un combat aérien - Image par Dr. Georg Wietschorke de Pixabay

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

J’aimerais vous faire part d’une expérience: lorsque j’étais en cours de philosophie, le professeur a parlé du droit de blasphème. Des élèves se sont alors indignés, et ont maintenu qu’il fallait interdire le fait d’insulter les religions. Cela m’a révoltée. Je suis moi-même chrétienne récemment convertie, néanmoins cela n’empêche pas le fait que j’accepte toutes critiques. En effet, ma foi est inébranlable, donc cela ne me gêne pas de lire/ écouter des avis contraires ( j’aime lire Sartre d’ailleurs qui n’est pas le plus croyant!), d’ailleurs cela va de paire avec l’enseignement de Jésus: tolérance! Surtout qu’interdir ce genre de chose conduirait à des abus. Je pense que tout le monde à le droit de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il souhaite. La religion doit apporter un plus à la personne et non pas la contraindre et la rendre irraisonnable. En parlant de raison, j’aime mêler ma foi à ma raison, et depuis que je fais cela je suis devenue très spirituelle et c’est grâce à vous ! Je vous remercie sincèrement.

Réponse d’un pasteur :

Bonsoir

Merci pour cette tranche de vie réelle qui éclaire magnifiquement une question bien plus délicate qu’il semble.

Il est assez amusant de remarquer que, souvent, les personnes qui considèrent qu’il faudrait interdire de critiquer les religions sont les premières personnes à attaquer l’athéisme ou religion des autres, à refuser les couples unissant deux personnes de convictions différentes… Ce que refusent ceux qui sont pour interdire le blasphème est de l’interdire contre leur conception de Dieu à eux, et de le considérer comme un devoir sacré pour eux contre les convictions des autres.

Je suis bien du même avis que vous : une religion gagne à être discutée, comme les croyances théologiques, éthiques ou philosophiques gagnent aussi à être discutées.

Cela dit, c’est vrai que c’est peu sympathique d’insulter des personnes, c’est très pénible d’être insulté. Je ne suis pas certain que je défendrais cette attitude. Ce n’est pas qu’ l’on n’aie pas le droit légalement, c’est que ce n’est pas une façon correcte de se comporter. La religion touche à quelque chose de très profond dans la personne, il arrive qu’une personne soit comme mise en danger quand une croyance essentielle pour elle est ébranlée par une critique qui tombe en plein dans le mille. Comme le dit l’apôtre Paul, il est bon de « s’abstenir de ce qui pourrait être pour un autre une occasion de chute, de scandale ou de faiblesse. » Donc tout le monde a le droit de penser ce qu’il veut, mais ce n’est pas nécessairement pour cela qu’il faut que nous nous autorisions à blesser un plus faible.

Donc, c’est excellent de discuter de nos croyances, mais tout dépend comment c’est fait et avec qui.

Personnellement, j’évite de discuter avec une personne cramponnée à ses propres croyances, plus ou moins intégriste sur les bords, que ce soit dans son athéisme, dans sa religion, dans sa visée écologique, ou politique, ou nationaliste… Je ne pense pas que cela soit utile de discuter de leur point sensible avec une personne comme cela, cela les trouble et les rend méchants. Cela fatigue tout le monde et cela n’apporte rien à personne, cela empire les relations, l’ambiance, le groupe. Et cela peut blesser, fragiliser la personne qui est à côté, car si elle considère ses croyances comme intouchable, c’est un symptôme qu’elle est fragile là dessus.

  • Ce n’est pas toujours facile d’éviter quand on est face à face, j’essaye de répondre d’une façon un petit peu décalée. Par exemple en disant à la personne que sa foi et sa conviction sont très fortes. Ou que je continue à étudier la question, que cela me parait complexe car Dieu est au-delà de tout…
  • Pour ce qui est des réseaux sociaux, il y a souvent une mauvaise ambiance, des disputes, des critiques, des paroles négatives. Dès que c’est le cas, je laisse tomber plutôt que de chauffer. Si c’est sur mon mur, j’efface le commentaire injurieux, j’enlève cet « ami ».

Ce n’est pas agréable, comment faire ? Je reconnais tout à fait à chacun le droit de penser ce qu’il veut, mais je ne suis pas certain qu’il faille accepter l’injure. Ce n’est pas une question de blasphème (comme si cela pouvait blesser Dieu), mais une question d’agression, de mépris de l’autre, d’éclatement de la communauté humaine.

Par contre, avec des personnes de bonne compagnie, c’est à dire avec qui il est possible de discuter avec conviction dans le respect mutuel, c’est génial de discuter de choses profondes avec des personnes de religion différente, de conviction différente, de culture différente. La question n’est pas de tomber nécessairement d’accord à la fin. C’est une chance de mieux se connaître, c’est une chance d’apprendre des choses, d’enrichir notre façon de voir, de la faire évoluer. C’est surtout une grande chance de se rendre compte que la question est complexe et que, même si j’ai mon point de vue et que j’y tiens, mon seul point de vue ne fait pas entièrement le tour de la question. Et cela, c’est vraiment essentiel, non seulement de le savoir intellectuellement (nous le savons), mais de l’expérimenter. Cela se fait en côtoyant de vraies personnes et en discutant avec elles. C’est ce que j’aime aussi dans les rencontres œcuméniques ou interreligieuses (à condition d’éviter ceux qui fréquentent ces rencontres uniquement pour recruter pour leur secte…).

C’est particulièrement important en ce qui concerne la théologie. En effet, aucune description ou témoignage sur une personne humaine ne peut parfaitement et totalement refléter qui est cette personne, ce qu’elle a dans la tête, les tripes, le cœur, ce qu’elle est dans tel ou tel milieu ou circonstances. C’est encore plus difficile en ce qui concerne Dieu, car il/elle est une personne vivante et tout à fait spéciale, unique en son genre, et d’un tout autre ordre que nous. Tout mot de notre langage utilisé pour parler de lui est un mot de notre vocabulaire humain, appartenant donc à ce monde dans lequel nous évoluons, et tout mot est donc impropre pour parler de Dieu, tout langage est une image servant à parler de lui. Il convient donc de noter qu’il y a et qu’il y aura toujours un écart entre ce qu’est Dieu en lui-même et la théologie la plus aboutie.

Seuls les intégristes refusent de penser que c’est écart existe, et c’est cela qui est un problème, non pas tant forcément ce qu’ils pensent mais leur rapport avec ce qu’ils pensent. C’est pourquoi il y a des intégristes religieux, d’autres en philosophie, en psychanalyse, en économie ou en politique.

Bravo pour votre élévation, à la fois spirituelle et humaine. Ce n’est pas grâce à moi, c’est grâce à ce que vous êtes vous. Ce que j’ai pu apporter, c’est peut-être quelques biscuits alimentant votre cheminement. Mais les jambes pour marcher, l’envie d’avancer et de monter sur la montagne : c’est vous. Et c’est Dieu. Et ceux qui vous ont aimée. Mais merci ! Ça m’encourage beaucoup 🙂

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

Print Friendly, PDF & Email

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *