Cet échange entre Pierre, confronté à la bipolarité, et le pasteur Marc Pernot explore le sens de la prière et la présence de Dieu face à la maladie. L’article propose une réflexion sur l’origine du mal et offre des pistes concrètes pour transformer l’inquiétude en un dialogue apaisé avec le divin.
Question de Pierre :
Pasteur, je m’appelle Pierre, je suis retraité de 78 ans, bipolaire de type 2. Depuis plus d’un an, je récite plusieurs fois par jour des prières : le Notre Père, le Je vous salue Marie, une prière de protection, une prière à Sainte Thérèse, et une prière de remerciement adressée au Seigneur Dieu, à la Sainte Vierge et à plusieurs saints, pour les remercier de m’avoir délivré de la dépression et d’avoir calmé mes angoisses.
Pourquoi fais-je cela ? Peut-être pour demander une protection, pour que les crises dépressives atroces et suicidaires disparaissent de ma vie. Un besoin d’être rassuré.
Je suis bien conscient que réciter des prières n’exonère pas des tragédies. Un cousin de 80 ans, très croyant autrefois, a perdu deux de ses fils (accident et maladie). Il me disait qu’il ne croyait plus en Dieu car Dieu l’avait abandonné. Je n’ai pas su quoi lui répondre.
Comment garder la foi quand nous sommes accablés par le chagrin ou par la souffrance ?Je remarque moi-même que quand une période dépressive arrive, j’ai tendance à moins réciter mes prières.
Par ailleurs, je considère que tout ce qui nous arrive dans la vie relève de la volonté du Seigneur Dieu. Il n’y a pas de hasard, c’est Sa manière de dialoguer avec nous. J’ai toujours imaginé ma relation avec Lui comme celle d’un enfant envers son père aimant : le père encourage et félicite, mais il peut aussi punir pour notre bien. L’enfant ne comprend pas toujours sur le moment, mais plus tard il réalise que c’était pour le protéger.
Or, dans la religion protestante, il est dit que Dieu ne nous envoie pas des épreuves mais qu’il nous aide à les traverser. Cette vision me perturbe. Si ce n’est pas le Seigneur Dieu qui envoie les épreuves, qui est-ce ?
Enfin, à la fin de ma prière, je dis : « Je Vous aime et Vous remercie. » Remercier, je le fais souvent, ça ne me pose aucun souci. Mais comment aimer le Seigneur Dieu, une entité immatérielle ? Merci à vous pour votre réponse.
Réponse du pasteur Marc Pernot :
Cher Pierre,
La pratique de la prière
Grand bravo pour ce magnifique élan de prière. Après votre temps de prières récitées, je vous suggère d’avoir un temps de prière plus spontanée, plus personnelle : par exemple simplement pour méditer sur l’amour de Dieu quelques secondes, puis chercher quelques secondes de louange pour quelque chose de bon qui vous est arrivé. Vous pouvez aussi en quelques secondes aborder quelque chose qui vous effraie ou qui vous culpabilise pour que Dieu travaille à vous soulager directement.
Dans notre prière, la question n’est pas de convaincre Dieu de nous protéger, de nous aider, de nous favoriser, de nous bénir. En effet, si l’on écoute bien ce que dit Jésus-Christ : Dieu est amour, par conséquent, il est déjà complètement à fond dans le désir de nous aider au mieux. Et il nous promet qu’il nous aime et nous bénit, qu’il nous gardera pour l’éternité.
À quoi bon prier alors ?
C’est pour nous ouvrir aux bons soins que Dieu désire nous apporter avec ardeur. Grâce à notre prière, ce n’est pas Dieu qui change, c’est nous qui pouvons changer, progresser, nous élever grâce à l’aide de Dieu que nous avons acceptée dans notre prière.
Bien sûr, la prière n’est pas une sorte de porte-chance. La preuve, c’est que ça n’a pas tellement porté chance à Jésus, qui, au bout de 2 ou 3 ans de ministère public, s’est retrouvé torturé et exécuté.
L’existence du mal et de la souffrance
Nous connaissons aussi bien des personnes, même des enfants jeunes, qui ont une foi immense, une prière régulière, et qui sont frappées par des cancers ou des catastrophes cruelles et injustes. Cela survient bien entendu malgré la volonté bonne de Dieu pour nous. C’est pourquoi, dans sa prière du Notre Père, Jésus nous conseille de prier pour que la volonté de Dieu soit faite sur la terre. Car c’est loin d’être le cas. Il y a de la méchanceté et il y a des accidents. L’un comme l’autre engendrent de la souffrance et de la mort. Et ce n’est certainement pas voulu par Dieu, même pour une personne coupable. Dieu est le dieu de la vie et il cherche à aider toute personne pour qu’elle progresse à la fois dans sa qualité d’être, mais aussi dans sa foi dans son bonheur.
Pour ce qui est des causes de l’existence du mal, j’en vois deux : quand il arrive une catastrophe comme celles que vous citez, elle provient soit du chaos qui existe dans l’univers (Dieu continue son œuvre de création, il reste donc une part de désordre originel), soit une bêtise de l’humain. Car oui, il existe du hasard dans la vie, pas seulement du hasard mais quand même. C’est ce que l’expérience et la science montrent. Et tout n’est pas guidé par Dieu, comme on peut le voir dans la prière de Jésus.
Pour plus de précisions : peut-être seriez-vous intéressé par cette prédication que j’ai faite récemment : Théodicée : Dieu est bon, pourquoi le mal ? (Ésaïe 42:1-10)
Garder la foi dans l’épreuve
Vous avez parfaitement analysé la situation. Notre tendance naturelle quand nous ne sommes pas en forme est très souvent de moins prier, accablés que nous sommes par des pensées qui tournent en rond. Vous avez bien raison, ce serait précisément à ce moment qu’il serait formidable de pouvoir prier ardemment. Nous nous ouvrons ainsi aux bons soins de Dieu, et nous nous ouvrons aussi au meilleur de nous-mêmes que nous oublions parfois quand nous sommes accablés de détresse.
C’est là que votre pratique régulière de la prière est une grande force. Parce que l’être humain garde la mémoire de nos rythmes : aussi bien dans notre corps, dans notre tête, dans notre cœur. Il est donc plus facile de continuer à prier quand on a pris le geste de prière régulièrement. Ainsi, quand une difficulté vient (elle ne vient jamais de Dieu), nous aurons plus de facilité à continuer à prier. Et c’est une grande chance. On le voit par exemple à Jésus lui-même sur la croix, c’est à la fois une souffrance physique, mais aussi une souffrance morale. Et comme vous le dites très bien à ce moment-là, il se met à douter de Dieu, il pense que Dieu l’a abandonné. C’est bien entendu faux : Dieu n’abandonne jamais aucun de ses enfants, mais ce sentiment de Jésus est compréhensible.
Alors que fait Jésus ? Il prie, il prie avec l’aide de psaumes qu’il connaît par cœur, comme le psaume 22 « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », or un peu plus loin, le contact avec Dieu resurgit et le psalmiste peut de nouveau relever la tête dans la louange. Cela montre l’importance de la prière régulière et de la fréquentation des Psaumes.
Comment aimer Dieu, immatériel ?
On peut aimer des choses non matérielles : on peut aimer la beauté, on peut aimer l’amour, on peut aimer un idéal de justice et de bonté. Et oui, on peut aimer Dieu. C’est d’autant plus facile que même si Dieu n’est pas matériel, on peut avoir une relation à Dieu. Et dans la prière, dans le tutoiement de Dieu, c’est comme à un ami que nous nous adressons, alors qu’il est effectivement infiniment plus que cela.
Que Dieu vous bénisse et vous accompagne avec tendresse.
Marc
Réponse de Pierre :
Merci pasteur Pernot d’avoir pris le temps d’écrire votre message si dense et si riche d’enseignements. Je retiens en ce qui me concerne la phrase suivante : « Vous pouvez aussi en quelques secondes aborder quelque chose qui vous effraye ou qui vous culpabilise pour que Dieu travaille à vous soulager directement ».
Comment la mettre en pratique ? Étant bipolaire de type 2, j’ai une peur intense qu’une phase dépressive suicidaire m’accapare à nouveau. Donc après avoir récité mes prières, je peux prendre quelques minutes pour prier ainsi : « Seigneur Dieu, je m’adresse à vous directement pour que vous me protégiez contre les épisodes dépressifs… » Qu’en pensez-vous ?
Réponse finale du pasteur Marc Pernot :
Cela me semble excellent. Je distingue dans ce texte une louange, et une inquiétude à confier à Dieu. Cela pourrait donner quelque chose comme :
Seigneur Dieu, je voudrais te dire ma profonde gratitude pour le traitement que je prends au quotidien ainsi que mon médecin psychiatre m’aident à rester dans l’état hypomaniaque que je vis actuellement avec beaucoup de bonheur.
Et Seigneur, je place devant toi avec confiance ma peur de voir revenir des épisodes dépressifs chargés de souffrances et d’inquiétude.
Je souhaite ne plus avoir à vivre dans ma vie ces épisodes.C’est devant toi, avec confiance et espérance, que je dépose le fardeau de cette inquiétude. Le Christ, ton fils, nous a dit de ta part :
« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos pour votre âme. » (Matthieu 11:28)
C’est ainsi qu’avec ton aide, j’espère vivre en paix le plus longtemps possible.
Gloire à toi, Seigneur.







