Il serait utile d’ajouter l’histoire de Suzanne à la Bible hébraïque afin d’aider au respect de la femme ?

L'œil fermé d'une femme et ses cheveux - Image parMohamed Chermiti de Pixabay

Par : pasteur Marc Pernot

Question d’un visiteur :

Monsieur le Pasteur,

Je me permets de m’adresser à vous pour solliciter votre éclairage sur une question qui m’interpelle.

Cette question concerne chapitre 13 du livre de Daniel, qui a été considéré comme apocryphe et ne fait donc pas partie des écrits fondant les croyances protestantes.

Serait-il possible de faire une demande pour introduire cet écrit dans les textes protestants ?

C’est un problème actuellement, dès lors qu’une majorité de femmes souhaitent être intégrées dans le monde du travail, pour y faire valoir leurs compétences et compléter utilement les revenus du couple. Dans ce contexte, il serait agréable que l’on puisse à tout le moins reconnaître que les actes de tentation proviennent rarement des femmes de nos cultures. Certes, il en va différemment des personnes issues de l’immigration d’Europe de l’Est, et vraisemblablement qu’un texte indiquant le bon chemin à prendre face à ce genre de comportement serait également utile. Il n’en demeure pas moins que nous sommes nombreuses à être bien embêtées avec ces histoires et qu’il nous serait utile que les fondements moraux de la société soient renforcés sur ce point.

En outre, si je comprends bien le souci d’authenticité des textes religieux, il faut bien admettre que l’histoire, telle qu’elle est décrite, reste plus que plausible et particulièrement actuelle. Partant, un trop grand formalisme sur ces aspects d’authenticité pourrait faire penser à une forme d’hypocrisie.

Je reste bien entendu à votre disposition pour tout renseignement complémentaire, bien que la situation me paraisse assez claire et qu’il ne soit pas nécessaire d’entrer dans les détails pour comprendre le problème.

Dans l’attente de vous lire, je vous prie de recevoir, Monsieur le Pasteur, l’expression de mes salutations distinguées.

Réponse d’un pasteur :

Chère Madame

La liste des livres agréés dans le « canon » est un consensus très anciens entre juifs et chrétiens, datant de la fin du Ier siècle. Même pour un livre écrit en hébreu, il serait donc bien difficile de l’ajouter à la liste fixée maintenant depuis près de 2000 ans. Ce consensus sur le texte de la Bible, et près de 2000 ans de débats autour est un trésor. C’est vrai que le livre de Daniel dans sa version grecque comprend une finale qui n’est pas dans le livre de Daniel de la Bible hébraïque. Il n’y a aucune chance que cet écrit grec puisse être ajouté au texte de la Bible. Ce qui ne nous empêche pas de lire des textes qui sont en dehors de la Bible, en particulier ces textes qui ne sont que dans l’édition grecque de la Bible et pas dans la Bible hébraïque. Ils sont considérés comme « deutérocanoniques » par les catholiques, c’est à dire qu’ils n’ont quand même pas le même statut que les livres de la Bible hébraïque. Le statut de ces textes est le même pour les protestants, en général, nous les lisons et les connaissons, bien sûr. Ils étaient dans les éditions protestantes de la Bible du XVIe jusqu’au XIXe siècle.

De toute façon, pour ce juste combat que vous menez, je ne pense pas que ce texte pourrait avoir une importance. En effet, il est parfaitement clair que le harcèlement, l’agression sont inacceptable et incompatible avec l’anthropologie et l’étique chrétienne. Ce n’est pas parce que Suzanne a été chaste et que des hommes ont eu un comportement indigne que cela renforcerait cette certitude.

C’est tout simplement à cause du respect dû à toute personne, qui est un enfant de Dieu, quelle que soit son origine, son sexe, sa condition, son orientation sexuelle… Cela doit former une base solide comme le roc à toute valeur, toute pensée, toute démarche chrétienne. Si l’on prenait comme base d’argumentation pour soutenir le respect de la femme un texte aussi fragile qu’un récit particulier de la Bible, cela fragiliserait toute l’argumentation. Parce que dix autres de ces récits permettraient, avec la même démarche d’exploitation du texte biblique de soutenir que la femme fait partie des possessions de l’homme mâle. C’est aussi ce qui fait la fragilité de l’argumentation du respect de l’étranger ou du migrant en exploitant des récits de la Bible, cela fragilise grandement la leçon de morale que le prédicateur entend donner, car tout le monde sait qu’il existe d’autres textes de la Bible qui permettrait, avec la même démarche interprétative, de soutenir l’exclusion, la séparation, voire le massacre.

C’est la même difficulté, évidemment, pour ce qui est de la morale sexuelle, en particulier dans le couple. Il y a des passages de la Bible qui sont très choquants (voire nocifs), même dans le Nouveau Testament, par exemple quand Paul dit que « Ce n’est pas la femme qui dispose de son corps, c’est son mari. De même, ce n’est pas le mari qui dispose de son corps, c’est sa femme… » (1e lettre aux Corinthiens 7:4). Un texte comme celui-ci légitime, voire encourage le viol conjugal, et autres violences. J’ai rencontré des dizaines de femmes de milieux sociaux très divers avouant subir en patientant : des violences, un abaissement récurrent (l’homme est le chef de la femme), et le viol conjugal devenu « devoir conjugal » pour elles suite à cette lecture que je déplore de ces textes de Paul (ce n’est pas moi qui les lis ainsi, mais c’est une constatation que ces textes participent à entretenir la passivité de la femme dans une situation de couple dégradée). Il y a aussi le moralisme quand il s’infiltre dans la prédication : du genre « il faut pardonner » pour être un bon chrétien. Cela aussi, ce moralisme, j’en constate le poids d’oppression sur bien des femmes martyrs, allant trop souvent jusqu’à la mort violente, et en tout cas des années de grande détresse. C’est pourquoi la réflexion chrétienne sur la femme et l’homme, le couple et le pardon doit être poussée avec profondeur.

Je ne pense donc pas qu’il faille lire la Bible, ni même encourager à lire la Bible en considérant ses récits et ses commandements comme des réponses contraignantes pour les chrétiens. Il y a un important travail à faire afin d’aider chacune et chacun à prendre ces textes comme des pistes de réflexion, après les avoir replacés dans le contexte de l’époque et dans la psychologie de l’auteur et des destinataires de chaque texte. C’est d’abord sur ce terrain là, je pense, que nous devons avancer. Et c’est ce que nous faisons, catholiques et protestants ensemble, d’ailleurs. Si on prenait l’histoire de Suzanne et deux vieillards libidineux pour légitimer le respect de la femme dans l’espace public (et privé), cela risquerait bien de se retourner contre nous, car cela légitimerait du même coup d’utiliser d’autres récits et commandements de la Bible comme légitimant le fait que la femme serait un objet possédé par l’homme, mariée sans qu’on lui demande son avis, soumise à l’homme dans l’église et à la maison comme si c’était l’homme mâle était à respecter par la femme comme Dieu lui-même…

Ensuite, une fois débroussaillé ce terrain, l’essentiel serait de réfléchir sur une anthropologie (une conception de la personne humaine) et sur une façon de réfléchir afin de décider ce qui est juste, avec quelles bases et quelles méthodes, quels types de questionnements.

Bravo de prendre à cœur la cause du respect et de la justice dans la société et d’y mettre de la foi.

Dieu vous bénit et vous accompagne.

par : pasteur Marc Pernot

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